//img.uscri.be/pth/ef3f08b3adb9ff0fb2c8593a3639a792b4476982
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

La Guerre des marrons

De
97 pages
Chez Pépé Henri et grand-mère Biquette, loin des rigueurs de l'Occupation, la seule guerre qui sévit vraiment est celle des marrons. Entre les Seigneurs qui défendent leur château, et les Manants qui l'assiègent, voici les aventures rocambolesques d'un gamin de sept ans un peu frondeur et de son frère aîné.
Voir plus Voir moins
Dans ce premier roman,Ivan Ledouxhabilement mêler souvenirs et imagination sait pour narrer les (més)aventures désopilantes d’un ga min espiègle et attachant.
Titre
IVANLEDOUX LAGUERRE DES MARRONS
Copyright
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris. ©De Borée, 2008
I
Plan de situation
A RUE DU PUITS-DE-CAQUET croise la rue du Four qui se jette elle-même dans la L rue du Marché-aux-Poulets après avoir reçu les gens et les eaux déversés par la rue du Temple. Devant le temple, une grande place a vec des garages et tout au bout, mais y a-t-il un bout dans une place, une maison d’ habitation, celle du responsable de l’électricité dans la petite ville. Face à cette maison, une allée de marronniers mène vers le château qui fut peut-être un château fort, mais qui reste un vrai châtea u. Sur la droite, en empruntant la grande allée, le ch âteau d’eau. Il touche presque le temple. En diagonale de la maison de Monsieur Élect ricité, une autre maison, celle de Monsieur Meuble. À une fenêtre sèche en permanence l’étendard de la clique municipale. Je pense que c’est pour narguer mon gra nd-père qui est le chef de l’harmonie municipale. Monsieur Meuble ne joue plus de la trompette; désormais, il joue du clairon, il paraît que c’est très différent… socialement surtout. Juste à côté de la grille toujours ouverte du châte au, une ruelle dont le nom m’échappe. Elle est escarpée. Ce doit être l’ancien rempart du château. Dans une grotte-garage, une famille entière qu’il ne faut pa s fréquenter: ce sont des bohémiens ou des romanichels qui se sont fixés dans le pays. Je les connais bien, j’en ai deux dans ma classe. Ils sont au fond. Ils sont derniers . Ce sont mes copains. Dans cette petite école communale, mon frère et moi étions les petits-fils de M.le maire, honneur difficile à concilier avec la notion de la discipline que les coups de règle sur le bout des doigts n’arrivaient pas à modifier profondément. Le martinet et la règle, les deux instruments de su pplice que mon grand-père arrivait parfois à utiliser quand ma grand-mère n’était pas parvenue à intercéder en notre faveur, que ce soit de la parole–elle l’avait haute et forte–ou du geste, elle n’avait pas sa pareille pour le jeter d’assiettes sur les murs de la cuisine. À cette époque de la communale, nous appelions notr e grand-père pépé Henri–son prénom étant Henri, il n’y avait rien là de très or iginal… sinon que son proéminent nez bourbon lui donnait de faux airs d’Henri IV alors q u’il admirait surtout Louis XI. Notre grand-mère, c’était mémé Amie, peut-être par réaction avec notre autre grand-mère avec qui nous n’avions de rapports que très ép isodiques et qui aurait pu être très souvent mémé Ennemie. Mémé Amie était curieuse et mon frère aîné la bapti sa la mère Tirevers, car il lui fallait tout connaître de la vie du village et auss i de la vie privée de mon frère quand il commença à en avoir une… Le surnom que je lui donnais vint plus tard… quand ma grand-mère commença à avoir des poils noirs qu’elle épilait avec soin mai s qui malgré tout nous piquaient toujours à l’occasion de ses multiples marques d’af fection. Quand la cérémonie de l’épilation commençait, mon grand-père criait en ri ant «bouc, bouc, bouc». Ma grand-mère devint mémé Biquette… Elle fut Biquette pour s es arrière-petits-enfants, elle restera donc mémé Biquette pour le reste du temps. Ils avaient, le grand-père Henri et la grand-mère B iquette, un arbre généalogique dont nous avons eu la chance de connaître quelques branches, mieux même, de vivre
