La géométrie du Temps

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Un cri.

Un cri de douleur animale, inhumaine. Un second cri. Un troisième. Puis, le silence. Là, sous les arbres, un soir tranquille au jardin du Palais-Royal. Il s’y précipite, une bague roule à ses pieds dans la pénombre déserte. Il la glisse au petit doigt.

Il vient de sceller un pacte qu’il ne pourra plus rompre. À jamais.

Et si les âmes errantes n’étaient pas des fantômes ?

Être ou ne pas être ? Être et ne pas être…

Amour dure sans fin.
Publié le : lundi 30 mai 2016
Lecture(s) : 9
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782374531502
Nombre de pages : 127
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Extrait
7 octobre

L’hiver dernier, il y avait une énorme boule de neige en face du banc. On sentait les petites mains qui l’avaient faite et leur joie. Elle était là, abandonnée, toute pétrie encore de bonheur et de cris. Ce soir d’octobre, en regardant le gravier, je me demande où sont passés ses atomes. Ils sont quelque part pour des milliards d’années encore. Nous sommes mortels, faits d’une matière immortelle. Ça laisse à penser, heureux comme une boule de neige.
Le jardin est désert, les bancs vides comme j’aime quand je viens m’asseoir ici, le soir, la nuit, au Palais-Royal. Toujours au même endroit, sur le même banc. S’il fait encore jour, je regarde le ciel tombant. S’il fait nuit, je regarde les plantes, les haies en buis, les arbustes faiblement éclairés. L’impression d’être dans une histoire ancienne, aux mots murmurés de patine et de bronze assoupi. Alors, je suis heureux.
Un cri.
Un cri de douleur animale, inhumaine. Un second cri. Un troisième. Puis, le silence. Là, sous les arbres. Le silence de l’obscurité et des feuilles qui frissonnent. Rien. Personne ne court, personne ne fuit. Quelqu’un est tombé dans une souffrance sans nom. Vivant ? Mort ?
Je me lance sous les arbres, dans le noir. La lumière de la galerie, derrière ses grilles, frôle faiblement le sol de tronc en tronc. Il n’y a personne. Pas de blessé, pas de corps. Aucun passant non plus. Je vais jusqu’au bout du jardin, fais demi-tour. Il n’y avait qu’un cri. Poussé trois fois. Avant de… Quoi ? C’était une blague. Des gamins. Plus envie de retourner sur mon banc. Fini, fichu. Essoufflé. Je shoote distraitement dans le gravier. Quelque chose roule et scintille et roule et scintille vers la lumière de la galerie. Éclats d’or, petits feux de soleil. Une bague. Une pierre jaune, rectangulaire, bordée de quatre pétales discrets, finement ouvragés, montée sur or. Pas une griffure. Je la glisse au petit doigt de ma main droite et mets la main en poche. Je presse le pas dans la galerie, sans courir. Courir ferait voleur. Rue de Montpensier, place Colette, les voitures, les feux, les gens. Je ne me retourne pas jusqu’aux Tuileries. Je la veux.
    Elle enserre mon petit doigt, doucement silencieuse. Je la frôle du pouce, au fond de ma poche, la fais légèrement tourner. Une chaleur délicate me répond. Un pacte se noue.
 Je m’appuie contre le parapet du Pont-Royal pour la regarder. Une topaze, une citrine ? Ovale d’octobre, sur or sombre, finesse de la brume. Je l’ôte, l’inspecte. Un atome d’automne sous les étoiles, Pont-Royal. Et si je la jetais dans la Seine ? Un geste, l’oubli. Et si je me jetais dans la Seine ? Un bond, l’oubli. Pensée idiote, défense animale. L’inconnu. Pointe d’angoisse, silence clouté du pont désert. Les feux passent du rouge au vert pour aucune voiture. Je la reglisse à mon doigt. Maintenant, elle me protège. Je sais qu’elle me protège. Qui la portait avant moi ? Quelqu’un qui n’aurait jamais dû la perdre. Sans doute est-ce pour ça qu’elle a crié ? La femme qui l’a perdue… Elle a brisé un pacte ; je le renoue. Si je la perdais dans le noir, le cri me monterait-il ?    

    Derrière la muraille et ses arbres, le long de la route déserte et de la Seine, les Tuileries sont encloses de leurs grilles. Aucun regard pour les statues si ce n’est les étoiles ; seuls, les arbres et les allées, les reflets incisifs dans les pièces d’eau, un souffle quelque part et les feuilles tombées. Le mystère est comme cette eau très froide, bien plus froide que le gel et qui ne gèle pas, immobile. Il suffit alors d’une poussière et tout se glace. Il suffit d’une feuille qui roule, d’un souffle qu’aucune oreille ne puisse entendre, aucun corps sentir, derrière la muraille et ses arbres, aux Tuileries encloses… Le parapet du pont est rugueux, solide, dans la nuit fractale.
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