La lumière des quatre mondes

De
Publié par

Chargé par ses pairs de récupérer le vidimus contenant les plans de l'arbre des Sephiroth, qui a été dérobé à son ordre lors d'une bataille livrée en chemin creux, Wilfrid de Xénophon, porteur au ceinturon de l'épée des chevaliers de Pythias, doit impérativement sortir victorieux des épreuves de l'air, du feu, de l'eau et de la terre, s'il veut atteindre son objectif qui consiste à ramener aux siens la compréhension de la lumière des quatre mondes. Cette dangereuses mission, via le château cathare de l'un des cinq fils de Carcassonne, va le conduire à traverser des flots méditerranéens capricieux, avant de parcourir la Perse, la Phénicie et l’Égypte, semées de mystères et d’embûches, et de ramener à sa confrérie le précieux parchemin, après avoir surmonté les derniers pièges du retour.


Publié le : lundi 17 juin 2013
Lecture(s) : 6
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782332549921
Nombre de pages : 210
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Couverture
CopyrigHt
Cet ouvrage a été composé par Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-332-54990-7
© Edilivre, 2013
Chapitre I
Depuis le Septentrion absolu
Wilfrid de Xénophon portait au ceinturon l’épée des Chevaliers de Pythias. Il avait chevauché, la nuit durant et à brides abattues, pour tenter d’échapper à ses poursuivants. La mission que lui avaient confiée ses pairs s’avérait à la fois difficile et vitale pour le devenir de sa confrérie ; il devait retrouver au plus tôt le parchemin disparu de l’Arbre des Sephiroth, qui, à la lecture de ses plans, apportait la compréhension de la lumière des quatre mondes. Grâce à un mental inébranlable, il avait réussi, par surprise et ruse, à forcer le passage protégé de la Kabbale, entre les colonnes de Force et de Sagesse, au sortir du canal de l’étoile polaire, au point extrême du Septentrion absolu, là où s’effectue le contrôle des âmes, avant et après la mort des corps. Afin de le neutraliser, des gardes armés, sous le commandement du premier diacre des colonnes, s’étaient lancés à sa poursuite. D’un revers de manche, il essuya son front ruisselant de sueur. Il était courbaturé de toutes parts mais, bien vivant ; son âme ne l’avait pas quitté. Tout comme lui, sa monture était exténuée. La bave recouvrait le poitrail de l’animal et avait fini par obstruer ses naseaux, rendant sa respiration de plus en plus suffocante. Il devait impérativement trouver un point d’eau afin de faire boire et reposer son lusitanien qui était à bout de souffle. Quant au chevalier, il espérait profiter de la halte forcée pour se désaltérer lui aussi, se restaurer si possible, récupérer quelques forces et faire le point avant de se remettre en selle. Le jour venait de poindre, ce qui lui permit de scruter l’horizon à la recherche d’un indice permettant d’évaluer la distance le séparant des traqueurs. De cette estimation dépendait le temps de repos qu’il pouvait s’accorder, en évitant de compromettre l’avance salvatrice qu’il venait de creuser au détriment de ses poursuivants. Il n’observa rien de particulier mais n’entendit plus les chiens aboyer à ses trousses. Il décida de consacrer quelques précieux instants à la recherche d’un endroit paisible qui permettrait, pour lui et son cheval, de s’abreuver tranquillement et souffler quelque peu, à l’abri d’éventuels regards indiscrets, tout en ayant la possibilité de garder un œil orientable vers le lointain de ses arrières. Descendant d’une crête au détour d’un vallon, à la chute d’une petite cascade tonique et vivifiante, il découvrit une laune aux reflets cristallins. Une fois désaltéré et rafraichi, puis sommairement lavé, le chevalier de Xénophon entreprit la toilette de son lusitanien, lequel retrouva un poil moins gluant, plus souple et luisant. Après s’être longuement abreuvé, le cheval se mit à brouter les quelques herbes sauvages du patrimoine local. Au surplomb de ce petit bassin, Wilfrid décela une avancée panoramique creusée par les eaux dans le calcaire de la roche et recouverte d’une dalle plate, de même nature, qui paraissait offrir un abri suffisamment sûr. Une végétation assez dense en ces lieux camouflait idéalement l’entrée de cette étroite caverne, parfaitement dissimulée au cœur de ce magnifique petit cirque naturel. Sans avoir l’intention de s’attarder trop, il décida néanmoins d’y établir un campement provisoire, juste le temps de se