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La littérature est un sport de gonzesse

De
169 pages
« Ah! Là! Là! L’amour » est un spectacle, qui va tourner tout l’été avant de s’envoler pour quelques dates au Canada. Julia, Jill et Janie, chanteuses de charme, forment un trio de choc. Valentine, assistante de production, conductrice, femme à tout faire, observe tout ce petit monde avec malice et tendresse. Tout va pour le mieux donc, sauf que le monospace tombe en panne en pleine montagne, sauf que Julia vient d’apprendre que Patrick, – son mari et producteur de la tournée – vient de la quitter, sauf que Valentine, a comme un poids sur la conscience...
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de gonzesse
Denis Infante
La littérature est un sport
de gonzesse





ROMAN








Le Manuscrit
www.manuscrit.com












© Éditions Le Manuscrit, 2005
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : (fichier numérique) 2-7481-6419-9
ISBN : (livre imprimé) 2-7481-6418-0 DENIS INFANTE


7 LA LITTERATURE EST UN SPORT DE GONZESSE
8 DENIS INFANTE



Journal de bord


La plus totale confusion semble régner dans
cette vallée de larmes. Cela fait pas mal de temps déjà
que l’évidence m’est apparue, non pas avec la brutalité
lumineuse d’une vérité assénée un beau matin, alors
que rien ne le laissait présager une minute auparavant,
mais plutôt comme un ingrédient indissociable de la
vie elle-même, comme l’essence des choses. Leur goût
toujours amer, sur la fin. Je n’ai jamais vraiment
souffert, enfin, comme j’imagine ce que peut être la
vraie souffrance. Celle des grands malades, des
déshérités, des exilés, des enfants perdus, des amants
séparés par la guerre. De ceux pour qui la douleur est
le pain quotidien, la misère le ciel sur la tête, et
l’injustice comme un lit de ronces, une eau
corrompue, et le corps défait. Les trois-quarts de
l’humanité. Je n’ai jamais connu autre chose que de
petits bobos de-ci de-là, quelques os rompus,
quelques déceptions sentimentales, quelques coups
bas, quelques désillusions. De vrais salauds, et
quelques rides de plus. J’ai frôlé une ou deux fois le
pire, et je lis les journaux, comme tout le monde. Je
connais les chiffres. J’ai vu les images. J’ai écouté les
experts. C’est une situation inextricable. À ce jour,
environ 60 000 ans que dure le massacre. Je suppose
qu’il n’y a pas réellement de limite à la cruauté des
9 LA LITTERATURE EST UN SPORT DE GONZESSE
hommes, à leur besoin pathétique de domination, à
leur science de l’asservissement.
Parfois j’en viens à penser qu’il n’y a peut-être
pas de solution à chaque problème. Je veux dire quelle
que soit la bonne volonté que l’on y applique, le sens
des responsabilités de chacun, la recherche opiniâtre de
terrains d’entente, d’arrangements acceptables pour
toutes les parties. Au dernier moment, il faut toujours
que quelque chose dérape, se distorde, et finisse par
flanquer par terre tout le truc, et les derniers espoirs.
La mer est invisible d’ici. Sinon le
moutonnement des montagnes, les forêts vertes, le
bleuté des vallées, le balancement des graminées sous le
vent, et la tendresse du ciel. Où que vous portiez le
regard, de ce côté-ci de la frontière ou de l’autre, à vos
pieds ou au-delà de l’horizon, au-delà des lignes pures
des crêtes, il semble que tous, sans exception, nous
aurons à pâtir, un jour ou l’autre, de la dureté du
monde. De sa tendresse aussi.
La voiture était en panne, et Julia était en pleurs.
Son portable se ranima juste au moment où
(Vincent nous l’apprit par la suite) éclatait une durite.
S’en suivit une phase d’affolement général, alors qu’un
geyser brûlant giclait de sous le capot dans un horrible
gargouillis de moteur à l’agonie, et que je cherchais un
endroit où garer le monospace. Chacun y allait de son
avis, de son conseil judicieux. On ne s’entendait plus
soudain, et Janie était, comme à son habitude, au bord
de l’hystérie, hurlant : « Le ravin ! Valy ! LE RAVIN !!! »
comme si je n’étais pas au courant, comme si je n’y
voyais pas assez clair, et Vincent qui insistait, tout en
s’efforçant de garder un semblant de sang-froid, un ton
calme et posé : « Gare-toi ! Grouille Valy ! Faut couper
10 DENIS INFANTE


