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La fin du petit commerce

De
395 pages
J'ai encore du mal à m'en persuader et pourtant c'est bien pour ce soir. Je ne peux plus reculer, je m'en voudrais pour l'éternité de mes jours. Et c'est bien de cela dont il est question, alors autant faire en sorte qu'ils soient sereins. Ce soir, les enfants sont partis se coucher tôt. Je ne leur ai guère laissé le choix. Pour m'assurer de leur coopération passive, je me suis occupé tout personnellement de leur dessert : fromage blanc à la confiture de fraise et au somnifère pillé. Deux chacun. A l'heure qu'il est Gil et Hendré doivent dormir comme des loirs. J'entends Méa terminer de faire la vaisselle dans la cuisine. A partir de demain, c'est moi qui devrai m'y coller.
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2 La fin du petit
commerce
3 4 Jean-Noël DEY
La fin du petit
commerce

Roman




Éditions Le Manuscrit
5
























© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
ISBN : 2-7481-7787-8 livre numérique
ISBN 13 : 9782748177879 livre numérique
ISBN : 2-7481-7786-X livre imprimé
ISBN 13 : 9782748177862 livre imprimé
6






JOUR J-70


erVendredi 1 octobre. Jour J-1.

D’habitude, je me coupe régulièrement les
ongles chaque semaine, le samedi soir. Parfois
le dimanche matin, lorsque la flemme a frappé
la veille. Je m’installe sur la table de cuisine et
j’y pose délicatement les doigts sur le rebord,
l’un après l’autre, les présentant ainsi devant le
coupe-ongles de manière rigoureuse mais
toutefois confortable.
Je pense néanmoins qu’il ne sera pas
nécessaire d’y consacrer la moindre séance
demain. Non, j’aurai terminé de les ronger d’ici
là. Depuis le début de la semaine que j’y
travaille, il ne me restera bientôt plus de
manière première. Un bon coup de lime fera
juste l’affaire. Le stress. Oui, le stress. C’est
pour cela qu’il fallait que je trouve un exutoire,
un moyen d’apaiser la tension dans un premier
temps, mais aussi d’affronter ma conscience
ensuite. Je ne suis pas écrivain, je n’éprouve
qu’un amour tout relatif pour les lettres et je
9
mets bien une année pour venir à bout d’un
roman. Non, je ne suis rien de tout ça. Et
d’ailleurs, ce soir, ce n’est pas l’inspiration
divine ou une quelconque égérie qui m’incite à
noircir ce cahier. C’est une force bien plus
maléfique, bien plus maléfique, oui : le
repentir. Le repentir, celui qu’il me faut fuir de
peur qu’il ne me rattrape. Je sais qu’il va se
mettre à rôder dès demain. Je sais que sa
présence se fera de plus en plus lourde, de plus
en plus épuisante, de plus en plus douloureuse.
Dans ces moments là, il me faudra tout mon
courage et toute ma détermination pour le
chasser de mon esprit.
J’irai puiser des forces dans mes souvenirs,
et je sais pourtant que ce terme est bien mal
choisi. Et si malgré tout je vois que ma bonne
conscience est sur le point de l’emporter —
cette maléfique bonne conscience — alors je
saurai pouvoir toujours compter sur ça, sur ce
cahier, sur ce petit être à qui je viens de donner
vie aujourd’hui.
Je pense avoir toujours la force de me
ressourcer dans l’écriture. J’y parlerai de moi,
de nous, de toute cette chienne de vie qui me
poussera demain à commettre l’irréparable. Oh
oui, je voguerai entre les lignes encore vierges
et j’y coucherai ma haine, ma probable folie et
mes désillusions ! Et j’emmerde ma bonne
conscience !
10
Je n’en suis qu’aux toutes premières lignes,
mais je sens qu’écrire ma déroute va me plaire.
Oui pour sûr, cela me soulage déjà. Et
pourtant je n’ai encore rien fait. Mais je vais le
faire. Demain. Sûr. Ma décision est prise
depuis des lustres. Mon plan a mûri durant
tout l’été. J’ai tout calculé avec minutie, je me
suis tenu informé de l’avancement des travaux.
Et voilà que c’est pour demain. La belle
affaire.
Putain, ça fait du bien de pouvoir se
retrouver !

11






JOUR J-69


Samedi 2 octobre. Jour J.

