La leçon inaugurale

De
Publié par

Au début des années 70 le solitaire Jérome Moynard, juge d'instruction à Paris, traite trois dossiers : son dernier coup de foudre (une journaliste) ; un meurtre virant au scandale d'Etat dans le milieu du marché de l'art ; un règlement de comptes avec son père, grand professeur de médecine. Trois affaires serpentines, subtilement croisées sur fond de fin de régime pompidolien, éclairées par l'ironie et le tragique de Wolfromm, qui savait comme personne peindre les femmes, les écrire en chair et en os. La preuve est faite, cette Leçon inaugurale est aussi une grande leçon romanesque.
Publié le : mercredi 3 mai 2000
Lecture(s) : 38
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246793571
Nombre de pages : 318
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
« Messieurs,
 
« Il ne suffit pas d'effacer ses enfants aux yeux du monde pour en être quitte vis-à-vis de la loi. » Souvent lorsqu'il descendait à pied le boulevard Saint-Michel pour aller de son appartement, rue du Val-de-Grâce, au Palais de Justice, cette phrase lancinante lui revenait en mémoire.
Il empruntait toujours le même trottoir, celui qu'on appelait autrefois le « trottoir des cocus », moins encombré sauf à la hauteur de la papeterie Gibert où il n'était pas rare qu'il achète des petites fournitures de bureau, ne voulant point attendre indéfiniment le bon plaisir de l'administration.
Une autre phrase le hantait : « Le monde en sa vertu vit des heures de parade. » Le premier juge d'instruction Jérôme Moynard se demandait ce qui le séduisait en elle ; la vertu, le monde ou la parade. Les trois peut-être ? Parade de la loi, vertu de la justice ?...
Il n'est pas vrai qu'on pense tout le temps à des choses concrètes en marchant. On rêve, on marmonne, on se souvient du Sous-Préfet aux champs, « Messieurs et chers administrés... » Là-bas derrière le Panthéon, le lycée Henri-IV où leur maîtresse lisait, quand ils étaient sages, aux élèves de huitième, les contes de Daudet et ceux si présents encore dans sa mémoire de Marcel Aymé, Delphine et Marinette et les parents et le loup : toute la mythologie d'une enfance dont il se trouvait en somme si peu sorti.
La serviette du juge - autrefois, on disait le cartable - était lourde de dossiers qui avaient remplacé cahiers et livres de classe. Chaque soir il rapportait « du travail à la maison » comme les écoliers qu'il croisait, courant, en retard.
« Messieurs, il ne suffit pas d'effacer... quitte avec la loi », il ne trouvait plus la suite de ce début, elle stagnait en lui, rancœur inassouvie. Quand il arrivait au Palais de Justice le matin, le vieil écolier se métamorphosait en jeune juge. Les gendarmes le saluaient militairement, les collègues et les avocats d'un coup de tête indifférent ou obséquieux. Il prenait l'ascenseur qui le hissait jusqu'aux combles, là où, dans de petits bureaux, on parquait les juges d'instruction. Les étages nobles étaient réservés aux magistrats de haut rang qui, eux, n'avaient jamais à rencontrer, avant leurs procès, des prévenus, des suspects, le pauvre monde de la délinquance. Dans son cabinet l'attendait son greffier Ussel, une figure du Palais, passionné de tiercé, dévoué et discret, à quelques mois de la retraite, il adorait « son juge ». Il en avait beaucoup vu passer mais celui-là, Jérôme Moynard, avait quelque chose de plus, il ne se mettait jamais en colère, d'une patience infinie et d'une autorité parfois trop raide.
Vers dix-neuf heures, Moynard remontait le boulevard Saint-Michel dans son autobus préféré : le 38.
Ce jour d'octobre, le premier juge d'instruction Jérôme Moynard, trente-neuf ans, était très pressé, il fit la dépense d'un taxi pour être plus vite chez lui, rue du Val-de-Grâce, il allait y accueillir son trente-sixième coup de foudre.
 
Elle allait sonner, il n'était pas prêt. Il avisa une chaussette égarée sur un fauteuil. D'un geste rageur, il la jeta sous le divan. Il avait une tache au bas du pantalon, mais ses chaussures étaient luisantes de cire. Ceci compenserait cela. Son cœur battait comme s'il n'avait pas l'habitude. Elle ne viendrait pas, « elles ne sont jamais à l'heure ». Il aurait bien encore une fois changé de cravate, mais si elle sonnait ?...
Elle sonna et elle était à l'heure.
- Bonjour monsieur le Juge !
- Je m'appelle Jérôme après huit heures du soir, dit-il, pincé.
Elles se croyaient drôles. Maintenant il attendait la litanie des plaisanteries faciles : « Je ne suis pas coupable, vous allez me mettre en prison ? Je vous tends les mains pour les menottes... Pourquoi avez-vous lancé un mandat d'amener ? etc. »
Mais rien ne vint. Elle se glissa entre lui et la porte et pénétra dans l'appartement en terrain déjà conquis. Elle fouinait partout, soulevait un livre, mais se gardait bien de jeter le moindre coup d'œil aux dossiers. En général, elles en ouvraient un au hasard et commençaient à lire tout haut les rapports d'une voix moqueuse. Jérôme était alors obligé de le refermer le plus doucement possible en murmurant à l'oreille de l'indiscrète : « Je suis désolé, le secret de l'instruction vous savez...
 
« - Je plaisantais, voyons.
« - On ne plaisante pas avec ces choses-là. » Vexées les Martine, les Astrid, les Nicole se relevaient brusquement et lançaient un « Bon ! On va dîner ? »
Marina s'était assise dans un fauteuil au cuir usé et le regardait avec un joli sourire sans mot dire. Il avait l'air stupide debout.
- Vous voulez boire quelque chose ?
- Non, je suis bien, pas tout de suite. On a le temps.
- Moi, j'ai soif...
- Eh bien buvez.
Alors il s'enfuit dans la cuisine. On entendit des bruits de glaçons jetés dans un seau, d'armoires ouvertes et refermées à grand fracas. Il revint avec deux verres au cas où... Elle était toujours assise et le dévisageait avec curiosité. Il se versa une toute petite dose de whisky, le noya dans l'eau gazeuse. Il lui proposa un verre, elle fit non de la tête.
- Vous voulez autre chose ?
Il se sentait seul. Pourtant, jamais il ne l'avait moins été. Il s'était assis sur le bout du canapé encombré de dossiers verts, jaunes, gris. Gêné, il dit :
- Il faudrait quand même que je range.
Elle ne parlait toujours pas. Il n'osait pas la regarder.
- C'est bon ? dit-elle enfin.
- Euh... oui, j'aime bien ça mais je me rends compte que je n'ai rien d'autre à vous offrir.
- C'est une idée fixe !
Elle partit d'un grand rire qui l'étonna. Un rire tranquille pas méchant. Elle était gaie. Il en fut tellement surpris qu'il faillit renverser son verre et pensa à la pièce de Labiche : les Deux Timides. Ou à ces dialogues de Tchekhov. Elle se leva et regarda la bibliothèque en murmurant :
- Du droit, toujours du droit ; vous ne lisez rien d'autre ?
- J'ai d'autres livres dans ma chambre.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi