La fille du fleuve

De
Ouvrage des éditions Classiques ivoiriens en coédition avec NENA

Une jeune mère met au monde un enfant dans des conditions difficiles. Cet accouchement est l'évènement qui va bouleverser sa vie car les anciens du village estiment qu'un tel enfant issu de ce type d'accouchement ne peut être accepté dans le clan. Condamné à être sacrifié au fleuve, cette jeune mère va s'enfuir pour tenter de sauver la vie de sa petite fille. Pourchassées par les guerriers de la redoutable prêtresse, la jeune mère fragile et fatiguée va confier le destin de sa progéniture à un vieux chasseur qui à son tour va confier l'enfant au fleuve Yiti. Ainsi commence la vie de la petite Yinin qui va évoluer dans un monde ou l'excision et la méchanceté humaine auront raison d'elle.
Publié le : mardi 30 juin 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782370150585
Nombre de pages : 116
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Extrait

Les batteurs étaient déjà en place et les danseurs avaient fini de s’installer.

La cour royale était prise d’assaut par des spectateurs et les invités des villages voisins. Ceux qui n’ont pas eu accès à la cour s’étaient perchés sur les acacias qui entouraient l’impressionnant palais. Déjà de grands cris d’impatience lancés par les plus euphoriques des spectateurs se faisaient entendre. Les griots du palais chantaient les plus prestigieux exploits de la lignée royale. Le soleil était au zénith et bombardait le village de ses rayons diaboliques. C’est ce moment précis que choisit le roi pour faire son apparition sous les acclamations de la foule. Il était vêtu de parures en or avec une tête surplombée d’une couronne ornée de cauris et de fils d’or. Il tenait à la main gauche une canne qui décrivait un mouvement sinusoïdal ; elle avait des pouvoirs mystiques et seul le roi pouvait la toucher. Les mauvaises langues racontent que ceux qui avaient eu l’audace de la toucher, avaient disparus mystérieusement. Le roi était suivi d’une forte délégation qui était richement habillée.


D’un signe majestueux le roi leva la main vers les cieux et un calme s’abattit sur l’assemblée. Avant de s’adresser à son peuple, il confia la cérémonie aux dieux :

– dieux de la terre, dieux du ciel, déesse des eaux, je vous salue. Vous avez toujours protégé vos enfants ; alors je vous demande une fois encore votre bénédiction pour cette cérémonie.

C’est sur ce propos qu’il entama son adresse à sa population :

– fils et filles de la tribu Ouan, je vous salue et je vous remercie d’être venus nombreux à cette cérémonie. Comme vous le savez, je célèbre ma quarantième année de règne et je ne pouvais le faire sans vous, car vous êtes ma raison d’être. Aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres, c’est un jour de joie. Alors pour une fois, oubliez vos problèmes et profitez de l’occasion pour jouir de la vie. Il y’a à boire et à manger pour tout le monde. Que la fête commence.

Ce petit discours fut immédiatement suivi d’acclamations et de sifflements. Les tams-tams commencèrent à crépiter puis les femmes entonnèrent leurs plus beaux chants. Déjà les danseurs exhibaient d’endiablants pas de danse. Tout le monde était heureux ; on poussait de grands cris de joie.

Le soleil venait de faire ses adieux au peuple en liesse et la nuit s’imposait majestueusement sur le village, quand le cri d’une jeune fille foudroya la foule. La panique s’empara de tout le monde et ce fut une débandade générale. Mais la garde royale, avec une habileté sans pareille, réussit à calmer la situation. Elle rassura tout le monde, tout en signifiant qu’il ne s’agissait que d’un incident mineur. Toutefois, on entendait toujours le cri qui, cette fois semblait s’enfoncer au cœur du gigantesque palais royal. Quelques instants plus tard, on n’entendit plus rien et la fête continua toute la nuit. Vers l’aube, la place commença à se vider peu à peu, puis les invités rentrèrent chez eux.