Hier, j’ai fait l’amour avec Méa. C’est moi
qui ai insisté. J’ai une assez mauvaise mémoire
des chiffres et j’ai horreur — plus que tout —
de tenir ce genre de compte d’apothicaire, mais
cela faisait bien trois semaines que nous ne
l’avions pas fait. Oh oui, ça remontait bien à
début septembre. Attendez voir… Oui, le
6 pour être précis. Je m’en souviens puisque ce
jour là, il y avait foot à la télé. Méa voulait
regarder son feuilleton. J’ai tenu bon pour le
foot et elle est allée se réfugier dans la
chambre. Malgré cela et après le match, j’avais
cru bon devoir me soumettre à mes
obligations matrimoniales. Surtout que le PSG
avait gagné. A l’extérieur en plus. Ca faisait
donc pratiquement un mois.
Méa a été surprise de ma démarche, surtout
que je n’avais rien à me faire pardonner. Du
moins pouvait-elle le penser. Et elle avait
13
raison de l’être, je n’avais vraiment rien à me
faire pardonner. Je n’ai pas souhaité faire
l’amour une dernière fois avec elle comme
pour m’excuser de ce que j’allais faire un peu
plus tard. Non, ce n’était vraiment pas pour
cela. J’ai juste eu envie de… comment dire…
rester sur une dernière bonne image d’elle, en
quelque sorte. Lorsque dans quelque temps le
repentir travaillera à son ébauche et me lancera
à la figure les images de son agonie, je pourrai
alors y faire face en y opposant celles de la nuit
dernière.
J’y ai pris beaucoup de plaisir. Méa s’est
laissée faire. J’ignore toujours si elle avait
choisi d’être soumise ou indifférente. Non,
indifférente, elle ne l’a pas été. Je me sous-
estime. Elle m’a même relancé plusieurs fois.
Disons qu’elle est restée un bon moment
incrédule au fait que je puisse avoir envie
d’elle, sans raison particulière. Nous nous
sommes même laissés aller à quelques
familiarités d’adolescents et je me suis surpris
en train de l’embrasser sur la bouche. Alors là,
je ne vais même pas m’amuser à rechercher de
quand datait un tel écart de comportement.
Des années sans doute. Mais je ne regrette
rien, j’ai voulu tout cela. J’y tenais
énormément.
Elle était complètement conquise lorsque
j’ai éjaculé en elle. Ce fut comme lui inoculer
14
un poison. Comme répandre en elle l’objet de
sa perte. Comme rongée de l’intérieur, en fait.
Oui, j’aime beaucoup cette image et elle m’a
occupé longtemps l’esprit hier soir avant que je
puisse trouver le repos. Méa s’est endormie
très vite, innocemment. Je l’ai regardée une
dernière fois. Son visage se dessinait sur
l’oreiller malgré l’obscurité de la pièce, et puis
je lui ai tourné le dos. Sans regret. C’était notre
dernière véritable nuit ensemble.

J’ai encore du mal à m’en persuader et
pourtant c’est bien pour ce soir. Je ne peux
plus reculer, je m’en voudrais pour l’éternité de
mes jours. Et c’est bien de cela dont il est
question, alors autant faire en sorte qu’ils
soient sereins.
Ce soir, les enfants sont partis se coucher
tôt. Je ne leur ai guère laissé le choix. Pour
m’assurer de leur coopération passive, je me
suis occupé tout personnellement de leur
dessert : fromage blanc à la confiture de fraise
et au somnifère pillé. Deux chacun. A l’heure
qu’il est Gil et Hendré doivent dormir comme
des loirs. J’entends Méa terminer de faire la
vaisselle dans la cuisine. A partir de demain,
c’est moi qui devrai m’y coller.
15






JOUR J-68


Dimanche 3 octobre. Jour J+1.

