La Légion de la colombe noire - Tome 2

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Kennedy Waters vit dans un monde où les esprits tuent par vengeance et où les fantômes ont des secrets. Dans ce monde, il y a aussi la Légion. La Légion, c’est Alara, Priest, et les jumeaux Jared et Lukas. À eux cinq, ils forment une bande de « Ghostbusters » prêts à tous les sacrifices pour éliminer les forces du Mal. Mais Kennedy a accidentellement libéré la pire des menaces : Andras, un démon redoutable qui se dissimule parmi les humains. Cette nouvelle traque sera pour Kennedy l’occasion de mieux comprendre ce qu’est la Légion. Et d’apprendre que cet ordre ultrasecret auquel elle appartient la renvoie à bien plus mystérieux encore : sa propre famille.
Publié le : mercredi 4 mars 2015
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EAN13 : 9782012037755
Nombre de pages : 368
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À Alex

Puisse la colombe noire toujours te porter.

L’enfer est vide – et tous les diables sont ici.

— William Shakespeare,
La Tempête.
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Des barreaux en fer, c’est tout ce qui nous séparait.

Il était assis par terre, dans la cellule, adossé au mur, vêtu d’une simple paire de jeans. J’ai posé un regard rapide sur la chaîne qui lui entravait les poignets. La tête penchée, il ne semblait pas avoir changé.

Mais en réalité, si.

J’ai glissé mes doigts autour des barreaux humides. Plusieurs fois par jour, de l’eau bénite jaillissait des diffuseurs installés au plafond. Je luttais contre l’envie d’ouvrir la porte et de le libérer.

— Merci d’être venue. (Il n’avait pas relevé la tête, mais je savais qu’il n’avait pas besoin de me voir pour sentir ma présence.) Tu es la seule à bien vouloir me rendre visite.

— Les autres essaient de trouver une solution. Ils ne savent pas quoi faire de…

Les mots sont restés coincés dans ma gorge.

— De moi.

Il s’est levé et s’est dirigé vers moi. Il s’est arrêté à un pas des barreaux.

Je comptais les maillons de la chaîne qui pendait entre ses poignets. Tout était bon pour éviter de le regarder dans les yeux. Mais au lieu de m’éloigner, je me suis cramponnée plus fort aux barreaux. Il est venu les enserrer à son tour, ses mains au-dessus des miennes.

Près, mais sans me toucher.

J’ai crié « Non ! »

De la vapeur est montée des barreaux en fer froid : l’eau bénite lui brûlait sa peau déjà scarifiée.

— Tu n’as rien à faire ici, a-t-il soufflé. C’est trop dangereux.

Je pleurais à chaudes larmes. Toutes les décisions que nous avions prises jusque-là me semblaient être des erreurs : les chaînes enroulées à ses poignets, la cellule détrempée d’eau bénite, les barreaux qui le retenaient comme un animal en cage.

— Je sais que jamais tu ne me ferais de mal.

Ces mots avaient à peine franchi mes lèvres, que Jared se projetait contre les barreaux, cherchait à me saisir par la gorge. J’ai bondi en arrière, ses doigts froids n’ont pu qu’effleurer ma peau.

— Là, tu te trompes, petite colombe.

Sa voix avait changé.

Un rire a résonné contre les murs, et un frisson m’a parcouru tout le corps.

Le garçon que je connaissais était parti.

Celui que j’avais devant moi était un monstre.

Et c’est à moi qu’il revenait de le tuer.

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Je me tiens devant le bâtiment en flammes. Des draps couverts de cendres pendent aux fenêtres fracassées des chambres où des gens sont encore prisonniers. À l’intérieur, des cris s’élèvent par-dessus les rugissements de l’incendie ; j’ai la chair de poule.

Je voudrais franchir la muraille de fumée noire pour les secourir, mais je suis incapable du moindre geste. Mon regard se pose sur ma main qui tremble, et je comprends soudain ce qui me bloque.

Je tiens l’allumette entre mes doigts.

 

Je me suis réveillée en sursaut, le cœur emballé.

Encore un cauchemar.

Ils ont commencé la nuit où les murs du pénitencier se sont écroulés autour de moi, et ne m’ont pas quittée depuis.

Ce n’était qu’un rêve.

Ce que j’avais fait dans la vraie vie était, en revanche, bien pire que mettre le feu à une maison remplie d’innocents.

J’avais libéré un démon.

