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La décharge des jours

De
95 pages

Des rondes enfantines à l'âge adulte en passant par les rêves de l'adolescence, Nathalie nous permet d'approcher ces univers de femmes où l'amour, la haine n'ont de limite que celle qu'elles veulent bien leur donner.

Publié par :
Ajouté le : 15 juin 2011
Lecture(s) : 45
EAN13 : 9782748104028
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La décharge des jours© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-0403-X (pour le fichier numérique)
ISBN: 2-7481-0402-1 (pour le livre imprimé)Patricia Velez
La décharge des jours
ROMANEllecourt,lechienn’estpasloin,ilguettechaque
geste, longe le mur prêt à bondir sur quiconque ose-
rait la toucher. Elle escalade la butte, le souffle court,
obligée déjà de s’arrêter souvent. Les buttes se suc-
cèdent, de grandes montagnes qui permettent des jeux
à l’infini. Après le dernier arrondi semé de mauvaises
herbes, Nathalie retrouve sa bandesd’amis quivitdans
les quelques roulottes dressant une barrière qu’il n’est
pas permis aux enfants de dépasser. Ils n’avaient ainsi
besoin d’aucune surveillance. Les manouches ne per-
mettaient l’accès à personne, ni même le droit de tra-
verse la zone formée par leurs caravanes et le baraque-
ment. Chargées des courses, seules les femmes de la
maisonpouvaientenemprunter lechemin.Lequai de
France… où pour un temps était amarrée leur misère.
Les jeux consistaientà chercherengrattantlaterre des
bouletsdecharbonqu’ilsrécoltaientdansdessceauxet
qu’ils portaient à plusieurs au domicile respectif. Au
détour d’un boulet, d’un geste vif, elle lançait un em-
bryon derat quele chienaux aguets rattrapaiten plein
vol. Unlégercouinement,unclaquementdelangueet
chacunreprenaitsaposition. Auxculottesrapiécées,le
plus souvent trouées, aux inévitables blouses-tabliers à
carreaux, aux sandalettes d’où s’échappaient des pieds
noirs à l’esprit d’indépendance, aux corps frêles, vifs,
aux yeux sans cesse en mouvement les gens les voyaient
heureuxdel’insouciancedeleurcinqàseptans.
Pourtant lorsque le temps le permet de faire un
arrêt sur image, la détresse cachée au fond de chacun
d’eux préfigure déjà un destin en marge du commun.
Ellecourtàenperdrehaleine,lapermissionétaitdon-
néederesterencoredehors,lechientoujoursderrière.
L’airbrûlaitlapoitrine,lesnarinesouvertesaspiraient
l’odeurmêléeduboisetducharbon,despoussièresdo-
réesvoletaient,pluselleapprochait,larésineetlepous-
sierluisoufflaientunairdefête. Lesgitansavaiental-
lumé leur feu, installés tous autour en grande conver-
sation, verbe haut. Les enfants se faufilent entre les
7La décharge des jours
adultes,lesmimantdansladanseetlechant. Lesjupes
à volants tournaient telles de grandes toupies rouges,
vertes, jaunes,lespoisdu tissu au mouvementdu vête-
mentjetéenl’airvoltigeaientenunepluiedeconfettis
colorée. Lescheveuxcuivrésdehenné,parunbrusque
changementdepositiondelatêtefilaientdanslesairs,
lumineux comme des fils de barbe à papa Les jambes à
lapeauolivâtrescandaientdestalonslamusiquesoute-
nue parles castagnettes etuntambourin au son métal-
lique de piécettes d’or, joué par un grand de seize ans
admisdanslecercledesadultes. LesriresfusaientDeux
ou trois guitares chaudes, rapides, stridentes et s’éle-
vaientcommelesflammesdu feulèchentleciel,ledé-