Hier soir, vers les coups de 23 heures, je
suis monté voir les enfants afin de m’assurer
de la profondeur de leur sommeil. Gil s’était
recroquevillé dans ses couvertures, en position
fœtale — ou en chien de fusil, c’est selon —
calme et serein. J’ai allumé sa lampe de chevet
mais la lueur de l’ampoule 15 watts n’a pas
rompu ses songes. Elle les a juste illuminés. Je
suis reparti sur la pointe des pieds après avoir
éteint. Hendré dormait lui sur le dos, à coté de
son oreiller, un bras sous les draps et l’autre
au-dessus. Son nounours occupait le coté droit
du lit, silencieusement. Il avait le sommeil
profond, son nounours, pour résister aux
ronflements de Hendré. Moi qui avais eu
tellement l’occasion de m’en plaindre, ai
apprécié hier soir leurs consistances.
Je suis redescendu en marchant sur des
œufs et je me suis englouti un bon quart de la
bouteille d’eau minérale. Plate, jamais d’eau
17
pétillante, ça me rappelle trop le goût des
cachets d’aspirines. Je suis resté encore un peu
dans la cuisine, à contempler par la fenêtre la
beauté d’une noirceur sans étoile. Le ciel était
couvert. J’ai bien passé cinq minutes à me
dandiner entre le frigo et la gazinière, à faire le
vide dans ma tête. J’ai senti l’angoisse envahir
mon cœur et mon pouls a dépassé les 130. J’ai
compté, j’en étais à 136. Et puis d’un coup j’y
suis allé, presque machinalement.
Méa dormait. Je me suis rapidement
approprié l’oreiller de la main gauche. Je me
suis penché sur elle et j’ai plaqué l’oreiller sur
son visage fraîchement démaquillé. De la main
droite j’ai pressé son larynx de toutes mes
forces. Elle s’est réveillée, s’est débattue. J’ai
accentué ma pression. Quelques secondes
interminables ont suffi à ma sale besogne. Elle
avait cessé de combattre depuis plusieurs
minutes lorsque j’ai enfin consenti à desserrer
l’étreinte. J’ai reposé l’oreiller et j’ai tendu
l’oreille contre sa bouche. Rien, plus la
moindre respiration. Plus de réflexe non plus,
et pourtant je l’ai giflée une bonne demi-
douzaine de fois, pour être sûr. Juste la trace
de mes ongles dans la chair de son cou. J’étais
en sueur. Une sueur froide, maladive. Je suis
allé prendre une douche.
A aucun moment je n’ai ressenti la moindre
émotion. C’était fait. C’était réel à présent,
18
c’était pour de vrai, enfin. J’aurais pu ressentir
un quelconque sentiment de satisfaction, mais
non rien, pas le moindre. De retour dans la
chambre, j’ai disposé le corps de manière la
plus longitudinale qu’il me fut possible de le
faire, les bras croisés sur le ventre. Je n’ai pas
réussi à clore ses paupières, définitivement
crispées. Malgré l’obscurité j’ai aperçu son
regard inquisiteur, rivé droit devant.
Finalement, j’ai bien mieux dormi la nuit
dernière que les nuits précédentes. Comme
quoi l’on dort mieux lorsque l’on est apaisé.
19






JOUR J-67


Lundi 4 octobre. Jour J+2.

