La grande fatigue de l'existence

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Attachants, drôles, absurdes, pathétiques, tels pourraient être les qualificatifs employés pour décrire les personnages, disons des anti-héros, de ce recueil de nouvelles. Tantôt ils prennent un jour, par hasard, conscience de leur absurde humanité, tantôt ils ne se rendent compte de rien et continuent à vivre dans cette absurdité. Cruelles, mais réalistes et drôles, ces nouvelles font sourire, à défaut de faire rire, et nous font voir que la réalité est vraiment multiple.
Publié le : lundi 13 juin 2011
Lecture(s) : 148
EAN13 : 9782748106084
Nombre de pages : 184
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La grande fatigue de
l'existence
Lou Stow
La grande fatigue de
l'existence





NOUVELLE










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La grande fatigue de l’existence
n’est peut-être en somme que cet énorme mal qu’on se
donne pour demeurer vingt, quarante ans, davantage,
raisonnable, pour ne pas être tout simplement soi-même,
c’est à dire immonde, atroce, absurde.

L.F Céline, Voyage au bout de la nuit.
La grande fatigue de l'existence
8 Lou Stow


Les chemins vicinaux




Nous nous ressemblons beaucoup vous et moi.
Oui, nous sommes tous identiques, tous atteints de la
même maladie, une honteuse maladie contagieuse.
Regardez-vous donc un peu, observez vos voisins, et vous
verrez ce que cela signifie. Nous sommes tous atteints des
mêmes maux, mais peut-être pas tout à fait des mêmes
symptômes. La grande fatigue de l’existence…
Nous essayons de lutter, de la combattre. Nous essayons,
de plus en plus laborieusement, d’avancer, de mettre un
pied devant l’autre, de regarder droit devant nous, de
franchir chaque jour des barrières de plus en plus élevées,
9La grande fatigue de l'existence
de plus en plus dangereuses, des murs de plus en plus
épais, de plus en plus solides, presque indestructibles.
A chaque instant, nous faisons des efforts, des efforts
parfois très durs, violents, traumatisants. Et nos corps sont
blessés, marqués, atteints par la peur et la stupeur qui nous
dominent chaque jour davantage, et l'obsession ; nos yeux
sont mouillés par les perles de pleurs qui dégoulinent sur
nos visages sculptés par le temps qui passe ; nos pauvres
dos se fragilisent, deviennent friables comme des craies
parce qu’ils sont tordus dans tous les sens par ce besoin
d’avancer chaque jour plus vite que le jour précédent.

Nous sommes tous atteints de la même maladie, et nous
n’y pouvons rien. C’est trop tard, beaucoup trop tard.
Nous l’acceptons, cette maladie, nous ne faisons rien pour
la soigner, encore moins pour la guérir, parce que nous
nous sommes déjà faits à l’idée. Plus personne n’y pense.
Plus personne ne s’en soucie. Nous la voyons venir la
10Lou Stow

plupart du temps, sans réagir le moins du monde, sans
faire quoi que ce soit pour la combattre. De toute façon,
nous sommes battus d’avance...
Nous continuons à courir, ici et là, un peu de tous les
côtés. Sans vraiment savoir où nous allons. Sans vraiment
chercher à comprendre où tous ces petits chemins, qui se
trouvent juste devant nous, conduisent. Ils sont là, et nous
n’avons pas d'autre choix que de les emprunter, vers
l’inconnu. Ils mènent pourtant bien quelque part, n'est-ce
pas ? Oui, certainement. Mais nous sommes tous malades,
alors nous marchons, la tête haute, les yeux fixés sur la
ligne d’horizon, les uns à côté des autres, sans se voir, sans
même sentir la moindre présence étrangère. Nos yeux sont
morts sans doute. Ils ne voient plus du tout la vie des
autres, ni même la fin de leur vie; ils n’aperçoivent même
plus le corps des autres. Nous marchons droit, tantôt la tête
haute, tantôt la tête basse, en suivant les chemins qui se
11La grande fatigue de l'existence
présentent à nous. Nous plaçons, instinctivement, sans
même nous en rendre compte, un pied devant l'autre...

Les chemins nous précèdent, alors nous les suivons.
Nous venons tous de là, de quelque part, de ces chemins
qui s’entrecroisent. Un jour nous les avons suivis sans
même nous en rendre compte.
Oui, nous venons tous de quelque part, peut-être du
même endroit désert, un endroit froid et chaud à la fois, un
endroit vide, silencieux et mouvant, dont nous avons perdu
tout souvenir. Et nous nous sommes retrouvés, un beau
jour, tous ensemble, ailleurs, en même temps, sur un
même chemin étroit, sur le croisement d'une multitude de
chemins...

