La fresque

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L'action se déroule en Italie, dans la région de Sienne au XVe siècle où un tyran italien est contraint à l'exil. S'y croisent les mentalités de Florence et de Sienne autour de la solitude et l'exil d'un homme qui va finalement découvrir dans sa retraite à la fois l'amour et un sens nouveau à sa vie.
À Sienne, dans la dernière décade du XVe siècle, Pandolfo Petrucci prend le pouvoir. Ce despote cynique reste en butte à l'opposition de quelques grandes familles. La découverte d'un complot, en décembre 1496, marque le début d'une répression sanglante qui contraint Gian Di Bruno à fuir la ville.


Trahi par ses proches, il se réfugie en territoire florentin, sur le Casentino, dans la demeure inhabitée de son ami Paolo. C'est le début d'un exil qu'une servante, un chien et quelques messagers ne peuvent distraire.


La rencontre de l'amour en Lelia Chiarimonti, malgré l'illusion d'un bonheur passager, participe de la perte progressive de tous ses repères. L'entraîne même à trahir son code d'honneur et à subir jalousie et solitude.


Au terme du voyage intérieur, alors qu'il a tout perdu, et qu'il se sent désormais plus solidaire des arbres que des hommes, l'écriture, enfin, lui permet de donner un sens à sa vie.
Comme le vieux frêne solitaire et dénudé qu'il contemple devant la maison et dont les samares ont attendu l'hiver pour mûrir, il entre dans sa dernière saison, celle où il va porter ses fruits.



Publié le : jeudi 14 avril 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782823847239
Nombre de pages : 74
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Éliane Serdan

La Fresque

roman

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Pour Manuel,
compagnon d’exil.

« Tu lascerai ogni cosa diletta più caramente… »

Dante Alighieri. Paradiso. Canto XVII

Gian di Bruno

C’est ma première nuit dans la maison. Le silence est autour, jusqu’aux confins des terres. Parfois, un galop fait une trouée fulgurante, aussitôt refermée.

Lauretta vient d’ouvrir la porte sur l’obscurité. Elle se tourne, me regarde, rattache sa coiffe de laine et s’éloigne. Sur les marches de la terrasse, ses sabots font un claquement. Un bruit de pierre sur le sentier et très vite plus rien, sinon, par intervalles, le cri d’un oiseau nocturne.

La flamme de la chandelle tremble, menace de s’éteindre. Au centre du miroir, je regarde l’homme brun dégrafer le fermoir de son manteau de voyage, contempler les ruisseaux de poussière et de pluie sur un visage qu’il ne reconnaît pas. L’envie me prend de m’allonger devant le feu, dans la cuisine, comme un chien. Mais il ne reste plus que le chuchotement des braises qui s’éteignent.

Le couloir qui mène aux chambres déverse sur mes épaules un air glacé qui a presque la densité de l’eau. Une odeur de moisissure et d’humidité monte du sol. Pour conjurer l’angoisse qui me gagne, je dis à haute voix les mots qui me viennent, les noms de ceux que j’ai quittés. En réponse, un frôlement près de la fenêtre et le bruit d’un battement d’aile. L’oiseau de nuit vient de s’envoler.

 

 

J’ai dû m’endormir, serré dans mon manteau, avant l’aube. C’est le froid qui m’a réveillé. Un demi-jour éclaire la chambre et dans l’éblouissement des premières secondes, je flotte dans un espace aux contours incertains.

Je ferme les yeux mais il est trop tard pour endiguer ma mémoire qui peu à peu devient douleur, dévoile par vagues les images des jours écoulés. Et chaque souvenir qui affleure réveille la peur que le sommeil avait calmée : les coups frappés à la porte, l’irruption des soldats ; les heures passées dans l’obscurité au risque d’être découvert ; et la fuite à l’aube, avec l’angoisse d’être reconnu.

Du voyage, je n’ai rien retenu, sinon le souvenir d’une chevauchée interminable à travers les forêts, jusqu’à l’arrivée. Tout s’efface devant ce moment où, dans le soir tombant, à travers la pluie, la maison s’est dressée devant moi. Pour la première fois, la mort m’a semblé préférable à l’exil.

De l’autre côté du lit, une fresque couvre le mur. Mon regard glisse le long d’une tenture, s’arrête sur une tache vive. C’est une cape de couleur pourpre. L’homme qui la porte tient un œillet à la main. Il a un genou en terre. Le geste est celui de l’offrande, et le peintre inconnu a tendu toutes les lignes de son personnage vers un point invisible, une femme sans doute.