Hier matin, j’ai réveillé les enfants à
9 heures, comme d’habitude tous les
dimanches. Comme si de rien n’était.
Visiblement un seul somnifère aurait suffi. J’ai
commencé par les secouer, sans effet. J’y suis
finalement allé à l’eau froide, un verre pour Gil
et deux pour Hendré. Groggys, ils n’ont pas
trop posé de questions. Pour eux aussi la nuit
avait été bonne. Le temps qu’ils prennent leur
douche — ensemble pour gagner du temps —
je me suis absenté pour leur acheter leurs
petits pains au chocolat dominicaux. Comme
d’habitude. Surtout ne pas changer les
habitudes. J’ai évidemment pris soin de fermer
au préalable ma chambre à clef. J’ai même
poussé le vice jusqu’à aller engueuler Gil qui
faisait un peu trop de bruit à mon goût dans la
salle de bains et qui risquait ainsi de réveiller
Maman. Heureusement pour moi, Méa était
une adepte de la grasse matinée. Elle avait
21
l’habitude de ne jamais émerger dans la cuisine
avant 10 heures 30, le week-end. C’était donc
moi qui m’occupais des enfants ces matins là.
C’est aussi pour cela que ça devait avoir lieu un
week-end, pour ne pas attirer de suite les
suspicions. J’ai pensé à tout, me semble-t-il.
Plus que jamais l’avenir appartient à ceux qui
se lèvent tôt. Voyez où en sont ceux qui
préfèrent la grasse matinée !
Pour le petit-déjeuner, ce fut chocolat chaud
pour les enfants et un demi-bol de café noir
pour moi. Sans petits pains, sans rien. Juste du
café noir. J’ai râlé pour que les enfants aillent
se brosser les dents — à croire que c’est une
punition — et j’ai encore dû insister sur le port
du cache-nez. Et même si nous n’allions que
jusqu’à la voiture, et même s’il ne faisait pas si
froid que cela. J’avais dit « cache-nez », il
n’était pas question pour moi d’en démordre.
Les enfants, on leur donne ça et ils prennent
ça ! Dans la voiture, j’ai branché la radio, pour
éviter de penser qu’ils ne reverraient plus
jamais leur mère vivante. Qu’ils ne la
reverraient même pas morte non plus,
d’ailleurs.
Gil s’intéressait déjà à la circulation, aux
panneaux, aux feux rouges et à la priorité à
droite. Hendré, quant à lui, s’est juste contenté
de nourrir son tamagoshi durant le trajet. Oh,
il n’y a pas loin de chez nous à chez Mamy,
22
c’est l’histoire de dix minutes en voiture. Cet
été il leur est même arrivé d’y aller ensemble à
vélo, accompagnés de Méa, mais il n’était plus
question de cela à présent que l’automne
frimait.
Mamy m’a accueilli avec son traditionnel
café maison. Cela faisait seize ans que j’ai droit
à ce café et je n’ai jamais réussi à l’apprécier. Il
a comme une espèce d’amertume. Hier
pourtant, j’y ai pris goût. On apprécie toujours
l’immonde, pourvu que ce soit la dernière fois.
Plus rien en effet ne m’obligerait à en boire, à
présent.
Elle m’a demandé des nouvelles de sa fille,
ce à quoi j’ai répondu qu’elle dormait
profondément. En fait, je n’ai pas vraiment
menti. Je l’ai embrassée avant de la quitter en
annonçant mon retour pour 19 heures, pour
revenir chercher les enfants. Mais ça aussi
faisait partie de mon plan.
Putain hier, c’était mon dernier café maison.
J’ai encore du mal à le croire.
J’ai rappelé Mamy vers les 21 heures. Elle
n’était pas mécontente de m’avoir au bout du
fil et m’a demandé si je n’avais pas oublié les
enfants. Je lui ai répondu que non justement,
que j’arrivais bientôt, mais que je ne venais pas
pour les rechercher. Juste pour leur apporter
leurs cartables et tous les ustensiles nécessaires
à leurs cours. Devant son étonnement, j’ai
23
ajouté que je lui expliquerai, que rien de grave
n’était arrivé, du moins l’espérais-je.
Je suis allé me recoiffer dans la salle de
bains et je n’ai pu m’empêcher de me sourire
devant la glace. J’avais été parfait. Divinement
parfait. Juste assez pour laisser la crainte
s’immiscer dans l’esprit de Mamy. Juste assez
pour qu’elle me croie les yeux fermés. Je suis
ensuite entré dans la chambre des enfants et ai
soigneusement sélectionné pour chacun les
cahiers et les livres affairant à leurs emplois du
temps respectifs. J’ai remarqué que le lundi, ils
avaient Histoire tous les deux. C’est marrant
les coïncidences.
J’ai pris tout mon temps pour aller chez
Mamy. Un petit 80 au compteur à peine. Je
n’ai pas souvenir d’avoir passé la cinquième.
