La Dédicace

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« Lucie avait suivi du regard le porte-plume qui glissait silencieusement sur le papier. Le trait d'encre noire avait dessiné des lettres qui s'alignaient harmonieusement les unes à côté des autres sur la page blanche. Les mots s'étaient ainsi formés, se dévoilant comme le paysage qui se révèle à nos yeux par la fenêtre du train. Et si l'on prend le temps de le regarder, on y pénètre, on devient le paysage et les sanglots d'un certain bonheur nous submergent. »


Maria Castañer Crespi est née à Bruxelles en 1957. La Dédicace est son premier roman. Un roman envoûtant, qui oscille entre poésie et angoisse.

Publié le : dimanche 1 janvier 2006
Lecture(s) : 38
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9999998639
Nombre de pages : non-communiqué
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Assise maintenant par terre, près de l’âtre ronronnant, elle déjeune d’une tranche de pain gris et d’un bol de café noir. Du bout des lèvres, elle grignote la croûte parfumée et avale à petites gorgées le liquide amer qui lui brûle l’estomac. – Inlassablement, les mêmes images re-venaient… dit-elle, fatiguée. Je me hissais hors d’un petit lit aux bar-reaux de fer blanc. J’entrais à l’intérieur d’une cheminée. Il y avait une porte. Derrière elle, une forêt immense s’élevait dans un ciel de cendres. Des odeurs de bleu sombre, de vert olivâtre et de brun chocolat dansaient autour de moi. « Les nuits sont fraîches », me disait une fillette qui te ressemblait ! Je choisissais un manteau. Ton manteau ! Et elle pointe son index sur le vide. Autrefois,cettefillettelui aurait souri, elle aurait peut-être même éclaté de rire.
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– Toi et tes rêves idiots ! Comment fais-tu pour voir tout ça, la nuit, les yeux fermés ! Moi, je dors. Je ne rêve pas. Cette voix retentissait encore dans ses oreilles… Soudain, son regard se ferme. Les mains appuyées contre sa gorge blanche, elle serre. Fort. Sa tête enfle, son cœur s’emballe. Faire comme si rien ne se passait. Suffoquer, étouf-fer, s’étourdir, être maître de ce dernier souffle. Se noyer hors de l’eau. Puis, la salive au bord des lèvres, retarder encore un instant l’envie de lâcher prise. En-fin, relâcher l’étreinte, sentir ses mâchoires s’ouvrir, l’air s’engouffrer dans ses poumons, ses muscles renoncer. – J’ai résisté une seconde de plus, murmure-t-elle sans honte ni fierté, uniquement une trêve au milieu du jeu cruel que Lucie offre à son corps pour le punir d’exister, pour le combattre, mais sans jamais avoir le vrai cou-rage de s’en libérer. Dans la cheminée, des rondins de bois cré-pitent sous les assauts de la langue rougie des
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flammes. L’éclat mordoré du feu projette sur les murs de pierres, des ombres aux silhouettes frétillantes. Comme des vagues, elles glissent le long des meubles et traînent dans les coins où, captives, elles s’évanouissent sur le carre-lage tiède. La tête appuyée contre la brique nue, Lucie suit d’un regard distrait le ballet de ces figures étrangement enlacées tandis qu’un léger gré-sillement bourdonne à ses oreilles. Elle y entend comme une musique, une ancienne mélodie que lui murmurait jadis sa mère, pour l’endormir… Penchée au-dessus de son petit lit de bois blanc, elle fredonnait sans fin cette ritour-nelle, mais jamais elle ne prenait Lucie dans ses bras. Dehors, le froid s’est installé. Depuis plu-sieurs jours, le ciel est caché sous de gros nuages culbutés sans cesse par un vent frais qui balaie la région. Ce matin encore, il rôde autour de la maison. Il martèle les petits volets fermés. Il les cogne, tente de se faufiler en dessous des châssis de bois peint, mais il dé-rape et vient mourir sur les vitres embuées.
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