le moteur Vite ! On va tout casser, sinon » ce qui eut
pour effet de me stresser juste un petit peu plus. Et ce
téléphone qui jouait sa mélodie idiote.
Ce sont les première notes (version bouillie
électronique) de la première chanson du spectacle, une
idée géniale du susnommé Vincent Suriame, le régisseur
son, que les oreilles lui pèlent, parce que c’est
exactement la goutte d’eau qui a failli emporter la digue.
Je ne sais pas pourquoi, j’ai pris cette espèce de
ricanement synthétique comme m’étant
personnellement adressé, comme si un mauvais génie se
moquait ouvertement de la lenteur de mes réactions, de
mon indécision quand la situation réclamait un
tempérament fort et audacieux.
Julia était toujours à la recherche de l’appareil
enfoui au fond de son sac que je me garais enfin en
catastrophe, côté ravin, sous les imprécations de Janie,
qui commençait sérieusement à me les briser.
« Tu peux pas la boucler cinq minutes ! Tu ne
peux pas laisser Valentine en paix ! Tu peux pas nous
lâcher ?! Juste cinq minutes ! » lui a lancé Julia, ou
quelque chose d’équivalent, (les dialogues n’ont jamais
été mon fort), quoi qu’il en soit, Janie en est restée
comme deux ronds de flan, et l’a fermé pour le compte,
l’air surpris de se trouver là. Vincent s’est extirpé de la
cabine en passant par la fenêtre, le parapet empêchant
d’ouvrir la portière et a filé alerter les automobilistes qui
montaient, il ne manquait plus qu’un excité du volant
nous rentre dans le chou, pour couronner le tout !
Devant, la vue était suffisamment dégagée, pour qu’on
ne risque rien dans les minutes à venir. En fait, c’était la
dernière ligne droite, la dernière côte avant d’atteindre le
plateau. À quelques minutes près, nous étions tirés
11 LA LITTERATURE EST UN SPORT DE GONZESSE
d’affaire. Mais c’est souvent ainsi que vont les choses.
C’est souvent la dernière côte avant la prochaine, c’est
souvent presque le bon numéro. Il me semblait que ce
téléphone sonnait depuis des heures, se tordant de rire
en voyant dans quel mauvais pas j’avais entraîné la
troupe.
Il choisit le moment où Julia mettait enfin la
main dessus pour la fermer.
Il y eut un drôle de silence, pas des plus
agréables, sous-tendu par les divers chuintements,
craquements et reniflements du moteur.
« Merde ! » lança Julia.
Nous étions vraiment collés au parapet, et pourtant
nous bloquions bel et bien la voie de droite. Mon cœur
battait comme un fou, et j’étais crispée, tendue de la tête
au pied. Pour un peu, je me serais remise à me ronger les
ongles. J’entendais distinctement battre mon cœur.
J’entendais Julia pester en sourdine contre son portable.
Depuis trois jours, depuis que nous avons franchi les
premiers cols, les communications hertziennes sont
devenues erratiques pour ne pas dire inexistantes, et nous
avons plus ou moins renoncé à recevoir des nouvelles du
monde extérieur, ceci expliquant cela. Et puis Julia n’a
jamais été réputée pour son sens de l’ordre. Je ne lâchais
pas le rétroviseur des yeux.
J’aurais difficilement pu choisir un endroit plus
inadéquat pour m’arrêter. Juste à la sortie d’un lacet,
derrière un rocher qui nous cache à la vue. Du capot,
s’échappe une vapeur blanche du plus bel effet
dramatique..
Je perçus la vibration du téléphone au moment
où elle le porta à son oreille, relevant machinalement de
l’autre main, une mèche folle.
12 DENIS INFANTE