Mamy m’attendait sur le palier. Après avoir
descendu les sacs, je lui ai demandé si les
enfants pouvaient dormir chez elle cette nuit,
que je leur avais pris des biscuits au chocolat
pour le goûter du lendemain. Elle a levé
l’hypothèse de la dispute entre Méa et moi. J’ai
décliné en répondant « même pas ». Elle m’a
écouté sans broncher sur le seuil de la porte,
sans jamais m’interrompre. Elle était
littéralement suspendue à mes lèvres. Je lui ai
avoué — avec un ton évidemment de
circonstance — que je ne comprenais pas,
qu’au lever de ma sieste, vers les 15 heures 30,
24
j’avais trouvé la maison vide. Que je ne m’étais
pas inquiété, subodorant une promenade de
Méa dans les rues du bourg ou sur les sentiers
environnants. Je lui ai dit qu’elle n’était
toujours pas rentrée et que je préférais
l’attendre à la maison, mais sans les enfants
afin qu’ils ne ressentent pas mon inquiétude et
l’angoisse qui commençait à m’étreindre. « Une
question de pudeur » lui ai-je avoué. J’ai dû
jurer sur la tête de Gil et de Hendré que nous
ne nous étions pas disputés, qu’il ne s’agissait
vraiment pas de cela. Mamy m’a quand même
semblé sceptique. Sa moue a trahi ses
inquiétudes.
En fait, elle doit certainement en savoir plus
que moi encore sur Méa. Entre mère et fille,
on se confie de petits secrets. J’ignore si elle
est au courant de la liaison de sa fille, si elle a
été au courant de la mienne. Ca, j’avoue
humblement que je n’en sais rien. Mais nos
petites disputes — et Dieu sait qu’aucun
couple ne peut les éviter — ont sûrement dû
lui être retransmises et pas forcément en toute
objectivité. J’ai soupçonné le soupçon dans
son regard. Je ne me suis donc pas plus attardé
et ai promis de l’appeler dès le retour de Méa.
J’ai même ajouté en baissant la vitre de la
voiture : « Elle est peut-être tout simplement
en train de m’attendre dans le salon, à l’heure
25
qu’il est ». Elle m’a répondu qu’elle l’espérait
de tout cœur.
Pour rentrer, quand même, j’ai appuyé un
peu plus sur le champignon là où j’ai pu. Hors
agglomération, la limitation est bien sûr de 90,
mais je n’y ai jamais croisé le moindre flic.
Jamais. Je me suis arrêté au fast-food. Cela m’a
fait faire un détour, mais j’ai préféré de loin
cinq kilomètres supplémentaires en voiture
que devoir me taper la cuisine en rentrant. Je
suis passé au drive — j’avais vraiment une
flemme terrible — et j’ai commandé pour
deux. C’est qu’il me fallait prendre des forces.
Finalement, je n’ai pas su tout finir et j’ai
remisé le dessert au frigo. Un truc plus ou
moins glacé sous son coulis de caramel.
Ensuite, j’ai descendu les poubelles et je suis
allé me laver les mains sans hésiter sur le
savon. La nuit était tombée sans coup férir et
le bourg était mortellement désert. La
meilleure ambiance que je puisse espérer, vu
les circonstances.
Je suis retourné dans la chambre et ai
commencé à préparer Méa. Elle n’avait pas
bougé, les yeux toujours ouverts, le regard fixé
au plafond. Son corps était complètement
raide. J’ai préféré attendre qu’il le devienne car
j’ai toujours pensé qu’il serait plus facile à
transporter ainsi. J’ai sorti la housse de sa
cachette — d’où elle résidait depuis des mois
26
— et me suis mis au travail. D’abord les pieds
pour terminer par le visage. L’opération ne m’a
pris pas moins d’une demi-heure. Il aurait fallu
être au moins deux pour y réussir plus
aisément, un pour tenir le corps et l’autre pour
tirer la housse. Je n’ai évidemment pu compter
que sur moi-même. Mais ça, j’ai l’habitude
depuis longtemps. Je me suis accordé cinq
minutes de pause à l’issue et suis allé préparer
la voiture.
Pour elle aussi, j’avais prévu à l’avance. Je
l’ai changée l’année dernière, dès que j’ai
commencé à élaborer mon plan, dès qu’ils ont
annoncé l’ouverture du chantier. J’ai prétexté
que les enfants grandissaient et qu’il devenait
obligatoire d’acheter une voiture plus
spacieuse. Méa avait un peu tiqué, d’autant
plus que notre situation financière n’était déjà
pas des plus florissantes. Je n’ai rien dit sur le
coup et j’ai changé mon fusil d’épaule. Un
mois plus tard — je me souviens, j’ai attendu
les premières neiges — j’ai concocté une
savante sortie de route et ai encastré la voiture
contre un arbre. « Irréparable » a déclaré
