La dernière halte

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Vincent aime les gares d’où l’on part. Quand il les traverse, il lui semble qu’il peut croire, l’espace d’un instant, qu’ailleurs existe, qu’il y a toujours un lieu où se perdre, un lieu où demain serait déjà oublié.

Vincent regarde sa montre, ferme les yeux, comme pour échapper à la lumière d’août, aux ombres dans le compartiment. Le train perd de la vitesse. Il sent à travers ses paupières l’ombre gagner tout le compartiment. Une ombre plus froide, une ombre de banlieue, aux lueurs incertaines, comme un immense filet qui n’en finit pas
de se déployer.

Publié le : dimanche 1 janvier 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782954229317
Nombre de pages : non-communiqué
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Louise et Émile quittent le marché. Debout au comptoir du Bar de la cathédrale, Vincent les regarde s’éloigner jus-qu’à ce qu’ils disparaissent à l’angle du cloître. Au milieu du crachin qui tourbillonne dans le vent, leurs deux silhouettes semblent se diluer dans la lumière grise du jour. À son tour il se retrouve dehors, remontant le col de sa veste rouge d’un geste machinal des deux mains. Après quelques pas sur les traces de Louise et Émile, il s’immobilise et reste de longues minutes à écouter, derrière lui, la rumeur du marché qui s’élève au-dessus des étalages et rebondit sur les façades pour s’échapper vers le ciel en frôlant les toits mouillés. Reprenant sa marche, il sent la rumeur décroître peu à peu. Comme il tourne à son tour à l’angle du cloître, d’un coup, elle s’éteint. Il ne perçoit plus que le bruit de ses pas sur les pavés, le ruissellement insignifiant des gouttières, le chuin-tement du vent qui coule entre les murs bas de la rue. Vincent frappe brièvement à la porte. Émile lui ouvre et, sans un mot, s’efface pour le laisser entrer. Tout à l’heure, au petit matin, comme Émile déposait Vincent à leur retour de Paris, Vincent avait dit : « Ne dites rien à Emmanuel. Je passerai tout à l’heure lui dire que je compte rester un peu. Merci pour le voyage, Émile. » Alors, pendant qu’Émile
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referme la porte et rentre dans la cuisine, disant « c’est monsieur Vincent », en réponse à la question muette de Louise, Vincent parcourt le couloir qui débouche dans la pièce. Assis dans le fauteuil à regarder dehors, Emmanuel tourne la tête en l’entendant entrer : — Ah, c’est vous Vincent ! Vous permettez que je vous appelle Vincent. J’ai toujours appelé mes élèves par leur prénom. Même après, quand ils étaient devenus des adultes. Eux m’ont toujours appelé monsieur Emmanuel. Un silence s’installe que Vincent accompagne. Du temps passe. Quand Emmanuel reprend, le regard fixé au-delà de la baie vitrée, sa voix peine à dissimuler l’émotion qui voile ses yeux. — Vous pourriez être l’un d’eux, de ceux qui passèrent dans ma classe au cours de mes dernières années d’exercice, au début des années cinquante. Le silence à nouveau, comme un éclat. Puis, vite : — Tout cela n’a plus d’importance maintenant. Se tournant alors vers Vincent : — Je suppose que vous venez m’annoncer votre départ. Depuis son retour, Vincent n’est plus retourné dans la maison. Il ne quitte l’atelier que pour aller manger au Bar de la cathédrale. Il sort par la petite porte en bas du verger, descend la ruelle, traverse le parvis, sans prêter attention à ce qui l’entoure. Il arrive presque toujours à la fin du service, parfois même après, aux heures creuses de l’après-midi ou de la soirée. La salle est déserte, déjà prête pour le service suivant. Au début, il mangeait des sandwichs au comptoir. Ensuite, la patronne lui a proposé de s’installer à une table pour faire un vrai repas. La plupart du temps, il prend un