Un jour, nous nous sommes tous croisés sur les chemins
vicinaux. Demain, nous nous trouverons encore nez à nez.
12Lou Stow

Ou nous rencontrerons de nouveaux visages, inconnus de
nous jusque là, de nouveaux corps, de nouveaux destins.
Tous malades, nous errons encore longtemps, avant de
nous allonger contre un arbre et de nous laisser mourir.
Tous malades, les yeux vides, nous accepterons nos vilains
maux de l’esprit, nous les laisserons nous dominer, se
dandiner devant nous et nous tromper sans arrêt. Tous
malades, tous atteints, tous aliénés, nous marcherons sans
cesse, sans but, les uns contre les autres, quelque part, sur
les chemins vicinaux. Et rien n’aura d’importance.







13La grande fatigue de l'existence
14 Lou Stow

Un mannequin sinon rien !




La première chose qu’il m’a dite lorsque je l’ai revu
dans ce bar enfumé où quelques gamines de seize ou dix-
sept ans secouaient leurs petits culs pas encore mâchés par
la cellulite, presque quinze ans après notre ultime
rencontre, m’a quelque peu troublé.
« Je sors avec un mannequin ! » m’a-t-il dit.
En réalité, cela n’aurait pas dû me surprendre parce qu’à
l’époque où nous nous fréquentions assidûment, il répétait
sans cesse qu’il voulait « sortir avec un mannequin ».

Nous étions très amis. Et à cette période de notre vie,
probablement l’une des meilleures de la vie, nous n’étions
15La grande fatigue de l'existence
encore que deux petits étudiants boutonneux, et de
province qui plus est. Nous nous connaissions depuis le
collège, notre cursus avait été sensiblement identique.
Comme tous les jeunes gens de notre âge, nous nous
intéressions un peu à la gent féminine. Nous parlions
beaucoup, mais nous pratiquions beaucoup moins. Nous
fanfaronnions assez, jouant les mâles machos, cela va de
soi. En vérité, nous étions très timides avec les filles,
d’une timidité quasi maladive. En tout cas à l’époque de
notre entrée au lycée. Il nous arrivait néanmoins, de temps
en temps (chacun de notre côté, je vous rassure), de
batifoler un peu, ou tout du moins de flirter, à défaut de
« tremper le boudoir » comme nous aimions le répéter.
C’était assez rare, pour être honnête, et en ce qui me
concerne, j’en appréciais davantage la réussite.
Paul lui, n’était jamais satisfait. Non pas en quantité,
mais en qualité. Il leur trouvait toujours un défaut, parfois
même insignifiant (à mes yeux en tout cas), qu’il
16Lou Stow

grossissait exagérément. Soit elle avait « un très vilain
sourire », soit « des cheveux dégueulasses, sans aucun
reflet », ou « un trop gros cul, vraiment, énorme, aussi
imposant qu’un immeuble de sept étages » ou « des
nichons insignifiants » ou au contraire « de trop gros
nibards, genres pies de vaches », voire « le regard
vraiment bovin ». Parfois, elles lui plaisaient d’abord, il ne
leur trouvait pas tant de défauts que cela, et ensuite, très
vite, il se lassait d’elles, quelque soit le résultat, que cela
finisse au pieu ou pas. D’autres fois, dès la première
discussion, il savait qu’elles n’allaient pas lui plaire :
« Celle-ci parle du nez, ça fait VRAIMENT très con ! »,
« Celle-là tord la bouche dans tous les sens quand elle
prononce le moindre mot ; je te dis pas quand c'est une
phrase entière... c’est d’un chiant ! », « Cette gonzesse-là
louche autant qu’un cabillaud » et « Celle-là marche
comme le vilain petit canard !... »

17La grande fatigue de l'existence
Bref, il voulait sortir avec un mannequin...
« Tu comprends, disait-il, un mannequin, c’est... la
beauté... c’est... un corps parfait... c’est... de beaux seins
fermes... c’est... un beau petit cul... c’est... pas de
cellulite... c’est pas de culotte de cheval... c’est... du fric
facilement gagné... c’est... la gloire (le qu’en dira-t-on
avait en réalité plus d’importance que ce qu’il voulait bien
admettre !)... c’est... la naïveté... c’est... l’ambition...
c‘est... toutes les meilleures qualités de la femme réunies
en une seule personne !... »
Généralement, je l’écoutais sans rien dire, parce que
moi, cela m’était bien égal : j’en étais arrivé à un point
catastrophique où se contenter de l’à peu près me semblait
presque normal. Je ne me posais même plus de questions,
je sautais (sur) celles qui voulaient bien de moi ! Jusque là,
je m’étais moi aussi imposé une liste incalculable de
critères éliminatoires, mais compte tenu des résultats,
j’avais commencé à les revoir à la baisse. Il fallait faire un
18

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