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Comme il vous plaira.
Au coucher du soleil, un petit nuage rose surplombant le clocher en pointe de Saint-Eutrope avait averti les Saintais qu'il ferait beau le lendemain. Effectivement, ce samedi matin, le ciel est sans un nuage et, comme on est déjà en novembre, il fait frisquet et même froid. Mona, qui s'apprête à se rendre au marché sur la place Saint-Pierre si bien fourni en produits frais, poissons, légumes, fromages, se dit qu'elle devrait enfiler une tenue chaude. Sa doudoune capitonnée fera l'affaire. Mais avec quoi protéger son cou? Elle n'a pris que des foulards légers et un picotement dans sa gorge l'avertit qu'il lui faut plus. Fourrageant dans la grosse armoire de l'entrée, celle à pointes, elle aperçoit le bout d'une de ces écharpes dites Burberry du fait qu'elles sont imprimées du fameux motif écossais, beige à petits carreaux, devenu si répandu qu'il en est mondial. Une sorte de lieu commun vestimentaire.
Heureuse de sa découverte, Mona a toutefois le sourire triste quand elle l'extirpe de son recoin: la première fois qu'elle avait vu cette écharpe, c'était autour du cou de son père, maintenant décédé. Puis Max, son mari, lors de leur dernier séjour ici, l'a portée. Par jeu, avec sa désinvolture coutumière, en lançant: «Ce que ça fait plouc, ce Burberry! Bah, on est en province, n'est-ce pas? Autant que je m'adapte…»
Max n'aime pas l'endroit: pas plus la vieille maison sise dans le vieux quartier de Saintes, que Mona vient d'hériter de son père, que la région, ses habitants, leur façon de vivre au ralenti. En fait, son mari, Parisien pur jus, se sent mal ailleurs qu'en ville. Aucune pollution, ni automobile, ni aérienne, ni intellectuelle, ne peut le dégoûter de son cher quartier de Saint-Germain-des-Prés.
Ni de son Vétiver, se dit Mona qui renifle l'écharpe Burberry en se la passant autour du cou. C'est étonnant comme Max trouve le moyen de laisser sa trace partout: par ses mots toujours tranchants, ses jugements secs, ses plaisanteries mordantes, et jusque par son parfum… Malgré elle, Mona est imbibée, imprégnée de Max.
En claudiquant sur les pavés de la rue Georges-Clemenceau - elle devrait savoir qu'ici les talons pointus ne sont pas de mise -, Mona fait mentalement la liste de ce qu'elle désire acheter.
Ayant passé à son bras l'anse du vieux panier d'osier tressé qu'utilisait autrefois la bonne de son vieux père, elle se sent comme revenue à l'époque où une habitude demeurait jusqu'à la fin des temps. Personne ici n'avait vraiment envie d'en changer, et le rituel quotidien, dans ses détails comme dans ses grandes lignes, constituait la charpente d'un certain bonheur de vivre. Ou faut-il dire d'une douceur?
Ce matin, sous les grands platanes aux feuilles roussies qui abritent les nombreux étals tenus par des commerçants et des ruraux, Mona se sent satisfaite d'être là. Elle s'arrête à l'un des premiers éventaires, derrière lequel se tient une femme emmitouflée, un bonnet de laine tricotée sur la tête, à ses mains des mitaines d'où sortent des doigts rougis. Devant elle, quelques carottes avec leurs longues fanes, des pommes de terre terreuses, de l'échalote grise, des têtes d'ail, des pommes clochards tavelées et, surprise, des sarments de vigne en bottes…
Mona prend un peu de chacun des produits proposés que l'agricultrice pèse au fur et à mesure sur une balance à poids, plus un bouquet de roses tardives, de celles qui ont une grosse tige et de redoutables épines. Elle s'adjuge aussi trois bottes de sarments. «Je viendrai les prendre tout à l'heure», dit-elle à la femme qui lui demande si peu d'argent, pour tous ces trésors, que Mona se trouve gênée. Mais elle a appris, pour l'avoir expérimenté, qu'il est malvenu, au marché, de payer plus que le prix fixé, ou même d'abandonner sa petite monnaie. Chacun ici calcule comme il lui semble et n'entend pas être traité par les clients en traîne-misère ou en assisté. Il n'y a que dans les établissements qui vous réclament des sommes folles, au moment de l'addition, qu'on peut et même se doit de donner des pourboires extravagants. Afin de paraître à la hauteur!
Ici, pour honorer ces travailleurs de la terre, les clients n'ont qu'à se comporter en gens conscients de la qualité de ce qu'on leur propose plutôt que de chercher à faire l'aumône. Respect mutuel, comme du temps de son père. Le marché Saint-Pierre n'a pas changé depuis le siècle dernier, Mona l'a vu reproduit sur de vieux livres trouvés dans la bibliothèque de la maison: mêmes jours, mêmes horaires, mêmes coutumes. Seule différence: il y a désormais des étals réfrigérés pour les produits fragiles, tels poissons, charcuterie ou fromages.
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