l’expert. C’était bien tout ce que je voulais
entendre. Dès lors, plus rien ne m’a empêché
d’acheter un break. Et je n’ai pas choisi
n’importe quel break. Non, un break Volvo.
La réputation de solidité et de fiabilité de ces
voitures n’est plus à faire, ce qui a terminé de
27
convaincre Méa. Mais surtout, les breaks
Volvo sont les plus grands de leurs catégories.
Une fois les sièges arrières rabattus, la
longueur du coffre dépasse les deux mètres.
J’avais minutieusement vérifié à la concession
avant d’acheter le modèle. Deux mètres, c’était
largement ce qu’il me fallait puisque Méa ne
mesure qu’un mètre soixante-neuf. Même avec
les chaussures et la housse, il me restait encore
de l’espace. Alors, je l’ai acheté. Méa ne m’a
jamais demandé pourquoi j’étais resté dix
minutes avec un mètre roulant dans le coffre
de la voiture, devant un vendeur surpris mais
coopératif. Jamais. Sinon, je pense que j’aurais
répondu que c’était pour pouvoir nous y
allonger à l’occasion.
J’ai traîné le corps jusqu’au garage. J’avais au
préalable pris soin de rentrer le break en
marche arrière. Ca n’a pas été de la tarte non
plus pour l’enfiler dans le coffre. J’ai dû m’y
reprendre à plusieurs fois. Accroupi ou à
genoux, on a forcément moins de force que
debout. Ce n’est pas naturel comme position.
Lorsque le corps fut enfin en place — je dis le
corps parce que Méa avait disparu sous la
housse et que celle-ci ne représentait vraiment
plus rien d’humain — j’ai terminé de remplir le
coffre des ustensiles nécessaires à la
manœuvre. Pelle, bottes, escabeau, sacs
poubelle, lampe-torche frontale et une
28
bouteille d’eau au cas où. Je suis allé me
changer dans la chambre. Pour ce genre de
boulot, je n’avais pas besoin de mes chers
pantalons en tweed que je me réservais pour le
week-end. Le vieux jean que j’utilisais pour
jardiner ferait très bien l’affaire. Après avoir
fermé la barrière derrière moi, j’ai embrayé
vers le chantier. Jusqu’à lui, il y en eut pour
quinze minutes à peine. Il se situe à l’entrée de
la ville ou à la sortie, c’est selon. Le chantier
n’est pas gardé. De toutes les manières, il n’y a
pour l’instant rien à y voler. Je m’étais tenu
quotidiennement au courant des travaux car il
fallait que tout concorde pour que mon oeuvre
soit parfaite. Ils avaient terminé de creuser les
fondations dans la semaine, et le premier
camion-toupie était annoncé pour ce lundi.
C’était donc hier ou jamais.
Je me suis garé sur le sentier d’accès au
chantier, également en marche arrière, on n’est
jamais trop prudent. L’accès avait été creusé
dans un talus si bien qu’à l’endroit où j’ai garé
la Volvo, elle était invisible de la route. J’aurais
pu accéder aux fondations directement en
voiture mais j’ai préféré éviter les traces de
pneus dans la glaise. Le sol est plutôt argileux
dans notre coin. Même chose pour le corps,
j’ai préféré ne pas le traîner vulgairement mais
plutôt le porter le plus délicatement possible
afin que jamais il ne touche le sol. J’ai fait un
29
second trajet pour aller chercher la pelle,
l’escabeau et les sacs poubelle.
J’ai balancé le corps dans l’une des
tranchées, y ai descendu l’escabeau et m’y suis
jeté à mon tour. J’ai creusé la tranchée, deux
mètres sur un de large et un autre de
profondeur. Cela m’a pris vingt minutes et j’ai
terminé en sueur. J’y ai ensuite placé Méa —
pardon, je veux dire le corps — et j’ai rebouché.
J’ai bien tassé avant d’ensacher le surplus de
terre dans les sacs poubelle. J’en ai rempli
deux, chacun à une bonne moitié. C’est que ça
prend de la place un corps, mine de rien. J’ai
tout remballé aussi sec et il m’a fallu cette fois
encore deux voyages. Un pour les sacs et un
pour le matos. Le ciel était étoilé mais je n’ai
pas flâné pour autant.
Je suis rentré illico, j’ai balancé le contenu
des sacs dans le jardin, huilé ma pelle, rangé
l’escabeau et nettoyé mes bottes. J’ai prévu de
passer le motoculteur dès la semaine
prochaine, comme tous les ans avant l’hiver,
ainsi les terres se mélangeront-elles. Je me suis
pris une bonne douche, un bon verre de
whisky et je suis allé me pieuter. J’ai prié un
Dieu improbable pour que les travaux
commencent bien le lendemain.
Je crois que j’ai été entendu. Parfois, il suffit
de demander.
30