Andras, le Père des Discordes. Un démon jusque-là emprisonné depuis plus d’un siècle.

Avant que je le relâche, il y avait de ça deux mois, et qu’il assassine ma mère ainsi que les autres membres de la Légion. Ceux qui appartenaient à la même génération que ma mère. À en juger par les coupures de presse que je collectionnais de façon obsessionnelle, il avait dû encore sévir depuis. Certains jours, j’y songeais moins que d’autres.

Ce jour-là, ce n’était pas le cas.

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J’ai passé l’après-midi à lire des articles à la bibliothèque et à imprimer des cartes météorologiques et des plans.

L’heure du dîner venue, j’étais épuisée.

Le temps que je traverse la cour transformée en marécage, la pluie s’infiltrait dans les boots en cuir noirs que ma mère m’avait offerts le soir où elle était morte. Ajoutez à ça la rigueur de l’hiver en Pennsylvanie, et la pneumonie me pendait au nez. Mais le risque en valait la peine : je portais un souvenir de ma mère.

D’autres filles passaient en courant : vêtues de la jupe réglementaire et de bottes de pluie, elles slalomaient entre les flaques comme si c’étaient des mines antipersonnel. Moi, je n’en évitais aucune, au contraire. Il pleuvait sans arrêt depuis la nuit où j’avais assemblé le Transfo – la clé paranormale qui avait ouvert la cage d’Andras –, et le ciel n’était pas moins bouleversé que moi.

Comment avais-je pu prendre ce Transfo pour une arme permettant de détruire Andras ?

Les détails de cette nuit restaient gravés dans ma mémoire, aussi inévitables que les cauchemars.

Je me revoyais encore assise par terre, dans la cellule, le cylindre du Transfo dans une main, les disques éparpillés sur mes genoux. Jared, Lukas, Alara et Priest m’observaient de l’autre côté de la porte et m’exhortaient à le reconstituer. Une peur paralysante m’avait envahie quand le dernier disque s’était mis en place.

Dix-neuf jours s’étaient écoulés depuis.

Dix-neuf jours que je n’avais pas revu mes amis, ni entendu la voix de Jared.

Dix-neuf jours depuis que j’avais trébuché, une fois sortie du pénitencier, et que je m’étais lacéré les jambes à des barbelés.

Dix-neuf jours depuis qu’un médecin m’avait posé des points aux urgences, et que la police m’avait interrogée.

Ensuite, le docteur s’était presque excusé :

« J’ai tout recousu, mais vous conserverez quelques cicatrices. »

Je me rappelle avoir ri. Ça n’était rien comparé aux cicatrices émotionnelles que devait me laisser cette nuit-là.

Plusieurs heures plus tard, alors que je regardais l’orage qui martelait les vitres de ma chambre d’hôpital, j’ai entendu des voix dans le couloir, devant ma porte. Je n’ai pu saisir que des bribes de conversation, mais ça avait suffi.

— … des services sociaux. Avez-vous la moindre idée de ce qui a pu pousser votre fille à fuguer, madame Waters ?

Une fugue : c’est le bobard que j’avais raconté aux policiers.

— Je m’appelle Diane Charles, pas Waters. La mère de Kennedy est morte. Je suis sa tante.

— Votre nièce semble indifférente à tout ce qui l’entoure, mademoiselle Charles. Nous devrons la faire évaluer par un psychiatre avant de vous la confier.

— Me la confier ? (Tante Diane a haussé le ton.) Quand j’ai accepté d’être sa tutrice légale, Kennedy était une élève excellente, qui ne s’était jamais attiré le moindre ennui. J’ignore dans quel pétrin elle s’est fourrée, mais je ne tiens pas à y être mêlée. Imaginez qu’elle fugue à nouveau ?

— Je comprends votre inquiétude, mais vous êtes la seule famille qu’il lui reste…

— La seule que vous ayez pu localiser. Avez-vous seulement tenté de trouver son père ?

À entendre ma tante décidée à me livrer à un homme que je n’avais pas revu depuis douze ans, j’ai compris à quel point elle ne voulait pas de moi.

Elle a poursuivi plus bas :

— La mère de Kennedy et moi n’étions pas proches. Ma sœur avait des problèmes, qu’elle a manifestement transmis à sa fille, et je le regrette sincèrement. Reste que je ne suis pas en mesure de gérer une adolescente à problèmes.