recharger en énergies vitales. Après avoir dissimulé et attaché son cheval à l’abri d’une seconde anfractuosité toute proche, et transpercé d’une flèche un oiseau qui posait par-là, il alla plumer sa prise à l’étroit du rocher qu’il venait d’aménager. Avant d’allumer un feu de brindilles destiné à faire cuire le volatile qui allait constituer son unique repas de la longue et harassante journée qui se dessinait en perspective, il prit la précaution d’installer le foyer bien à l’intérieur de la petite galerie naturelle. Il n’avait pas l’intention de se faire bêtement repérer par un crépitement de bois sec, une brillance de flammèche trop intempestive ou l’échappement furtif d’une fumée vagabonde que des courants d’air trop aériens pourraient attirer. Le soleil avait fait son apparition et Wilfrid n’avait pas loisir de se laisser aller à la tentation d’un sommeil profond que la grotte lui suggérait par la douceur de sa température interne. Il
devait impérativement repartir et, au plus tard, avant le médius-dies, s’il ne voulait pas voir surgir de façon impromptue la meute de ses poursuivants et, surtout, ne pas gaspiller le temps qui lui était compté pour réaliser dans les délais prescrits les trois voyages qu’il devait encore accomplir. C’est à ce prix qu’il conserverait une chance de retrouver intacts les plans disparus qui avaient été dérobés avec le coffret vidimus les contenant, celui de l’Ordre de son Temple. Par une brève analyse de ce que ses pairs lui avaient enseigné avant de lui confier cette mission capitale, il en déduisit qu’il devait se diriger vers l’Orient. En effet, après avoir franchi avec succès les défenses de l’élément de l’Air, en passant au travers l’interdit des Colonnes Sacrées, il devait à présent se rendre en Perse pour subir l’épreuve du Feu qui, s’il en sortait vainqueur, consumerait la corruption de son peuple et lui interdirait d’être un jour lui-même corrompu ; ensuite, pour être purifié, il devait défier l’épreuve de l’Eau qui se tenait en Phénicie, et, enfin, celle de la Terre, en Egypte, pour reconquérir l’estime du Tout Puissant qui restituerait alors certainement les précieux documents, indispensables au bon fonctionnement de son Ordre et à la compréhension de la lumière des quatre mondes. Il devait donc, sans plus tarder, se remettre en chemin. Cependant, après avoir dégusté le produit de sa chasse et malgré sa volonté farouche à ne pas devoir s’endormir, la fatigue aidant et la chaleur des cendres se consumant faisant le reste, il finit par s’abandonner à un profond état second. Aux jappements des chiens qui s’excitaient sur sa trace, il se réveilla en sursaut. Le flair des véloces les avait conduits jusqu’à la nappe d’eau, en contrebas de sa cache, là où il s’était désaltéré. Depuis cet endroit, Wilfrid avait pris le soin de brouiller sa piste. Mais, la meute en furie, sans aucune intention de vouloir lâcher prise, tournoyait à la recherche de nouvelles senteurs. Du haut de son perchoir, le chevalier pouvait les observer sans être vu. Cependant, avant qu’il ne fût à nouveau repéré, il devait impérativement déguerpir au plus vite. Le danger imminent qui le menaçait avait eu le mérite de lui faire retrouver complètement son esprit et ses jambes. Il se précipita vers les restes du feu pour les recouvrir de terre ; puis, après avoir soigneusement balayé le sol à l’aide d’une branchette de bruyère, il engaina ses armes et enfila sa sacoche en bandoulière, avant de filer récupérer sa monture, tremblante de peur et en limite d’hennissement. Après avoir caressé calmement le lusitanien pour le rassurer, il l’enfourcha, sans brusquerie, et, penché sur son dos, tout en continuant à lui parler doucement au creux de l’oreille, s’éclipsa le plus silencieusement possible en direction de la crête opposée, tout en prenant bien soin de rester à couvert des sous-bois et ne pas lancer trop tôt son pur-sang au galop. Hélas, au franchissement du passage le plus élevé, il fut repéré par l’un des vigiles de ses poursuivants et la meute se lança à nouveau à ses trousses, avec une plus grande détermination que la veille. Le couple formé par le chevalier et sa monture avait l’avantage de s’être reposé et restauré, tandis que leurs poursuivants ne s’étaient accordé aucun répit. Cependant, la distance qui séparait les traqueurs des fugitifs s’était considérablement raccourcie, ce qui redonnait de l’enthousiasme et de l’ardeur aux traqueurs.