JOUR J-66


Mardi 5 octobre. Jour J+3.

Je me suis réveillé hier à la même heure —
6 heures 30 — comme tous les lundis afin de
pouvoir ouvrir le magasin à 8 heures. J’aurais
bien passé toute la matinée à dormir en vérité,
mais il était hors de question pour l’instant de
changer quoi que ce soit à mes habitudes.
Avant de partir j’ai quand même flâné un peu
dans le salon, histoire de me persuader que je
l’avais bien fait, que tout ce que j’avais mijoté
depuis plus d’un an s’était bel et bien réalisé,
exactement comme prévu. Enfin comme
prévu… A l’heure où j’ai quitté la maison, le
doute m’a taraudé l’esprit. Les ouvriers du
chantier allaient-ils se rendre compte de
quelque chose ou pas. Dans l’affirmative, hier
aurait été très probablement ma dernière
journée de liberté. Mais finalement, non. Je
suis quand même resté inquiet jusqu’au
passage de la première bétonneuse devant le
magasin, vers les 8 heures et demie. « C’est le
31
grand jour » m’a soufflé Fred en déballant la
livraison dans l’arrière boutique. « Sûr » lui ai-je
répondu.
Les journaux en avaient fait leurs choux gras
de ce chantier. Après toutes ces années de
transactions, de magouilles, de pots de vin,
d’instances en référé, d’appels et de rejets, de
manifestations, de signatures et de boycott, le
chantier avait enfin démarré depuis six
semaines. Les contestations se sont
bizarrement tues dès le premier coup de
pelleteuse, comme on abdique devant plus fort
que soi. Et à l’heure où on coulait les
fondations, ces mêmes contestataires ont dû
regarder passer les bétonneuses sans le
moindre râle. C’en est presque devenu un
divertissement, pour une fois qu’il y avait de la
circulation dans le bourg !
Certains clients quand même m’ont
demandé si je n’étais pas trop déçu de les voir
ainsi passer devant la boutique, vu que je
faisais partie des premiers signataires contre le
projet d’implantation du supermarché. Oh que
non, je n’étais déçu, bien au contraire, mais il
m’était impossible de laisser transparaître le
moindre doute à ce sujet. J’ai délibérément
répondu que nous avions tout essayé, que
nous nous étions bien battus, nous les
commerçants de la région, mais que nous
étions tombés sur plus fort que nous. A ceux
32
qui se sont inquiétés de mon avenir, j’ai
répondu qu’il ne m’en restait guère, que le
supermarché annonçait bel et bien à terme la
fin du petit commerce. Madame Moinet m’a
demandé des nouvelles de Méa, j’ai répondu
qu’elle au moins avait une bonne situation.
Mamy m’a appelé vers les 10 heures, de plus
en plus inquiète. J’ai demandé à Fred de me
remplacer à la caisse, le temps que j’aille lui
répondre dans l’arrière boutique. Je lui ai dit
que non, toujours pas de nouvelles, pas de
coup de téléphone, rien. Que je n’y
comprenais rien, que ça ne lui était encore
jamais arrivé, mais que je restais confiant, qu’il
s’agissait sûrement d’une petite fugue, d’une
escapade amoureuse. Mamy m’a sèchement
répondu que quelle qu’en fût la raison, j’en
assumais incontestablement l’entière
responsabilité. Je n’ai rien ajouté à cela. Je lui ai
demandé de garder les enfants encore un jour
ou deux et qu’ils se débrouillent avec leurs
copains d’école pour les cahiers et les
bouquins.
Elle a raccroché sans formule de politesse et
je suis retourné au magasin. Heureusement
d’ailleurs puisque ça faisait la queue à la caisse.

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JOUR J-65


Mercredi 6 octobre. Jour J+4.