N’importe quel autre soir, j’aurais déboulé dans le couloir et assassiné verbalement ma tante pour avoir ainsi insulté ma mère. Sauf que là, elle avait raison à mon sujet…

— Vous ne serez pas toute seule, lui assurait l’assistante sociale. Il existe des programmes spécialisés pour les adolescents à risques : les foyers communs, les pensionnats…

Le lendemain matin, tante Diane me servait une série d’excuses pathétiques :

— Je ne veux que ce qu’il y a de meilleur, pour toi, Kennedy. Winterhaven Academy est un endroit charmant et absolument hors de prix.

Sans attendre ma réaction, elle a enchaîné :

— Les médecins m’ont dit que tu pourrais t’y rendre sitôt que tes jambes auraient guéri. J’ai déjà pris toutes les dispositions.

Je fixais le téléviseur mural accroché derrière elle : un reportage montrait des golden retrievers et des labradoodles en train de se battre dans un parc. En bas de l’écran, un bandeau annonçait : épidémie de rage en banlieue, deux enfants meurent. Comme pour me rappeler, douloureusement, que j’ignorais ce dont Andras était capable, et jusqu’où allaient ses pouvoirs.

Quand, enfin, ma tante est repartie pour Boston, j’ai eu les premières réponses.

Des orages électriques et des pluies torrentielles frappaient la Virginie-Occidentale depuis qu’Andras avait été libéré. Je voyais des éclairs fendre les ténèbres à ma fenêtre, et j’entendais les infirmières se presser dans les couloirs chaque fois que le courant sautait.

Le deuxième jour, la situation a encore empiré. Les chaînes d’info de Virginie-Occidentale et de Pennsylvanie passaient en boucle des vidéos de corbeaux s’abattant du ciel comme une grêle noire.

Le troisième jour, alors que les scientifiques disséquaient les volatiles morts, la violence se répandait tel un virus. Les premiers meurtres ont eu lieu à Moundsville, Virginie-Occidentale, à quelques kilomètres à peine du pénitencier où j’avais assemblé le Transfo. Les corps d’un pasteur et de son épouse ont été retrouvés pendus à une poutre de leur église, les murs du bâtiment eux-mêmes tapissés de pages du Livre d’Hénoch ; un gardien de prison à la retraite a été découvert électrocuté dans sa baignoire, son rasoir électrique plongé dans l’eau ; enfin, un professeur de théologie à l’université avait été poignardé à mort dans son bureau, et des dizaines d’ouvrages avaient en plus été dérobés dans une bibliothèque sous clé. Aucun des meurtriers n’avait été appréhendé.

Depuis ce jour-là, la violence n’avait fait que croître.

Le lendemain, près de Morgantown, en Virginie-Occidentale, un chef scout a noyé ses ouailles puis les a suivies dans la tombe. À Pittsburgh, un pompier retraité a mis le feu à la moitié de son quartier avant de s’engouffrer dans une maison en flammes. Trois prisons de sécurité maximale ont été bouclées après que des émeutes y avaient éclaté ; les gardiens y avaient été assassinés, et leurs corps pendus aux miradors.

Le cinquième jour avait commencé la disparition des premières filles.

Une par jour depuis la nuit fatidique : Alexa Sears, Lauren Richman, Kelly Emerson, Rebecca Turner, Cameron Anders, Mary Williams, Sarah Edelman, Julia Smith, Shannon O’Malley, Christine Redding, Karen York, Marie Dennings, Rachel Eames, Roxanne North. Leurs noms se gravaient en lettres de feu dans mon esprit, sans même que j’aie à utiliser ma mémoire eidétique.

Le sixième jour, les docteurs m’avaient autorisée à quitter l’hôpital, et le septième, la directrice de Winter-haven me remettait l’uniforme que je porte à présent.

Il me démangeait toujours aussi atrocement.

Je me suis frayé un passage entre les groupes de filles qui traînaient dans l’imposante allée couverte. On était le lendemain de Noël, et celles de première année avaient encore les yeux rouges d’avoir pleuré parce que leurs parents ne leur avaient pas permis de passer les fêtes à la maison.

Une meute d’élèves aux paupières zébrées d’eyeliner noir chevauchaient la balustrade de l’allée, une jambe sous l’averse, l’autre jambe à l’abri. Elles se partageaient une cigarette de contrebande. Non loin de là, la clique des « gloss » cancanait près des sanitaires, distillant la jalousie et les arômes de fraise.