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plat unique suivi d’un café. Il ne s’attarde pas. De temps à autre, la patronne essaye d’engager la conversation, sur la pluie qui tombe sans discontinuer ou le départ des derniers estivants. Vincent répond brièvement. Elle n’insiste pas, en dépit de la curiosité qu’il lui inspire. — Dis donc, Émile, toi, tu dois sûrement savoir pour-quoi monsieur Emmanuel a prêté la maison du docteur à l’expert de Paris. La patronne du Bar de la cathédrale a jeté un coup d’œil sur les clients accoudés au comptoir avant de se pencher vers Émile et de baisser la voix pour poser sa question. — Écoute, Amélie – Émile la connaît depuis l’époque où ils étaient élèves dans la classe d’Emmanuel Bellec – tout ça, c’est pas ton affaire. Et puis j’en sais rien. Fallait bien qu’il loge quelque part pendant son travail à l’usine ! — Peut-être. Mais tu sais aussi bien que moi que mon-sieur Emmanuel n’avait jamais fait ça avant. Et ton M. Cast, il a fini son travail à l’usine depuis plus d’une semaine. Il aurait dû repartir. — D’abord, ce n’est pas mon monsieur, comme tu dis ! Et je me demande bien comment tu connais son nom. — C’est toi qui me l’as dit, juste avant d’aller le chercher à la gare de Saint-Brieuc. Ils t’avaient donné son nom à l’Hôtel du manoir. Tiens, j’y pense tout d’un coup, c’est là qu’il aurait dû loger ton M. Cast. — Il est resté pour se reposer, voilà ! En vacances, si tu préfères ! — Émile, tu me prends pour une idiote. Un type comme lui, avec tout l’argent qu’il a, ne passe pas ses vacances dans
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une vieille maison inhabitée depuis des lustres, à Tréguier, au début de l’automne. — Qu’est-ce que tu en sais qu’il a de l’argent, madame je-sais-tout ! — As-tu regardé ses vêtements ? Tout ce qu’il porte a l’air très simple mais c’est parfaitement coupé. Et ça, mon-sieur le taxi, c’est ce qu’il y a de plus cher, justement parce que c’est parfait et qu’on ne le voit pas. Alors, des gens comme lui, quand ils veulent se reposer comme tu dis, ils prennent l’avion et vont là où ça les chante, sans même se demander ce que cela coûte ! — Écoute, madame le bistro, l’avion, monsieur Vincent, il le prend toute l’année pour son travail et je me demande si il y a des coins du globe qu’il ne connaît pas encore ! Alors, tu repasseras avec tes vacances exotiques ! — Admettons ! Mais cela n’explique pas le prêt de la maison que je persiste à trouver étrange. — Tu m’agaces, à la fin ! Allez, j’y vais. Amélie hausse les épaules et s’éloigne vers l’autre bout du comptoir. Émile ajuste son caban et sort sur le parvis mouillé. Les raisons d’Emmanuel lui importent peu. La seule chose qui a de l’importance pour lui, c’est la présence de Vincent. Elle a enfoncé un coin dans sa solitude. Depuis trois semaines, il se sent vivre. Et cela ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps. Depuis que sa vie s’est peu à peu figée, il y a plus de vingt ans. À l’image de cette jambe raide rapportée des quelques mois passés sous l’uniforme en Algérie. Émile s’engage dans la ruelle qui monte vers la maison du docteur, s’arrête devant la porte du verger. Depuis leur retour de Paris, Vincent ne lui a pas donné signe de vie. Une fois ou deux, il l’a aperçu, de l’extérieur, dans le Bar de la cathédrale.