« Allo ! » a fait Julia.
Elle a tenu le coup pendant les quatre ou cinq
heures éprouvantes, pour ne pas dire mortelles, que
dura le dépannage, se pliant sans protester aux
différentes épreuves traversées. Pousser le monospace
hors de la chaussée, attendre en plein soleil, sur le bord
de la route, l’arrivée de la dépanneuse, faire des
kilomètres dans la cabine étouffante et puant l’huile
chaude et le vieux mégot en compagnie d’un mécanicien
au bord de l’apoplexie, parce qu’avec cette chaleur, nous
avions adopté des tenues légères, et c’était comme trois
déesses qui lui tombaient des cieux, il n’a été ni agressif,
ni rien, mais un peu fatigant avec ses yeux qui
menaçaient de lui sortir de la tête à chaque fois qu’il les
posait sur l’une d’entre-nous. Lambiner une bonne
heure avant de prendre une décision sur le terre-plein de
la station-service de ce brave homme, dont, certes, je ne
mets pas en doute les compétences en mécanique, mais
dont les toilettes avaient tout du trou à rat de troisième
zone. Trouver un hôtel, extirper des bagages le
nécessaire de ce qui pourra rester dans le coffre du
monospace, attendre un taxi. Supporter les
récriminations de Janie qui vient de se casser un ongle.
En avoir marre de tout ça, de la chaleur, des mouches,
de la transpiration, des odeurs d’essence brûlée. Avoir
envie de vomir à l’arrière du taxi.
Au début, Julia ne voulut rien révéler de la nature
de l’appel, prétendant que ce n’était rien d’important,
que tout allait bien, à qui voulait l’entendre. Ensuite,
chacun a eu sa part de problèmes, et d’autres chats à
fouetter. N’empêche, aurait-elle pris un coup sur la tête,
elle n’aurait pas eu un air plus hagard, plus
fantomatique. Elle avait cette façon de cacher ses
13 LA LITTERATURE EST UN SPORT DE GONZESSE
lunettes noires derrière sa frange qui ne trompait
personne. Autre chose surprenante pour qui la connaît
un peu, à aucun moment, elle ne donna son avis sur la
manière de gérer la crise, et pourtant, ce ne sont pas les
discussions qui manquèrent, ni les divergences de vue,
ni les redites. Elle s’efforça simplement à suivre le
mouvement sans faire d’histoire, en tâchant de ne pas se
laisser oublier au bord de la route, comme cela faillit
presque arriver lorsque enfin, après une heure de retard,
le taxi se pointa à la station-service, empressées que
nous étions Janie et moi, de quitter les rives ingrates,
suffocantes et inhospitalières de la RN 81.

Notre refuge est un hôtel sur le causse, qui
dispose du triple avantage d’avoir des chambres libres,
des baignoires immenses, et une tonnelle surplombant
la vallée. Nous ne pouvions rêver mieux. Vincent
n’était pas encore revenu du garage (une histoire de
passage au marbre, si cela signifie quelque chose), et
nous, nous prenions le thé sous la tonnelle. Nous
attendions Janie. Elle devait probablement se prélasser
dans son bain. Les baignoires, dans cet hôtel, ont
pratiquement la dimension de petits lacs de montagne,
et ce ne doit pas être pour déplaire à Janie qui n’arrive
jamais, d’habitude, à loger ses interminables guiboles.
D’ailleurs, tout est démesuré dans cet établissement,
les couloirs, les chambres, la literie. Le parc. Le thé de
5 heures.
Julia restait silencieuse, impénétrable derrière ses
verres fumés et son immobilité minérale. Elle était vêtue
on ne peut plus sobrement, t-shirt blanc et jean noir.
Baskets noires. Une tenue neutre, sans fioriture,
pratique quoi qu’il pût survenir. Coïncidence, ou
14 DENIS INFANTE