J’ai franchi l’épais rideau parfumé, puis poussé la porte des toilettes. Avec les deux semaines de vacances qui s’annonçaient, j’avais intérêt à me trouver un itinéraire alternatif si je tenais à rallier la bibliothèque sans encombre.

L’eau dégoulinait de mon uniforme sur le carrelage, tandis que je m’essorais les cheveux devant le miroir. Je ne m’embêtais jamais à trimballer un parapluie. La pluie me rappelait cette fameuse nuit dans la prison – souvenirs de familles massacrées, de maisons en cendres, de boy-scouts noyés et de filles enlevées.

Autant de choses que je ne mérite pas d’oublier.

J’arrangeais mes longs cheveux châtains en une queue-de-cheval pitoyable, quand j’ai soudain aperçu mon reflet. C’est tout juste si j’ai reconnu la fille qui m’observait. Mes yeux foncés se perdaient dans les ombres bleu-noir qui les cernaient ; quant à mon teint olive, il semblait pâle et délavé.

Les dernières semaines m’avaient pas mal éprouvée. La plupart du temps, c’est à peine si je me rappelais d’aller manger. Et les cauchemars m’avaient empêchée de dormir plus de quelques heures.

Tout à coup, une image s’est imposée à moi. La fille en chemise de nuit blanche : le premier esprit que j’aie jamais rencontré, et qui m’aurait tuée si Jared et Lukas n’étaient pas intervenus. Il ne me manquait plus que les marques de strangulation, et j’étais son portrait craché.

Au-dessus de ma tête, l’éclairage s’est mis à clignoter.

Pas ici.

Je me suis figée. D’instinct, ma main a saisi le médaillon en argent que je portais en pendentif. La Main d’Eshu, le symbole protecteur qu’Alara m’avait offert.

Soudain, un petit bruit sec a retenti, puis des étincelles sont tombées sur moi. Je me suis accroupie aussitôt et me suis protégé la tête. Je passais en revue les images mentales que j’avais mémorisées de cette pièce. Y avait-il quelque chose qui puisse me servir d’arme ?

Découvre d’abord à quoi tu as affaire.

J’ai levé la tête vers le plafond. De la fumée noire colorait l’intérieur d’une des ampoules.

Une ampoule grillée. Pas une attaque paranormale.

J’en anticipais une depuis la nuit où j’avais libéré Andras, mais elle ne s’était pas produite. Pas encore.

Que penserait Jared s’il me voyait bondir à la première ampoule grillée ? Mes pensées retournaient toujours vers lui.

Où se trouvait-il en ce moment ? Était-il en sécurité ?

Et si jamais il lui était arrivé quelque chose ?

Ma gorge s’est nouée – sensation familière.

Il va bien. C’est obligé. Lui et les autres vont bien.

Jared, Lukas, Alara et Priest savaient se débrouiller seuls, et s’entraider aussi. Le souvenir des derniers moments passés avec eux, au pénitencier, perdurait dans mon esprit.

Penser à eux ne fera qu’aggraver la douleur de leur absence.

Je me suis passé de l’eau froide sur le visage, ai pris une serviette en papier, puis ai chassé l’eau de mes yeux et les souvenirs de ma tête.

Un reflet flou est passé derrière moi, dans le miroir. J’ai sursauté.

— Désolée. Je ne t’avais pas vue.

J’ai pivoté sur mes talons, de sorte que le reflet de la pièce dans le miroir demeurait dans ma vision périphérique. J’ai cherché du regard la personne qui venait d’entrer.

J’étais seule.

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Combattre des esprits vengeurs avec Jared, Lukas, Alara et Priest m’avait enseigné qu’on pouvait rencontrer des entités paranormales n’importe où. La probabilité de croiser un esprit en colère sur un campus aussi ancien que celui de Winterhaven était déjà très élevée. Cependant, mes cauchemars et ce que j’avais enduré au cours des mois précédents me suggéraient qu’il n’y avait pas que ça.

J’ignorais ce que j’avais vu dans le miroir, mais « la chose » finirait sans doute par revenir. Je devrais alors être prête ; et mon régime à base de tartelettes à la myrtille n’était pas celui d’une championne. Bref, l’heure était venue de mettre fin à mon boycott du réfectoire.