Je cherche des yeux, à droite du fragment, celle qui doit lui faire face et que la tenture dissimule. Au mouvement que je fais pour tirer le tissu le long de la tringle, un nuage de poussière et des papillons s’envolent. Le mur n’offre plus qu’une surface lépreuse, rongée par l’humidité.

Je pense à Paolo. À son rire s’il me voyait. Sa présence me manque. J’aurais dû le convaincre de quitter Florence pour me rejoindre. Seul dans sa maison, j’ai l’impression d’être un intrus.

 

La maison tourne le dos au village. En montant vers la forêt, on aperçoit la tour et le campanile. Le chemin qui y conduit traverse la lande, se cache parfois derrière un mur de pierres avant de disparaître dans un bois. C’est celui qu’emprunte Lauretta, la servante qui vient préparer mon repas. Je ne sais rien des raisons qui ont poussé Paolo à choisir cette paysanne.

Elle me sert en silence une nourriture à base de farine de châtaigne. Je la regarde aller et venir. Lorsque j’essaie d’engager la conversation, de l’interroger sur sa vie, elle s’arrête, gênée d’avoir à montrer ses mains qu’elle cache sous son tablier. Elle me parle, dans un dialecte que je comprends mal, de la fête que le village prépare, de la crèche où elle va figurer… Et je devine que ses désirs vont vers ce moment qu’elle attend depuis des mois.

Je l’écoute et je sens naître une jalousie qui m’aurait paru ridicule, il y a encore quelques jours. C’est une femme sans âge dont l’avenir est fait de grossesses, d’enfants morts et de vieillesse prématurée. Elle devrait m’inspirer de la pitié. Et malgré tout, je l’envie… Je n’ai plus ni ville, ni quartier, ni famille, dont je puisse me sentir solidaire.

 

J’ai installé, dans ma nouvelle chambre, les seules affaires que j’aie pu emporter sans attirer l’attention à la porte Camollia.

Je m’attarde, chaque matin, à contempler la fresque. Je n’essaie pas de comprendre la fascination qu’exerce sur moi ce fragment. Il y a dans l’attente de cet homme, prisonnier d’un geste absurde, quelque chose qui me trouble.

Parfois, la nostalgie vient interrompre cette rêverie et ma mémoire capricieuse m’impose des images qui font mal, me rappelle que, là-bas, c’est l’heure où le soleil découpe, sur les pavés de la place, l’ombre étroite de la tour, frangée de créneaux.

 

Le silence m’angoisse. Il est autour de moi comme un élément hostile.

J’ai vécu depuis l’enfance, au cœur d’une ville, entouré de bruits familiers. Du haut de la tour du Palazzo Pubblico, le timbre de la cloche rythmait mes journées. Le premier battement annonçait l’aurore et l’ouverture des portes. La rue s’animait du bruit des sabots et des roulements de charrettes descendant vers le Campo. La maison s’éveillait. Les cris, les voix se mêlaient, composaient un tissu sonore dont je n’étais pas conscient mais qui me manque à chaque instant.

Dès que le soleil avait disparu derrière le Monte Maggio, la première cloche du soir sonnait. J’aimais cette heure où les passants se faisaient rares. Il y a quelques années, avant que la nuit ne soit devenue dangereuse pour les ennemis de Pandolfo Petrucci, j’allais au hasard des rues, avec pour seules lumières les flammes des oratoires. Au passage, j’entendais le cri régulier de la sentinelle et les pas cadencés des soldats de la garde. Je revenais, lorsque sonnait la dernière cloche, à la nuit tombée, pour le repas du soir.

Quand je me sens trop vieux, plein d’amertume, je prends le chemin qui monte vers les sommets, au-dessus des forêts.

Très vite, le sentier s’élève sous les arbres. J’ai quelquefois du mal à continuer sans être essoufflé, mais j’évite ainsi de traverser le village. Bien sûr, il y a le risque d’une mauvaise rencontre. N’importe qui peut m’assassiner sans représailles puisque ma vie n’a plus de prix. Sienne absout d’avance qui me tuera, et, sur le territoire de Florence, je suis un étranger.

Ces jours-là, il m’arrive de souhaiter cette rencontre qui me libèrerait. Mais, pour rien au monde, je ne voudrais donner à Petrucci et à ses partisans le plaisir de s’être débarrassé de moi ! La seule évocation de son nom me fait bondir, éveille des désirs de meurtre. Je hais ce visage sournois et cette bouche fausse. Ce ne sont pas seulement les années qui nous séparent. J’appartiens à une époque qu’il voudrait voir disparaître ; il est le symbole d’un monde où je ne vois que pourriture.

