La Disparition

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Un homme confronté à la mort de son fils refuse d’accomplir son deuil et s’obstine à perpétuer le souvenir d’un amour déchiré.


LA DISPARITION


L’impensable me broie

À la perte échoient le silence

Et l’insondable effroi

Le restant dans l’errance


Je fouille ma mémoire

À coups de scalpel gris

Je cherche un exutoire

Qui ne dure que la nuit


Pour remplacer la peau

Je gratte le souvenir

Je m’accroche au placebo

Et hante l’écho de ton rire


C’est la disparition

Elle fonctionne par deux

Pour l’un les questions

Et pour l’autre les cieux


Et j’écris l’indicible

Pour ne pas t’oublier

Et je fume c’est risible

Pour ne pas crever


Je m’assois un moment

Et je dessine ton visage

Il demeure si beau vraiment

Notre amour après l’orage

Publié le : dimanche 1 janvier 2012
Lecture(s) : 21
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782953463835
Nombre de pages : non-communiqué
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À moi aussi il me manque, dit-elle. Des mots entendus cent fois. Ici. Ailleurs. Des mots qui aident à séparer les amants brisés. Des choses dites pour rappeler à l’un la souffrance de l’autre. Mais ensuite ? me dis-je. Et en quoi ces mots tendus d’elle vers moi peuvent-ils nous aider ? Je me contente de remuer doucement la tête. Pas pour dire non. Juste pour remuer la tête. Car je ne sais quoi faire d’autre. L’impuissance régit mon quotidien assagi. Le sablier de la mémoire égrène le sable glissant entre les doigts de la mort qui a emporté mon fils. J’ai tout de suite pensé que je n’en avais pas d’autre vers qui diriger ma vie broyée. Nous n’avions pas songé à lui fabriquer un petit frère qui puisse m’aider à survivre. Il n’y a donc plus personne à aimer, à chérir, à qui prendre la température ou préparer un goûter. À moi aussi il me manque, martèle-t-elle à mon visage avant de se dépêcher d’aller travailler. Ainsi elle a trouvé la force de surmonter cette abomination. En l’espace de trois se-maines. Elle se lève, se douche, se maquille, prend son café et, d’une manière générale, vit. Elle vit comme elle respire l’air qui lui est donné sans le remettre en question. Elle par-vient même à dialoguer avec autrui. Parfois elle me dit dans une colère froide qu’elle compte bien reprendre le dessus. Le dessus de quoi ? Le dessus de la mort n’existe pas. Le
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dessous. Le dessous a existé. Il portait mon nom et éclatait de rire lorsque je l’attrapais par le ventre et le faisais tourner et tourner et tourner. Mais au final je ne lui réponds pas. Tu me dégoûtes, lâche-t-elle alors à mes pieds avant de s’en aller accomplir sa journée de sept heures quarante-cinq. Le plus souvent elle rentre en début de soirée. Parfois ses mains sont chargées de sacs dont le contenu est destiné à remplir le réfrigérateur ou à maintenir l’appartement en bon état de propreté. Je me contente quant à moi de mettre à jour l’ar-moire à pharmacie. Un soir a compté plus qu’un autre. Celui qui m’a vu descendre prendre le courrier pour m’apercevoir que j’avais oublié de me munir de la clé de la boîte aux lettres. Une voisine rencontrée dans le hall de l’immeuble sembla embarrassée. Je l’observai jouer à ma place la confu-sion de cet instant ainsi que ses doigts encombrés de lettres et de prospectus. Elle porta la main à sa bouche, consentit à me rendre mon existence et ditc’était un beau petit garçon. Je ne lui répondis pas et me contentai d’attendre l’ascenseur afin de remonter chercher la clé. La cabine mit près d’une minute à descendre au rez-de-chaussée. Soit un temps infini. Bien plus qu’il n’en fallait pour brouiller mes yeux de larmes obscènes. Elle rentra alors que je tentais de remettre la main sur cette fichue clé. Elle rentra en riant. Elle avait échangé quelques plaisanteries avec le gardien à l’entrée du bâtiment. Sans doute lui avais-je reproché sa bonne humeur car elle me dit qu’elle avait passé six mois sans esquisser un seul sourire depuis qu’il avait disparu et qu’il était temps pour elle de réapprendre à rire. Six mois. Il avait disparu. Six mois. Je ne voulus pas songer à la décomposition de son corps mais cette image força mon esprit. Je me souviens que j’avais hurlé, qu’elle tenta de me contenir et qu’elle vomit
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un tas de phrases ratées censées me dissuader de me jeter par la fenêtre. Ce que je fis tout de même. En dépit de tout, d’elle et de la vision de son visage aussi défait que soulagé qui me poursuivit tout au long de ma chute. Après ça il ne fut plus question pour mes jambes de marcher pendant dix autres mois. Aujourd’hui la motricité m’est permise grâce aux cannes. Je dois me réjouir car je reviens de loin. Malgré cela elle ne m’a pas quitté. Malgré cela et le fait que nous n’ayons plus jamais fait l’amour depuis la disparition.
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