Hier, les bétonneuses ont continué à
débouler devant le magasin, inlassablement.
Au rythme d’une toutes les cinq minutes
environ. Il était désormais acquis qu’ils ne
s’étaient rendus compte de rien pour Méa,
sinon les travaux auraient été interrompus.
C’est sûr. Et là non, rien n’est venu perturber
ce cortège de béton. Je les ai regardées passer
toute la journée avec un petit sourire suspendu
aux lèvres. Fred a sûrement cru qu’il était épris
d’ironie, d’amertume ou de vengeance. Mais
rien de tout de cela en vérité. Mon ironie, mon
amertume et ma vengeance se trouvaient six
pieds sous terre, recouverts de six pieds de
béton.
Pour fêter ça — sous un autre prétexte
futile, bien sûr — j’ai débouché un petit
bordeaux de la réserve et quelques sachets de
biscuits dont la date de péremption arrivait à
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terme le surlendemain. Nous avons l’habitude
de pratiquer l’apéritif avec Fred, sous le coup
de midi. Sauf que pour une fois le bordeaux a
remplacé le pastis.
Cela faisait bien longtemps que je ne
rentrais plus déjeuner à la maison. Depuis que
Méa avait trouvé ce boulot de secrétaire. Ca
faisait combien déjà… cinq, six ans. Peut-être
plus. Comme Méa s’est alors mise à déjeuner
au resto chaque jour, je n’ai pas trouvé l’envie
de prendre la voiture pour me retrouver seul
en train de me faire la bouffe dans cette grande
baraque vide. J’ai donc bricolé un réchaud, ai
dégoté une vieille table et deux chaises et ai
installé tout ça dans l’arrière boutique.
Heureusement que la pièce était grande car elle
servait de cuisine, de salle à manger, de
débarras et de zone de stockage des
marchandises non-périssables.
Lorsque j’ai embauché Fred en
remplacement de Méa — d’abord en
apprentissage et ensuite à temps plein — nous
nous sommes retrouvés deux à associer nos
solitudes dans l’arrière boutique. Du coup
nous avons décidé des rôles. Étant donné que
j’étais le patron et que je n’aimais pas trop ça,
j’ai demandé à Fred de bien vouloir s’occuper
de la cuisine. Quant à moi, j’ai postulé pour la
vaisselle, le ménage, les trucs comme ça. En
peu de temps, Fred a fait d’énormes progrès
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culinaires. Il a d’abord eu sa période boîte, puis
sa période pâtes. Cela nous a permis de ne pas
mourir de faim, les premiers mois. Et puis il
s’est mis à la vraie cuisine avec de vrais
morceaux de viande et de vrais légumes et des
épices et de la crème fraîche. Il faut dire aussi
qu’il avait toute la manière première sous la
main. C’est pour cela que je l’ai gardé, Fred,
parce qu’il est devenu très bon cuisinier. Méa
qui s’évertuait parfois à vouloir continuer à
s’occuper de la boutique bien qu’avec son
nouveau job elle n’y m’était quasiment plus les
pieds, m’avait fait remarquer à plusieurs
reprises qu’il nous coûtait bien plus qu’il ne
nous rapportait, et que ce projet de
supermarché — dont on parlait déjà à l’époque
— n’allait sûrement pas arranger les choses.
J’ai toujours répondu à ces interventions par
quelques haussements d’épaules. Méa n’a
jamais su que Fred était meilleur cuisinier
qu’elle. Pour preuve, hier, il nous a fait un
boeuf-carottes. Une merveille ! Il l’a laissé
mijoter toute la matinée à feu doux. Une
merveille ! Nous nous sommes enfilés le reste
de la bouteille de bordeaux. Pour le dessert, il a
même réussi à nous dégoter des yaourts aux
fruits exotiques. Ils étaient périmés depuis
deux jours. Nous les avons mangés quand
même.
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Pour dîner, je me suis préparé une soupe en
sachet. Ca n’a évidemment rien à voir avec ce
que Fred aurait été capable de faire avec deux
poireaux, trois pommes de terre et une pincée
de sel, mais je m’en suis largement contenté.
J’ai trempé un bout de pain dedans et ça m’a
bien suffi.
Après la vaisselle j’ai quand même appelé
Mamy. Elle m’est apparue froide au bout du
fil, glaciale même. C’était de la sorte qu’elle
exprimait sa colère, par la froideur. J’avais eu
de nombreuses fois dans le passé l’occasion de
ressentir l’hiver tomber en toute saison. La
dernière fois avait été lorsque j’avais puni
Hendré pour son médiocre huit en
Mathématiques en l’interdisant de jouer de
tout le week-end et en l’obligeant à réviser
plutôt ses leçons. Évidemment ce fayot de Gil
était allé tout raconter à Mamy et j’avais eu
droit à un coup de fil et à ses conseils experts
sur la manière de punir et de récompenser les
enfants. C’était… il y a quinze jours de cela.
Hier donc, j’ai fait l’effort d’appeler, mais le
climat n’en a pas moins été septentrional. Elle
m’a fait savoir que les enfants commençaient à
réclamer leurs parents et surtout leur mère.
Subtile transition pour me demander de ses
nouvelles. La meilleure défense étant l’attaque,
je me suis permis de lui retourner la question.
Après tout c’était sa mère. Puisqu’elle avait
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quitté le domicile conjugal, nous pouvions être
autorisés à penser qu’elle reprendrait d’abord
contact avec sa mère plutôt qu’avec son mari
qu’elle avait délibérément fui. Mamy n’a pas
opposé d’autre résistance, ce qui m’a permis de
constater que la version officielle de la fuite
devenait peu à peu la plus plausible. Encore
une semaine ou deux sans nouvelle et elle
deviendrait la plus probable. Dans un mois elle
serait la seule retenue. Surtout que d’ici là
j’avais pour projet de remonter doucement à la
surface l’histoire de sa liaison adultérine et les
hypothèses qui pourraient dès lors en découler
quant à sa brusque disparition. Je lui ai dit que
je passerai reprendre les enfants dès le
lendemain.
J’ai raccroché, suis allé chercher mon
pardessus et me suis dirigé vers le garage.
Direction le chantier. Une dernière fois, pour
être sûr, pour en avoir le cœur net, de visu. Je
me suis garé au même endroit que la dernière
fois, ai enfilé les mêmes bottes et me suis
dirigé vers la même fondation. Je n’ai pu que
constater qu’elle était toujours là — je parle
bien sûr de la fondation — mais que dans les
tranchées avaient coulé des tonnes de béton,
jusqu’au ras du sol. Le corps devait être juste
en dessous. J’ai tapoté le béton de mes talons,
comme pour m’assurer de sa solidité.
Évidemment, ça tenait bon. C’était prévu pour
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