La Descente des anges

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Quarante ans déjà se sont écoulés depuis la terrible catastrophe de Courrières ; quarante ans déjà que le fiancé d’Oriane, Louis, a disparu… Le demi-siècle qu’Oriane vient de traverser n’a été qu’une succession de tragédies mais ce jour restera gravé à jamais dans sa mémoire. Le jour où tout a basculé. Le jour où Louis a gagné la fosse 4 pour descendre à la place de son meilleur ami, Edmond. Une décision de dernière minute qui a donné à la vie d’Oriane une tout autre destinée.

Passionné de littérature et de cinéma, Emmanuel Prost a rapidement été attiré par la volonté d’écrire : d’abord un recueil de nouvelles, Concerto sur le Sornin, puis un roman Kamel Léon, les tribulations d’un métamorphe. Installé depuis près de vingt ans dans l’ex-bassin minier artésien, son nouveau roman rend hommage à l’histoire de sa région d’adoption.


Publié le : jeudi 1 mai 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812913709
Nombre de pages : 308
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Extrait

Prologue

Vendredi 9 mars 1906.

  LA POPULATION DE SALLAUMINES refermait ses volets sur une journée ordinaire. Une journée qui avait vu les deux fosses de la ville extraire sans discontinuer le charbon qui faisait la richesse de ses sols. Comme la veille. Comme l’avant-veille. Comme cela aurait encore dû être le cas le lendemain. Mais c’était sans compter sur le tragique destin qui s’apprêtait à faire de ce lendemain le jour le plus noir de toute l’histoire du bassin minier du Pas-de-Calais.

Au cœur du coron de la fosse 4, l’estaminet Chez Jules était à cette heure-ci le seul endroit qui donnait encore un semblant de vie.
Jules – le patron – abandonna un instant son comptoir de bois et s’avança, le plateau chargé de nouvelles chopines. Il les posa sur la première table, près de la porte d’entrée.
Louis plongea la main dans sa poche et en sortit une poignée de menue monnaie. Tandis qu’il rassemblait de quoi payer, Edmond s’empara de son verre et le siffla d’un trait comme s’il attendait depuis longtemps cette nouvelle tournée.
La soirée avait démarré avec des grandes chopines de bière. Mais, depuis une heure, elles étaient accompagnées d’un petit verre empli de genièvre. Un heureux mélange qui offrait à la fois douceur et enivrement.
Edmond mit très vite la bière de côté. Elle neutralisait un peu trop à son goût le caractère puissant de l’eau-de-vie. Il tapa le cul du verre sur la table.
Ses yeux s’illuminèrent.
Gagné par l’excitation, il fit claquer la langue sur son palais.
– Hé ! Les gars ! Un « sou à la ligne », ça vous dit ?
Les quatre types de la table d’à côté s’enflammèrent aussitôt ; ils étaient partants.
Oriane se montra quant à elle plus réservée. Son regard semblait chercher de l’aide. Y avait-il quelqu’un pour lui expliquer de quoi il s’agissait ?
Louis l’attrapa par l’épaule. L’annonce du défi ayant déclenché une grande agitation, il colla sa tête contre celle de la jeune fille afin de mieux se faire entendre.
Le « sou à la ligne » était un jeu courant dans les estaminets du coron. On traçait une ligne à cinq ou six mètres sur le sol, et chacun lançait une pièce. Celui dont la pièce se trouvait le plus près de la ligne emportait la cagnotte jonchant alors le sol.
Edmond Doriel était un véritable champion à ce jeu. En fin de soirée, lorsqu’il ne lui restait plus qu’une pièce en poche, il ne ratait jamais une occasion de gagner de quoi payer une nouvelle tournée. Même ivre, sa dextérité était telle que seule la fermeture de l’estaminet pouvait l’obliger à abandonner.
– Louis ! cria Edmond. T’es avec nous ?
– Non, répondit Louis. Il se fait tard. Je vais raccompagner Oriane et je repasse te prendre après.
Louis aida Oriane à passer sa gabardine pendant que Jules déplaçait les tables pour transformer la salle en terrain de jeu.
Une fois à l’extérieur, Louis et Oriane frissonnèrent de concert. Le contraste entre la chaleur de l’estaminet et le froid de cette nuit-là était assez brutal. Le printemps n’était pas loin, mais l’hiver rappelait qu’en cette période c’était encore lui le maître.
Un courant d’air glacial leur tira des larmes.
Oriane s’emmitoufla dans l’écharpe à grosses côtes que sa marraine Louise lui avait confectionnée l’hiver d’avant. Puis elle se réfugia entre les bras de Louis et leva le nez.
– Tu as vu ? Le ciel affiche une teinte orangée malgré la nuit. Quand j’étais petite, mon père disait que ce phénomène était annonciateur de l’arrivée de la neige. Il appelait cela « la descente des anges ».
– Tu es triste de la mort de ton père ? lui demanda Louis tout en continuant à fixer le ciel.
– Non, se contenta-t-elle de répondre laconiquement.
Ils se mirent en marche, se serrant fort l’un contre l’autre.
Les rues de Sallaumines étaient désertes. Seul le bruit de leurs pas venait rompre le grand calme dans lequel la cité était plongée. À pareille heure, la population – en majorité composée d’ouvriers de la Compagnie des mines de Courrières – était déjà en plein sommeil. La vague de froid qui frappait depuis quelques jours le Pas-de-Calais n’incitait pas vraiment à la veillée. Et puis ici, on avait pour habitude de se coucher tôt. Les sirènes qui appelaient les ouvriers du matin à prendre leur poste sonnaient de bonne heure, et imposaient à la ville un réveil collectif – même pour ceux qui ne travaillaient pas à la fosse.