Dix minutes plus tard, un plateau en mains, je me servais un gratin de macaronis couleur orange chimique. Deux minitartelettes à la cannelle pour faire bonne mesure, puis j’ai balayé la salle du regard à la recherche d’une table libre. Le réfectoire était un véritable nid de tout ce que je détestais à Winterhaven : les cancans, les clans et l’apitoiement sur soi.

Deux Eyeliners Noirs m’ont invitée d’un signe de tête à les rejoindre. J’ai préféré m’asseoir à l’autre bout de la table. Elles n’ont pas compris que je leur rendais service. M’approcher, c’était dangereux.

J’ai posé mon carnet à dessins à côté de mon assiette, et me suis mise à le feuilleter. J’avais l’impression de regarder mes cauchemars en mode image par image : la main de Priest qui sort du puits, Alara sanglée sur la chaise électrique, les esprits de dizaines d’enfants empoisonnés, en rang devant leurs lits métalliques. Des pages et des pages entières, chaque image plus dérangeante que la précédente.

Et c’est là que j’ai retrouvé un dessin commencé quelques nuits auparavant : une silhouette penchée sur moi pendant mon sommeil, comme dans mon cauchemar. Je l’ai continué. Au bout de quelques minutes, des traits sont apparus : les yeux sauvages et la mâchoire étirée d’un animal surmontant un corps humain.

Andras.

Mes doigts se sont crispés sur mon crayon. J’avais omis un détail. Un détail que j’étais incapable de dessiner. Dans mon cauchemar, Andras m’avait parlé.

« Je viens pour toi. »

Ça m’avait fait l’effet d’une promesse, davantage que d’une menace.

— Encore une nouvelle, a lancé une Eyeliner Noir de l’autre bout de la table.

Une blonde aux cheveux raides se tenait dans l’embrasure de la porte, inspectant le réfectoire comme une biche effrayée. Elle a fait un tout petit pas en avant. Le visage encore bouffi et rougi par les larmes, elle serrait le classeur de bienvenue de l’établissement contre sa poitrine. Ses parents avaient dû la déposer chez nous le matin même.

Winterhaven était le terminus des filles à problèmes. Enfin, celles des riches familles de la côte Est. On y croisait de tout : des fugueuses, des désespérées qui se tailladaient les avant-bras ou les cuisses, des accros aux pilules, des fêtardes, et jusqu’à des cas comme moi.

Nous étions désormais sous la responsabilité de l’académie. Mais c’était un bien grand mot : les professeurs se moquaient de nos problèmes personnels, du moment que nous ne nous entre-tuions pas. Les fêtardes continuaient de faire la fête, les désespérées continuaient de se taillader. Seules les fugueuses rentraient dans le rang, vu que l’école était perdue au fin fond des bois.

Le réfectoire s’est immédiatement mis à chuchoter :

— Trop jeune pour s’être fait choper pour conduite en état d’ivresse.

— Je la trouve trop mièvre pour être une fugueuse.

— Moi je dirais, les pilules. 100 %.

— C’est ton dernier mot ?

J’ai fait abstraction de toutes ces voix pour mieux me concentrer sur mon dessin. Le cauchemar me revenait par flash-backs : la silhouette qui m’observait dans le noir, ses traits qui se dégageaient de l’ombre, la peur qui me paralysait.

C’en était trop.

D’une main tremblante, je luttais contre l’envie d’arracher cette page et de la déchirer en mille morceaux. J’en avais marre de vivre dans la crainte. Je voulais m’endormir d’un sommeil paisible. Surtout, je voulais oublier. Mais c’était un luxe que je me refusais.

— La place est prise ? m’a demandé la nouvelle. (Son plateau tremblotait entre ses mains.) Enfin, tu permets que je m’assoie là ?

Elle m’avait l’air plus jeune que Priest : je lui donnais dans les quatorze ans.

Les Eyeliners Noirs se sont esclaffées. J’avais déjà refusé leur invitation, les rares fois où j’avais pris mon repas ici. Elles devaient se dire que la nouvelle ne valait rien, ça expliquait qu’elles la laissent s’installer près de moi.

Désignant d’un geste la chaise vide face à moi, j’ai répondu :

— Assieds-toi avant d’attirer les vautours.

Les épaules de la fille se sont décrispées.

— Merci. Je m’appelle Maggie.

— Kennedy.

Sur ce, je me suis remise à dessiner, en espérant que l’autre capte le message.

— Sympa, comme prénom, a-t-elle pourtant enchaîné.

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