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Il n’a pas osé y entrer pour le saluer. Alors il essaye d’imaginer ce qu’il peut bien faire de ses journées dans l’atelier. Le premier livre, il l’a pris d’un geste machinal, à hauteur d’homme. Peut-être parce qu’il dépassait plus que d’autres de l’alignement sur cette étagère-là. Il a dû lire le nom de l’auteur, le titre, le nom de l’éditeur. Sans même l’avoir ouvert, il l’a posé à ses pieds et est allé chercher un chiffon dans le débarras du couloir. C’était hier. De la maison, on accède au couloir par une petite porte située à droite au milieu du corridor qui, de l’entrée de la maison, permet de rejoindre le verger. On pourrait la prendre pour la porte d’un débarras. Les gonds sont à droite. On l’ouvre en tirant vers soi et, grande ouverte, elle occupe toute la largeur du corridor. Si bien qu’il faut, pour l’ouvrir, l’avoir dépassée. Au risque de ne pas la voir dans l’ombre du corridor où la seule source de lumière est la lueur du dehors que diffuse le verre dépoli de la porte du verger, à quelques mètres de là. Une fois entré, et la porte refermée pour libérer le passage dans le corridor, on cherche à main gauche un interrupteur, qu’on trouve pour finir à droite lorsque, tâtant le mur après avoir finalement renoncé à le trouver à gauche, on sent sous les doigts la fraîcheur de la porcelaine dont ils étaient faits autrefois. La lumière, une lueur plutôt, tombe d’une suspension de style Art déco au verre teinté d’ocre rouge et de bleu. Le couloir est long d’une dizaine de mètres et le plafond est à plus de trois mètres. À droite, le mur est r aveugle. Derrière ce mur, il y a la salle d’attente du D Bellec, aux murs couverts de livres, à laquelle, de l’entrée, on accède par une porte à double battant. Puis le cabinet, avec son
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bureau de style Empire et, au-delà, deux portes accolées qui donnent accès, l’une à une petite salle d’auscultation dont la fenêtre donne sur l’avant de la maison, l’autre à une réserve qui n’a pas d’ouvertures. Par le fond de l’une des deux, on pourrait accéder à l’atelier. Mais aucune porte n’a été percée. Le mur de gauche est percé de trois portes successives. La première que l’on rencontre quand on s’avance vers l’atelier est celle d’un vaste débarras. C’est là que Vincent a trouvé le chiffon et, plus tard, l’escabeau. La suivante est celle d’une cuisine d’été dont la porte vers l’extérieur débouche sur la terrasse qui longe la maison en bordure du verger. La dernière est celle de la salle de bain, éclairée par une fenêtre large et haute. Les portes ont la couleur du chêne clair dont elles sont faites. Les murs et le plafond sont d’un ocre clair qui rappelle celui de la suspension. Le sol est carrelé, des mêmes carreaux de terre cuite que l’atelier. Quand on accède enfin à l’atelier, par une porte qu’on tire vers soi et qu’alors, s’il fait clair dehors, on s’arrête sous l’assaut de la lumière trop vive après l’ombre colorée du couloir, on s’imagine sortir d’une tranchée. Vincent est assis en tailleur au pied des rayonnages. Il prend un à un les livres d’une étagère basse, les époussette avec le chiffon, parcourt la couverture, les ouvre ensuite au hasard. La plupart de ceux qui contiennent des textes e antérieurs auXXsiècle sont reliés dans des cuirs fauves ou rouges, plus rarement bleus, verts ou noirs. Ce sont des reliures artisanales très soignées, de celles qu’exigent les bibliophiles fortunés. Les autres, en grand nombre, appa-raissent dans leur présentation originelle, celle qu’enregistre le premier regard qu’on leur jette sur une table encombrée
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de librairie. Les textes les plus récents datent de 1943. Il les pose sur une des piles que, peu à peu, il a édifiées autour de lui, se déplaçant quand la hauteur qu’elles atteignent, et qui les fait alors tanguer à chaque ajout le contraint à en commencer d’autres ailleurs. Parfois, il s’attarde sur un livre, commençant à lire là où le livre s’est ouvert quand il l’a manipulé. Si sa lecture se prolonge au-delà de quelques pages, il finit par rejoindre le fauteuil où il s’assied en travers, le dos calé contre l’un des accoudoirs, les jambes pendantes par dessus l’autre. Cela peut durer des heures. Quand il le repose enfin sur le sol, entraînant ainsi une accumulation désordonnée tout autour du fauteuil, il reste un moment dans sa position de lecture. Son regard erre tout autour de l’atelier. Souvent l’errance s’arrête sur la toile rouge et grise, seule au milieu du grand mur où il l’a raccrochée à son retour de Paris. Assis sur le haut de l’escabeau qui lui a permis de vider les étagères supérieures, Vincent contemple, depuis un long moment, le sol de l’atelier presque entièrement jonché de piles de livres. Certaines se sont effondrées, d’elles-mêmes ou sur son passage, au cours de la semaine écoulée, sans qu’il songe à les redresser. On dirait un épandage de gravats, un de ces amoncellements chaotiques que produisent les démolitions ou les bombardements et qu’on entoure de palissades pour les masquer à la vue des passants, comme on cacherait une trace, obscure et violente, d’un monde oublié.
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