La légende de nos pères

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« J’ai laissé partir mon père sans écouter ce qu’il avait à me dire, le combattant qu’il avait été, le Résistant, le héros. J’ai tardé à le questionner, à moissonner sa mémoire. Il est mort en inconnu dans son coin de silence. Pour retrouver sa trace, j’ai rencontré Beuzaboc, un vieux soldat de l’ombre, lui aussi. J’ai accepté d’écrire son histoire, sans imaginer qu’elle allait nous précipiter lui et moi en enfer... » S.C.
Publié le : mercredi 26 août 2009
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246726296
Nombre de pages : 256
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1.
A l’enterrement de mon père, il y avait neuf personnes et trois drapeaux. Nous étions le 17 novembre 1983, j’avais vingt-sept ans. Lupuline était là aussi, mais je regardais les drapeaux. Des étendards sans vent, harassés, presque gris. Le premier ployait sous ses médailles comme un vieux soldat. Le deuxième était un fanion tricolore, sans franges ni galons, frappé de l’inscription Corps franc - Vengeance. Sur le troisième, il y avait une étoile noire et une panthère rouge à l’affût.
La main de maman frôlait la mienne. Lucas mon frère était bras croisés, face à la terre ouverte. Il avait dix ans de plus que moi, il était aveugle. Et moi je surveillais le ciel en espérant la pluie. Mon père avait toujours aimé l’orage. D’ailleurs il ne disait pas « la pluie », mais « le temps ». L’absence de nuages le désolait. Le soleil le frappait d’inquiétude. Avec les beaux jours, il faisait comme moi, là, devant sa tombe. Il regardait le ciel en demandant au temps où il était passé.
A son enterrement, mon père était comme mort depuis déjà huit ans. L’accident de Lucas l’avait bouleversé, puis affaibli, puis tué. Il disait qu’il avait le cancer du chagrin. Il est entré à l’hôpital. Il en est sorti. Il ne voulait plus des blouses blanches, de cette odeur silencieuse, ni plus rien dans la bouche, ni plus rien dans les fesses, ni plus rien dans les veines. Il était autre chose que souffrant, il était fatigué. Fatigué de nous, de son passé, de la vie. Alors il est rentré à la maison en avril 1975, et puis il s’est couché.
Mon père est mort le jour de son anniversaire. Dans le placard de la salle à manger, maman avait caché le cadeau de ses soixante-seize ans. Une pipe d’écume à tête de zouave, empaquetée dans un papier bleu. Personne n’y a touché, jamais. Aujourd’hui, elle est dans ma bibliothèque, entre deux livres, dans son emballage en ruban de fête.
D’abord, mon père avait souhaité donner son corps à la science. Son corps entier et qu’il n’en reste rien. Ma mère avait protesté faiblement devant lui. Puis elle avait pleuré. Il l’avait su. Il devinait son moindre souffle. Alors il avait parlé d’incinération, de cendres dispersées sur une pelouse du souvenir, en banlieue de tombes. Maman avait eu cette même tristesse. Et puis un jour, elle lui a avoué. Elle voulait un pan de terre à lui, et donc à elle. Un endroit où se souvenir, puis revenir, et puis dormir enfin pour que l’on y revienne. Mon père avait pris ma mère dans ses bras. Jamais, il ne le faisait. J’étais encore enfant. Je sortais de la cuisine. Je suis tombé sur eux, dans un coin du couloir. « Tu veux que nous soyons réunis, c’est ça ? » disait-il. Et elle hochait la tête. Unis, réunis, c’était ça. C’était à tout jamais. Ce serait donc un enterrement. « La cohorte des hypocrites », avait dit mon père. C’est pour elle, et pour nous qu’il y prendrait sa place.
Mon père s’appelait Pierre, mais c’est
Brumaire que les gars avaient fait graver sur la plaque. Elle attendait à côté du trou, posée sur la terre, retournée, noire, luisante de neuf. Il n’y avait pas eu de prêtre, il n’y aurait pas de croix. Juste un bloc de granit gris, brut et inégal, qui semblait avoir été arraché à la roche.
Nous n’étions pas nombreux. Il y avait ma mère, ses enfants à portée de peau. L’oncle Veurnes, aussi. Un cousin, une amie bien trop triste, et puis les gars de la Résistance. Mon père les appelait comme ça, « les gars ». Autour du trou, ils n’étaient que trois.
— Lille est trop loin de tout. Et puis ce n’est pas pratique d’être enterré en milieu de semaine, avait excusé ma mère.
Mais je savais que la distance n’était pas la raison. Ni le jour. Ils étaient trois parce qu’ils n’étaient plus que trois.
Quand le cercueil est descendu, retenu par les cordes, elle a poussé un petit cri animal. Une plainte de rien du tout, comme un peu d’air qui fuit. Je lui ai pris le bras. Lucas a gémi sans voir. Les autres ont baissé la tête. L’amie a pleuré fort. Les gars ont salué la caisse, doigts à la tempe et tête haute. J’ai regardé leurs mains chevrotantes, leurs mentons tremblants, et les drapeaux âgés s’incliner vers le trou.
— Nous n’attendions pas des honneurs insignes, des récompenses exceptionnelles, des traitements de faveur. Nous ne nous apprêtions pas à jouer le rôle de héros nationaux…
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