ensemble quelques années et, grâce à la tradition o rale régnant dans la famille, de partager de nombreux souvenirs appartenant aux géné rations précédentes. C’est ainsi qu’Aristide déclara un jour: «Amélie va ut bien une messe» et que la branche protestante chassée ignominieusement de LaR ochelle par Richelieu se parjura plus de trois siècles plus tard. C’est ce m ême Aristide qui achetait des pantalons d’un mètre carréeur.: un mètre de tour de taille pour un mètre de longu Quatre générations de mâles posent fièrement sur un e photo placée au centre de la pierre de cheminée du bureau de pépé Henri. Je suis sur les genoux d’Aristide: il a quatre-vingts ans, j’ai six mois. Le combat était t rop inégal et nous n’avons malheureusement pas pu faire plus ample connaissanc e. Amélie adorait le sucre en morceaux, moi aussi. Il y avait les restrictions et je n’admettais pas qu’elle m’interdise de partager le fruit de ses chapardages, d’autant que, sournoisement, elle laissait entendre que j’étais le seul gourmand de notre couple. Biquette ne se laissait pas abuser et renvoyait les deux parties jusqu’au round suivant. Nous perdions nos dents en même temps, à t itre provisoire pour moi, et le combat se ralentit. Il prit fin une nuit d’été et je pus enfin être dan s les premiers rangs d’un cortège. Je ne savais pas encore que je devais être triste. Notre voyage avec mémé Jeanne, la mère de Biquette, dura plus longtemps et elle fut notre meilleure compagne de jeu, notamment dans la ruelle escarpée qui dévalait depuis la place du Temple. Dévaler, je ne peux rési ster… Un beau jour, Jeanne dévala une ruelle escarpée chevauchant une planche à roule ttes sur laquelle elle s’était juchée à la demande insistante de ses deux arrière-petits-fils.
II
La chevauchée de Jeanne
’ÉTAIT UNE DES GRANDES DISTRACTIONS: une planche, quatre roulements à C billes fixés aux extrémités d’essieux en bois, une ficelle de direction permettant d’aller ou d’espérer aller à gauche ou à droite… au cun système de freinage… La ruelle débouchait dans la rue de l’Hôtel-de-Ville, juste à l’endroit où elle effectue un virage, non éloigné de l’angle droit, après une pente de fo rt pourcentage, pour s’épanouir sur la place du marché aux bestiaux. Rater le virage, c’était s’écraser sur le mur de M. Pierre Tolot dont la solide maison bourgeoise avait justifié ce virage inapte à toute circulation pour véhicules à quatre roues. Depuis le matin, mon frère et moi nous nous lancion s dans la ruelle–tiens, ce doit être la rue des Genêts–et nous n’étions arrivés qu’ une seule fois jusqu’au champ de foire: trois arrêts pour mon frère sur le mur Tolot, deu x seulement pour moi. Le reste des nombreuses tentatives s’était achevé e n chutes dans la descente de la ruequi, décidément, ne s’appelait pas rue des Genêts! Maurice, le plus âgé des deux romanichels, regardai t avec envie notre véhicule, le sien n’étant doté que de vulgaires roues en bois do nt la circularité avait été très atténuée par les frottements sur les cailloux rugue ux de la rue… de la ruelle. Bon prince, je lui avais cédé deux fois mon tour, e t les deux fois il était arrivé jusqu’au champ de foire, démontrant ainsi une habil eté hors du commun ou soulignant, dès ce moment, la maladresse dont nous allions fair e preuve, mon frère et moi, pendant le demi-siècle qui suivit cette péripétie. Pour sauver l’honneur de la famille, il restait mém é Jeanne. Mon frère partit alors la chercher. «Mémé Jeanne, on a besoin de toi, dit mon frère. Que vous arrive-t-il, mes chers petits? On se fait battre par les romanichels! Ils ne sont pas chez eux, ou alors on n’est plus ch ez nous! Non, c’est de vrais copains, dis-je. Des copains, mais ils nous battent à chaque fois! ajouta mon frère. Vous voulez que j’aille les gronder, demanda notre bisaïeule. Non, les battre! Mais je n’ai jamais battu personne… Il ne s’agit pas de frapper, il s’agit de courir… Je marche si mal. Oui, mais on t’aidera, ne t’inquiète pas. J’emporte la petite chaise, dit mon frère, qui deva it déjà avoir une idée dumodus operandide la course qui se préparait. Prends le repose-pieds, ça pourra toujours servir…»
Plus lourde, plus expérimentée, adulte en quelque s orte, elle n’allait faire qu’une
bouchée de la performance de Maurice. Encore fallai t-il la faire asseoir sur une planche située à moins de dix centimètres du sol. Cela se fit en trois phases. Premier temps: mémé Je anne accepte de s’asseoir sur une petite chaise basse dont je n’ai toujours pas p u comprendre l’utilité, mais qui était systématiquement placée à côté de la boîte à coutur e. En tout état de cause, sans notre aide, elle ne pouvait plus se relever et l’av enture avait donc pris un tour irréversible. Deuxième temps: nous faisons glisser mémé Jeanne de la chaise basse sur un petit tabouret repose-pieds. Cette phase intermédiaire ne dura qu’un instant. Troisième temps: le tabouret glisse, la surface por tante étant sans comparaison avec la surface portée, mémé Jeanne étant dotée d’u n postérieur d’époque début de siècle. Notre pilote se trouve ainsi sur une planch e à roulettes. Il ne reste plus qu’à la faire pivoter de manière qu’elle regarde vers l’ava nt, ce qui devrait, sans conteste, lui faciliter sa course. La planche et mémé Jeanne étaient en sens opposé. I l se révéla plus simple de faire pivoter Jeanne que de retourner le véhicule. Nous sommes désormais sur la base de lancement, le directeur de la course peut agiter son drapeau à damier. Au milieu du compte à rebours, mémé Jeanne prend subitement cons cience de la folie dans laquelle nous sommes en train de la pousser. «Mais, les petits, qu’est-ce que vous me faites? T’inquiète pas, cela va aller comme sur des roulettes. Tu vas nous faire gagner. e de son éternel tablier noir unJe vais prier pour vous», et elle sortit de la poch chapelet à gros grains de nacre, fermé par une croi x d’ébène et une médaille de Notre-Dame de Lourdes. Le compte à rebours s’égrène plus vite que les chan gements de grain. La menace suprême est alors prononcée: «Je vais app eler votre grand-mère.» Mais elle est loin, de l’autre côté de la place du Temple et à l’intérieur de la maison dont les murs épais créent une isolation phonique t otale, que les cris ou les bruits viennent de l’extérieur vers l’intérieur ouvice versa. Ce n’est pas appeler, c’est crier qu’il faudrait, c e n’est pas crier, mais hurler… Et Jeanne le comprend bien et se met à hurler. Il ne n ous reste plus qu’à accélérer le compte à rebours, qu’à donner l’élan décisif et mém é Jeanne peut désormais continuer à hurler, sa terreur prospective étant transformée en terreur justifiée et parfaitement actuelle. Notre poussée n’a pas été franche, dans tous les se ns du terme, et le véhicule d’arrière-grand-maman est parti sur le côté droit d e la ruelle, légèrement incliné car l’écoulement des eaux pluviales est assuré par un p etit caniveau central. Nous courons comme des fous aux côtés du char pour encourager mé mé Jeanne et pour être les premiers sur le lieu irrémédiable de la chute. Le c har prend de la vitesse, nous sommes dépassés. Maurice s’entrave et chute. Nous l’abandonnons sans un regard–le danger est dev ant. La fenêtre de la mère Vinçonneau s’ouvre, mais elle est trop lente. La gr and-mère hurlante est déjà passée, les deux enfants aussi et, le temps qu’elle se penc he, je pense que nous aurons tous disparu au coin du virage. Car mémé Jeanne a déjà parcouru plus de la moitié d u trajet; elle est stable et reste sur le côté droit. Elle ne tient pas la ficelle et ne pourra tourner; c’est dans le meilleur des cas l’écrasement sur le mur de Tolot.