Le soleil était sur le point de prendre son envol pour son voyage quotidien, lorsque Lepou arriva chez son père en sanglots. Elle s’enferma dans sa case et n’ouvrit à personne, même pas à son père qu’elle respectait énormément. Personne ne sut ce qui s’était passé ce jour-là et elle ne revint jamais sur cet instant sans doute sombre de sa vie.

La saison sèche avait fait place à la saison pluvieuse, et les travaux champêtres avaient repris rendez-vous avec les populations. La vie continuait son cours normal à Banu, quand un soir cette tranquillité allait être bouleversée par un événement. En effet, Lepou, la fille de Soti allait mettre un terme au long voyage qu’elle avait entrepris depuis douze mois, jour pour jour. Elle venait à peine d’arriver du champ qu’elle commença à se plaindre de douleurs au ventre. Elle allait mettre au monde son enfant. Vite, on fit appel aux matrones du village qui se retirèrent avec la jeune fille dans une case.

On était au cœur de la nuit et Lepou n’avait pas encore accouché. On entendait les gémissements de la jeune fille se transformer en pleurs. C’était un accouchement difficile et on n’en avait jamais vu dans l’histoire du village.


Un groupe de vieux, avec en tête le vieux Soti, se réuni alors derrière la case et commença à implorer les dieux pour qu’ils viennent en aide à la jeune fille.

Enfin, les premiers cris du bébé se firent entendre et les vieux poussèrent aussitôt de grands cris de joie car leurs vœux avaient été exaucés par les ancêtres. Une matrone sortit aussitôt de la case, se dirigea vers la forêt sacrée et se mit à la recherche d’une plante qu’elle était sûrement la seule à connaître. Après quelques minutes de recherche, elle trouva la mystérieuse plante puis se dirigea avec empressement dans la case. Elle l’écrasa et l’appliqua sur le nouveau- né. Une voix se fit alors entendre du fond de la case. C’était celle de la mère ; elle était très affaiblie par la rude épreuve.


– Qu’est-ce que c’est ? fit-elle avec beaucoup de difficultés.

– Une fille, répondit calmement Yonsèrè, la patronne des matrones. Au lieu de se réjouir, la jeune mère se mit à pleurer calmement. Elle savait déjà qu’un mauvais sort s’annonçait à elle. La coutume ne disait-elle pas qu’à Banu on ne pouvait accepter dans la société un enfant de sexe féminin issu d’un accouchement difficile ? On pensait que ces enfants étaient messagers de mauvais sort, c’est pourquoi ils étaient sacrifiés au fleuve « YITI » dès leur naissance. Les ancêtres ne disaient-ils pas que les femmes étaient les compagnons des diables ?

La jeune mère avait compris cela et elle ne pouvait s’empêcher de pleurer. Molao, la plus jeune des matrones, prise de compassion pour elle, vint s’asseoir à côté d’elle pour la consoler.

– Lepou, ne pleure plus, tu sais bien que cela ne changera rien. Au contraire, pleurer ne fera que te fatiguer d’avantage. Sois réaliste, cet enfant doit mourir demain à l’heure où le soleil finira d’effectuer son parcours quotidien. Tu sais bien que c’est la coutume et nous nous devons de la respecter. Nos mères ont subi le même sort ainsi que les mères de nos mères. Cela continuera jusqu’au jour où Malet, notre créateur viendra reprendre son monde. Penses plutôt à te reposer afin de reprendre les forces perdues durant cette pénible épreuve.

Lepou fixa longuement Molao, puis dit en éclatant en sanglots :

– Pourquoi cela arrive-t-il à moi ? Hein ! Pourquoi notre peuple est-il si cruel ? N’a-t-il pas de pitié pour ces petits êtres ? Cette fille représente maintenant pour moi tout ce que j’ai de plus cher au monde ; oui c’est le fruit d’un amour très tôt disparu, je ne peux me plier à cette idiote coutume. D’ailleurs, j’ai promis à son défunt père de protéger cet enfant contre les forces du mal et de toutes injustices dont il serait l’objet ; « une promesse est une dette, je la payerai même si je dois y laisser ma vie.». Personne ne touchera à ma fille... Vous m’entendez ? Personne.


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