perméabilité des sentiments humains, mais je m’étais
habillée dans les mêmes tons, gris pour le haut (un
chemisier en satin), et noir pour le bas (c’est de toute
façon ma seule jupe qui fasse vaguement habillée).
Je ne savais pas trop quelle attitude adopter, mais
je la trouvais un peu trop calme pour faire vrai. Je
voulais bien croire que ce coup de fil n’avait rien à y
voir, mais elle ne pouvait nier que depuis qu’elle l’avait
reçu, elle n’avait pratiquement pas ouvert la bouche, si
l’on excepte de vagues balbutiements supposés nous
rassurer définitivement sur son sort, et qui avaient
produit exactement l’effet inverse, sur ma personne, en
tout cas.
Je fis tout un raffut en servant le thé, espérant
attirer son attention. Quand je lui proposai du sucre, elle
se contenta d’agiter son index en signe de refus.
Je fis une mauvaise blague, juste pour sonder son
état d’esprit, comparant l’éclatement d’une durite (déjà, à
lui seul, je trouve le mot équivoque !) à celui d’un autre
objet tubulaire en latex, dont la défaillance pouvait aussi
avoir des conséquences, somme toute bien plus
redoutables, sur nos fragiles organismes féminins. Mais
cela ne la fit pas réagir. Pas même cette esquisse de sourire
condescendant dont elle ne se prive pas, en temps normal.
Très bien, me dis-je, ma fille, si tu ne veux pas parler, je ne
veux surtout pas te forcer, ni toi ni personne.
Je rajoutai un peu de lait, et entamai le cake. Fait
maison, s’il vous plait, avec des raisins secs, des fruits
confits, et plein de beurre et de sucre, légèrement sablé
sous la langue. Le truc interdit par excellence, et j’avais
bel et bien l’intention de m’en taper deux ou trois
tranches. Assez de frustrations pour aujourd’hui, assez
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de mauvaises odeurs, assez d’inconfort, place aux
plaisirs et à la décontraction.
J’avais son goût de noisette dans la bouche
quand Julia se décida enfin à rompre son mutisme.
« Patrick... Patrick me quitte… » laissa-t-elle
échapper d’une voix à peine audible, en retirant ses
lunettes. Elle eut un bref sanglot, mais se reprit très vite,
ne pouvant pourtant empêcher la montée des larmes.
Janie est apparue à ce moment-là,
resplendissante, superbe, habillée d’orange vif, gracieuse
et souple, comme un félin sur son territoire. « Waou !
Cette baignoire, je me suis carrément endormie
dedans ». Son rire comme un son de clochette. Et puis
elle prit conscience des larmes de Julia.
« Oh ! Ma pauvre chérie, mais que t’arrive-t-il ?
s’exclama-t-elle en s’élançant déjà à son secours. Si Janie
perd son sang-froid au moindre incident technique, il
faut lui reconnaître que pour l’aide aux personnes en
détresse, elle est imbattable.
Julia pleurait en silence. Janie s’est agenouillée
près d’elle, et l’a prise dans ses bras, « ma pauvre chérie,
mais dis-moi, dis-moi ». Je me levai, je fis les quelques
pas qui me séparaient du muret surplombant la vallée.
Elle s’étendait devant nos yeux, ciselée, révélée par les
rayons obliques du soleil couchant, énorme et rouge,
flottant sur l’horizon. Julia pleurait. Il y avait des
grappes de raisin suspendues à la treille, des abeilles
bourdonnant tout autour, et le vent frais du soir, et
Janie qui pressait Julia contre sa poitrine, l’entourait de
la protection de ses bras, quand les miens pendaient le
long de mon corps, inertes, inutiles et encombrants.
Pour couronner le tout, je me mordillais l’intérieur de la
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