 

Nuit affreuse, où le cauchemar qui me hante depuis quelque temps est revenu : il fait sombre et je dois franchir les montagnes qui entourent le village, parce que des hommes sont à ma poursuite. Mais les montagnes sont trop hautes et aucune route ne les traverse.

Je me réveille, oppressé, en sueur. Incapable de retrouver le sommeil, j’allume une chandelle.

Dehors, la houle du vent dévore tous les autres bruits. J’ai beau tendre l’oreille, il n’y a rien d’autre que ce souffle régulier qui porte aux marches de la maison un grand fouillis de feuilles sèches.

Les derniers temps, à Sienne où j’attendais la mort chaque nuit, je finissais malgré tout par m’endormir quelques heures d’un sommeil profond qu’aucun rêve ne troublait. Ici, je me sens pris au piège, cerné. Sans raison. Comme si le paysage lui-même devenait une menace…

 

Il pleut sans cesse depuis deux jours. Le décor, alentour, est gommé.

Réfugié devant le feu, je me construis un univers peuplé d’objets disparates. Les bûches, posées contre le mur, diffusent un parfum de feuilles mortes et de champignon. Une odeur de laine et de cuir mouillés monte du recoin où j’ai mis à sécher mes vêtements. À portée de main, une assiette remplie de noix et une fiasque de vin voisinent avec un exemplaire de la Commedia de Dante, trouvé dans un coffre. Et j’ai, devant moi, une petite peinture sur bois qui a voyagé dissimulée sous mes vêtements.

C’est une Adoration des mages, peinte à la détrempe. Mon père l’avait commandée à un artiste qui travaillait dans l’atelier de Sassetta. À la mort de mes parents, j’avais pris ce tableau chez moi. Comme il semblait perdu au milieu d’œuvres imposantes, j’avais fini par l’accrocher dans un couloir où, malgré la pénombre, il dégageait une lumière qui attirait le regard. Au moment du départ, je n’ai pas pu me résoudre à le laisser.

J’avais cru, jusqu’ici, que l’art n’avait d’autre intérêt que d’embellir une église ou d’enrichir un palais. Je découvre qu’il est nécessaire à la vie. Les rouges, l’or, les bleus profonds, me rendent les couleurs dont je suis privé. Ils apaisent ma soif de lumière.

 

Si j’avais pu, sans risque, emporter quelques livres avec moi, Dante n’aurait pas figuré sur la liste. J’aurais choisi, pour compagnons de vie recluse, le Canzoniere de Pétrarque, un traité sur la peinture, et des romans français de chevalerie.

Ici, rien de tout cela. Je n’ai trouvé dans le coffre que des recueils de nouvelles qui m’ennuient à l’avance et, tout au fond, les trois volumes de la Commedia, que des taches de moisissure rendent illisibles par endroits.

À vrai dire, je n’ai pas relu Dante depuis l’adolescence. J’ai oublié le nom du maître qui nous forçait à retenir des passages de l’Enfer et du Purgatoire mais j’entends encore sa voix déplaisante. Ce qui explique, sans doute, que je n’aie jamais eu la curiosité d’y revenir.

Après avoir hésité un moment, je tends la main vers le Paradis. Je feuillette longtemps, sans que rien n’accroche mon intérêt. En posant le livre pour tisonner le feu, j’oublie de marquer la page. Je rouvre au hasard. Quelqu’un, peu importe qui, parle à Dante de l’exil. De la dépendance, des humiliations, et surtout de la perte de ce qui est aimé le plus chèrement. C’est comme le secours d’une voix fraternelle.

Au cours des derniers mois, j’ai vu mes amis assassinés ou contraints de fuir. Ma femme est morte, il y a des années, et je refuse d’appeler famille, un fils et des neveux qui ont pris le parti du tyran. J’ai tout perdu, l’argent, le luxe, et le pouvoir. Mais la perte la plus douloureuse est d’une autre nature.

L’exil est avant tout la fin d’une harmonie. Quand je vivais à Sienne, je ne prenais jamais le temps de contempler la fuite des cyprès ou l’ocre d’un chemin mais je sais, maintenant que s’instaure entre le paysage et moi un désaccord de tous les instants, quelle était la force du lien qui nous unissait.