fiant de toute leur vitalité. Parmi ces cascades de voix,
cescris,cesbattementsdemains,touscescorpsassisou
debout,cesvisagesperdusauxpremièresétoilesducré-
puscule, planait l’odeur de noix des pommes de terre
cuitesdanslacendre. Festinentretouspartagé. Natha-
lie comprit depuis ce temps pourquoi elle n’aimait pas
Noël où l’on peut tout attendre sans jamais rien espé-
rer. Elle vivaitunNoëlendehorsdu calendrier. Dans
l’air piquant sous un ciel brunissant, ils n’attendaient
rien. Ilsétaient… un instant.
L’airétaitfrais, quelquesbaraques, desterrils, le
charbonclasséétaléenpetitsdômesnoirslongeaientla
route de terre d’un côté, de l’autre la Seine dans un
« sloop » glauque avait entamé sa descente. Quelques
réverbères au faisceau rachitique tentaient d’éclairer, à
travers une brume étiolée aux senteurs lourdes de ma-
rées, de poussier et d’herbes folles, le point du jour.
Elleétaitlà,auboutdumonde,échouéelàtelunvoya-
geur essoufflé d’en avoir trop vu, fatigué à se laisser
prendre petit à petit par les eaux jusqu’à l’engloutisse-
mentdesamémoire. Nathalie,unefoisàbords’habi-
tuait à la pente sous ses pieds, réajustait son équilibre
puisdisparaissait…doucement…Ha! Ha! Ha!
Le « Ha » résonnait en un bruit mat sur les pa-
rois rouillées et nues, pleines du mystère que Nathalie
8Patricia Velez
interrogeait. Elle restait là indéfiniment, sur l’ultime
barreau accrochée à l’échelle, à scruter ce fond de vase
telleunecervellepalpitantedesecrets. Elledéchiffraitle
langagemagiquedansleclapotisdel’eauquiléchaitles
mursintérieurs. Elle avaitperdu son étatd’apesanteur
mais se sentait à nouveau flotter dans une atmosphère
fœtale. Elle percevait les chuchotements de l’Univer-
seldanscettechambre,pareilsausouffledumondere-
tenu par la pression de l’eau sur la coque. L’extérieur
luisemblaitbienpetit. L’aubedestempsestsilointaine
qu’en un point l’histoire reflète le futur. L’homme
en son épicentre ne peut que d’un côté l’imaginer, de
l’autrelerêver. Elletendaitlajambe,sonpieds’enfon-
çait, l’eau se nouait, se dénouait autour de sa cheville
jusqu’à recouvrir complètementce cerveau grisâtre qui
le moment d’une marée basse lui livrait, à son insu, la
connaissanced’uneréflexionavecelle-même. Nathalie
suivaitlespasdel’hommesurlepontqui
Sedéplaçaitpourremettrequelquesversblancsau
crochet de son hameçon ou des mouches que Domi-
nique et elle avaient attrapées la veille. Nathalie avait
aussisoigneusementpréparésaligne. Lelongdufilde
nylon, à partir d’une certaine hauteur, elle accrochait
desplombsqu’elleserraitaveclesdents,àintervalleré-
gulier. Elleglissaitunflotteurrougeàrayuresjaunesen
formedetoupie,ilbrillaitmagnifiquement. Puisvenait
le travail délicat de l’hameçon, elle nouait le fil tout le
long de la tige dorée. La ligne ainsi faite était montée
sur une canne très légère divisée en deux parties. Au
même âge les autres petites filles s’amusaient certaine-
mentàenfiler desperlesencollier, maisNathalieétait
fièredesontravailetprenaitplaisiraujourquisuivait.
Les jappements joyeux du chien la ramenèrent à
la réalité. L’eau atteignait le troisième barreau, il était
tempsderemonter. Unefoissurlepont,sesyeuxs’ha-
bituaient peu à peu à la lumière qui réchauffait le mé-
tal,éclaircissaitenrayonlasurfacedel’eaudanslequel
il était possible d’apercevoir des milliers de particules
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