Encore vingt mètres, encore dix mètres… Le char com mence à s’incliner vers le centre de la ruelle; il ne descend pas la rue de l’ Hôtel-de-Ville, il la remonte; il frôle le mur de Tolot; encore dix mètres, et le char et mémé Jeanne s’arrêtent. Dans le silence, on court embrasser mémé Jeanne. El le nous embrasse en pleurant. C’est sûr, elle n’en parlera pas à notre grand-mère . Mais on est garé devant le magasin d’Élodie, la sœur d’Aristide, et Élodie vient de so rtir pour regarder cet étrange équipage. «Jeanne, que fais-tu là-dessus?» s’exclame Élodie. Et Jeanne ne répond pas, car c’est vrai, que faisait-elle là-dessus, à une époqu e où les Pampers n’existaient pas encore. Elle s’oubliait mais nous, nous savions qu’ elle oublierait… Élodie devine que nos marques de tendresse ne sont pas gratuites, ell e connaît nos habitudes de jeu. Jeanne devine: «Ce sont de bons petits, tu ne diras rien à Madelein e.» Là, c’était la certitude que la nouvelle allait fai re le tour de la ville, sans l’aide du tambour, Élodie étant la gazette orale des quelques centaines d’habitants du pays. Mais Élodie nous prêta une chaise et nous pûmes red resser, tout à la fois, mémé Jeanne et la situation. La seule qui eut des échos de cette aventure fut Je anne, qui se fit faire quelques remarques désagréables par Madeleine, sa fille, ou Biquette, notre grand-mère, pour n’avoir point su retenir un besoin pressant.
III
Un vieux tambour
rHISTOIRE, POUR UNE FOIS, ne fut pas diffusée par le garde champêtre, tambou L de ville. En dehors du fait qu’il avait une voix to nitruante–permettant en trois ou quatre «Avis à la population…», bien sentis, de réu nir en quelques instants la quasi-totalité de la population d’un quartier–, rien ne disposait Ernest à être tambour de ville . Il y avait deux Ernest dans le village et ils avaie nt tous les deux participé à la Grande Guerre, l’un revenant manchot, c’est le tambour de ville, l’autre avec une jambe de bois, c’est Ernest, dit Canesse, un cousin très élo igné et que la famille essaie sans grand succès de tenir encore plus éloigné des boute illes de vin rouge dont il fait son grand ordinaire. Faire d’un manchot un tambour de ville était une id ée qui avait dû germer dans la tête de pépé Henri. Comment faire un roulement de tambour avec une seul e main, comment tenir le papier à lire avec la main pleine de baguettes, com ment installer ses lunettes, car il avait atteint l’âge de la presbytie? La solution était originale: le tambour était harna ché autour d’Ernest à moins que ce ne soit l’inverse car ils faisaient un tout. Nous ne vîmes jamais Ernest sans son tambour. Sur l e côté droit du tambour, Ernest avait conservé le bras qui allait bien de ce côté-l à. Les services municipaux, c’est-à-dire Dédé Laborie, avaient installé un dispositif ingénieux comprenant une manivelle qui entraînait u ne petite roue dans laquelle avaient été insérées, avec un décalage judicieuseme nt calculé, les deux baguettes qui allaient frapper la peau qu’on disait d’âne. Ernest tournait la manivelle et le tambour roulait… il n’y avait aucune variété dans les sons émis, mais le roulement était harmonieux e t jamais Ernest n’avait eu la prétention de faire un concert. Donc la cérémonie c ommençait par une dizaine de tours de manivelle. À ce moment-là, Ernest jetait à la ca ntonade ces trois «Avis à la population». Il attendait impassible que la foule s e rassemble et que certains curieux lui demandent ce qu’il y avait dans son texte. Il n e répondait pas. Quand il estimait avoir un auditoire suffisant, qua tre tours de manivelle lui permettaient d’obtenir le silence. Il lâchait la ma nivelle et dépliait le papier de la mairie. Pourquoi le pliait-il en quatre, vu les difficultés qu’il rencontrait à l’étaler sur le petit support qui était accroché au tambour comme un port e-partition? Le papier étalé, sa main droite se perdait dans le baudrier pour faire apparaître, comme par magie, une paire de lunettes dont il chaussait un nez qui aura it pu en supporter plusieurs paires sans aucune difficulté. Tout était prêt, Ernest se raclait la gorge et lisa it d’une voix monocorde, comme celle des guides de musée, le texte de M. le maire. Mon frère m’a toujours dit qu’Ernest ne savait pas lire et qu’il apprenait son texte par cœur. C’est du domaine du vraisemblable… Le texte se terminait sur un «Qu’on se le dise!» Il rangeait ses lunettes. Il pliait son papier. Quatre roulements de manivelle et la cérémo nie s’achevait.