La fin de la pluie me rendra un décor où rien n’est familier. Même les nuages me sont étrangers. Ils me chargent d’errance, égaré, sans repères. Et pas un mouvement, pas un sentier qui donne envie de le suivre, pas une couleur qui éveille en moi l’élan.

Au-delà des montagnes, il y a les collines, les cyprès, les terres rouges, le soleil qui mord les bras et la nuque. Il y a les parfums, la transparence du ciel et l’instant parfait, où, dans la chaleur de l’après-midi, un nuage s’immobilise au-dessus d’une tour.

 

Une lettre est arrivée ce matin. C’est Paolo qui m’écrit. Les nouvelles ne sont pas rassurantes. Tous ceux qui ont participé au complot sont poursuivis. La tête de Luzio vient d’être mise à prix, et rien ne garantit qu’il soit en sécurité à Florence : Ludovico, qui l’avait cru naïvement, vient d’être assassiné par des hommes à la solde de Pandolfo.

Paolo me conseille d’être patient et laisse entendre à demi-mot que quelque chose se prépare. Il me demande de rester pour l’instant à Val d’Ombra et surtout de cacher ma véritable identité. Il insiste pour que je donne au messager le nom que j’aurai choisi, dans une lettre cachetée.

Le messager, qui vient de finir le vin que je lui ai servi, passe d’un pied sur l’autre en regardant le ciel couleur de plomb. Il explique qu’il voudrait bien redescendre avant que la neige ne bloque tous les chemins.

J’écris ce qui me passe par la tête. Gian di Bruno. Voilà. Je m’appellerai Gian di Bruno. C’est un nom qui n’existe pas, et moi-même, je ne suis plus tout à fait sûr d’exister.

 

Je suis resté quelque temps sur le seuil à suivre du regard le cavalier. Je l’ai vu quitter le sentier et couper à travers la lande.

Les nuages qui ce matin couvraient les sommets étaient descendus très bas en peu de temps, et déjà on ne voyait plus la lisière des forêts. J’ai entendu des pas. Quelqu’un courait près de la maison. Et, presque aussitôt, Lauretta a surgi devant moi. Sans reprendre son souffle, elle s’est mise à parler très vite. J’ai fini par comprendre qu’elle ne pourrait pas venir les jours suivants. Il allait neiger, beaucoup, et la route du village serait bloquée.

J’ai dû montrer ma déception parce qu’elle s’est lancée à nouveau dans un flot de paroles, m’assurant que j’avais assez de provisions pour tenir jusqu’à Noël. J’ai fait un geste de la main sans répondre. Elle s’est interrompue au milieu d’une phrase et m’a regardé. C’était un regard surpris, comme si elle hésitait à me reconnaître. À mesure qu’elle me fixait, l’étonnement faisait place à l’inquiétude. J’aurais voulu la rassurer, mais il aurait fallu surmonter la fatigue qui m’envahissait. Les premiers flocons tombaient, s’accrochaient à son châle de laine. Autour de nous, le silence s’animait du froissement à peine perceptible de la neige. Une envie brutale d’espace m’a poussé à détourner les yeux, à marcher vers l’écurie. Fuir. Ne pas attendre d’être encerclé. Partir n’importe où, de l’autre côté des montagnes. J’ai sellé mon cheval.

 

Je suis rentré à la nuit. La neige avait tout effacé. Sans repères, j’ai erré pendant des heures avant de sortir de la forêt. Je me suis arrêté à la lisière des arbres, hésitant sur la route à suivre.

Les terres enneigées rayonnaient, et le jour semblait s’être arrêté, suspendu au bord de la nuit. Le son étouffé des cloches d’un campanile a résonné sur la gauche. Avant même de reconnaître l’église du village, j’ai compris que j’avais tourné le dos à la direction que je voulais suivre.

La neige avait cessé de tomber et mon cheval s’enfonçait à chaque pas en essayant de suivre le chemin qui longeait un mur de pierres. La maison était là, toute proche.

Quand j’ai voulu ouvrir la porte d’entrée, elle était bloquée. Malgré tout, j’ai réussi à l’entrebâiller, après avoir dégagé l’épaisse couche que le gel commençait à durcir. Un vent froid s’était levé, accompagné de nouvelles chutes de neige. Pendant que je tournais la clef dans la serrure, je sentais son souffle glacé pénétrer par les fentes du bois. J’ai écouté la violence de la bourrasque et j’ai su que pour longtemps j’allais rester prisonnier de l’hiver.

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