Le couple traversa le coron dans la plus grande discrétion. Il fallait respecter ce silence.
Au cœur de cette brève hibernation, d’épaisses fumées s’échappaient des cheminées et ondulaient par-dessus les toits. Elles se portaient messagères de la quiétude de chaque foyer, annonçaient un poêle à charbon assez chargé pour tenir la nuit entière. Par ce froid, il fallait maintenir une bonne température intérieure. Ne pas laisser les murs de briques rouges se charger en humidité. Toutes ces maisons, parfaitement identiques, disposées dans un alignement monotone, serrées comme les hommes, respiraient d’un même souffle endormi.
Oriane Vandenbruck aimait la nuit. Tout y était uniformément gris. Et l’obscurité lui faisait un instant oublier qu’une fois le jour levé les murs des corons conservaient cette teinte. La nuit drapait la ville d’un voile sombre et autorisait la jeune fille à se croire au cœur d’une magnifique aquarelle. Et pour parfaire le tableau, elle était avec Louis ! Une présence amplement suffisante pour donner de la magie à cet instant. Et donc à l’endroit où ils se trouvaient, quel qu’il soit. Louis Dehaucourt lui apportait un tel réconfort ! Il était si doux, si compréhensif, n’hésitant pas à aller à l’encontre des règles d’éducation d’un père qui s’acharnait à lui inculquer que l’empathie ne pouvait être que la vertu des faibles.

  Pressant le pas pour échapper au froid cinglant, Louis et Oriane atteignirent assez vite la route nationale. La grande artère de la ville.

Dès leur plus tendre enfance, les petits Sallauminois apprenaient à l’école que leur ville, qui s’appelait à l’origine Sallau, était en plein sur le tracé de ce qu’on appelait jadis « la route royale » reliant Calais à Bouchain. Il ne s’agissait sous l’Ancien Régime que d’une petite agglomération rurale qui était alors cerclée de marécages.
Mais, depuis une cinquantaine d’années, ses sols riches en charbon avaient permis d’y développer une activité nouvelle. Grâce au site de l’exploitation des houillères de Courrières, les paysans locaux avaient trouvé un emploi stable offrant de meilleurs salaires. Après avoir longtemps travaillé la surface de la terre, la fouille de ses entrailles était devenue plus rentable.
On avait creusé, toujours plus profond.
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