Chapitre II
L’alliance providentielle des chevaliers à l’ecu d’ordre
Aux hurlements des chiens et à la perception des voix qui dirigeaient la meute enragée, Wilfrid comprit qu’il perdait peu à peu du terrain. Il n’osait pas éperonner d’avantage son pur-sang, sachant que la poursuite qui s’engageait s’installait dans la durée et que les traqueurs qui le pourchassaient, comme la veille, allaient s’épuiser rapidement, avant que son cheval ne faiblisse à nouveau. Il se motivait en ne cessant de se répéter par la pensée : « qui veut voyager loin, ménage sa monture ». C’est alors qu’il détalait la pente d’un chemin descendant, tracé au découpage d’une forêt de chênes et à l’entrée d’une immense clairière, qu’il tira à lui de façon vigoureuse et instinctive les rênes du destrier afin de le faire stopper net dans sa course. Le brutal cabrement de l’animal faillit désarçonner Wilfrid qui ne dut son salut qu’à un in extremis et magistral coup de rein acrobatique lui permettant de conserver l’équilibre. Sept imposants et majestueux chevaliers à l’écu d’ordre lui barraient le passage, sous la menace de leurs épées pointées à son encontre. Il n’eut pas le temps d’engager le combat, que déjà une horde de molosses s’apprêtait à le désarçonner. Effrayé, le pur-sang poussa un hennissement terrifiant et se cabra à nouveau. Wilfrid eu juste le temps de s’accrocher aux brides d’une main et de dégainer son épée de l’autre qu’il tranchait déjà la tête du premier Fox-Hound se précipitant à lui pour tenter de mordre les jarrets du cheval. Tandis que la tête de l’animal fraichement décapitée roulait au sol dans une gerbe de sang formant ellipse, les autres chiens furent instantanément transpercés par sept flèches ; puis, sept autres dards vinrent stopper les suivants, jusqu’à complet anéantissement de la meute ainsi décimée. Les chevaliers à l’écu d’ordre, en troquant leur épée pour leur arc, étaient venus providentiellement porter secours à celui auquel ils venaient pourtant de barrer le passage. Le voyant débouler à la tête d’une première escouade, et l’identifiant à sa façon particulièrement élégante de porter le spectre et la lance, Wilfrid reconnut parmi ses assaillants, le flamboyant chevalier Abigor, commandant les soixante légions infernales au service du Prince des Ténèbres. Dès cet instant, il comprit que les chevaliers à l’écu d’ordre seraient momentanément ses alliés ; ils étaient confrontés malgré eux aux forces d’un ennemi puissant qui leur était commun. Rapidement, Wilfrid reprit le contrôle de sa monture et vint former rang avec ses alliés de circonstance qui lui firent place au milieu de leur alignement défensif. L’avant-garde des forces maléfiques, en dehors d’Abigor qui s’était tenu positionné en retrait, probablement dans l’intention de diriger la manœuvre au rassemblement du gros de ses troupes, encore éparpillées à l’arrière, n’était constituée que d’une douzaine de soldats, bien trop limités dans leur équipement pour espérer, seuls, venir à bout rapidement des huit vaillants et expérimentés combattants qui leur faisaient face. Les nouveaux alliés, parfaitement regroupés et concentrés, n’éprouvèrent pas même le besoin de s’encourager du regard. Ils avaient immédiatement compris qu’ils résisteraient assez facilement à ce premier assaut de fantassins légers et que, si le sort leur était favorable, ils auraient la possibilité de prendre aussitôt la fuite, avant l’arrivée des premiers renforts adverses. Wilfrid entrevoyait déjà, dans sa tête, à condition que le terrain s’y prêtât, la possibilité de tendre à l’adversaire une succession d’embuscades surprises qui finiraient par l’affaiblir, le décourager et, peut-être, à le dissuader de poursuivre la chasse. Sur leur lancée, les douze assaillants vinrent s’encastrer au contact des fers émergeants du bloc formé par les huit chevaliers, biens campés sur leurs étriers et retranchés derrière leur
casque et bouclier protecteurs. Le choc frontal fut d’une rare violence et foudroya sur le champ cinq des douze assaillants qui s’effondrèrent lourdement au sol, tandis que les autres se replièrent sans insister, optant pour la sage option d’attendre les renforts. Comme ils l’avaient envisagé, et dans l’élan d’un même mouvement de cavalerie, les huit rescapés tournèrent les sabots de leurs montures aux troupes d’Abigor qui s’apprêtaient à investir la clairière et lancèrent celles-ci au galop pour atteindre un train soutenu qui les éloignait momentanément du danger. Dans l’affrontement, et sans qu’il s’en rendit compte, Wilfrid avait été touché à hauteur de l’épaule gauche. Sa blessure, qui aurait pu être plus grave, ne le faisait pas souffrir mais saignait abondamment. Un de ses nouveaux compagnons portait lui aussi les stigmates du combat. Une lame à l’embout d’une lance brisée avait entièrement transpercé sa cuisse droite et y était restée figée, tandis que les phalanges de son auriculaire, toujours du même côté, avaient été emportées par un tranchant qui les avaient sectionnées avec le bout de son gant maillé de fer, censé les protéger. Au bout d’un moment, les fugitifs firent une brève halte afin de se regrouper, évaluer les dégâts et se consulter pour déterminer une stratégie de fuite. Ils ignoraient qu’elle pouvait-être l’avance qu’ils avaient réussi à creuser avec leurs poursuivants. Les chiens traqueurs ayant tous été mis hors d’état de nuire, l’élément indicateur que constituait l’aboiement des bêtes avait disparu. Seule une oreille exercée et collée au sol pouvait enregistrer les vibrations du galop des chevaux de la cavalerie adverse et déterminer ainsi la distance qui les séparait d’eux. L’ennemi avait bien perdu ses molosses pour renifler leur piste, mais, tant que les fugitifs resteraient sur ce chemin, les traces laissées après leur passage demeureraient facilement repérables. Celui qui paraissait être le chef des chevaliers à l’écu d’ordre mit pied à terre, enleva son casque et, après s’être rapidement agenouillé, bascula sa joue à la renverse pour ausculter le chemin. Puis, se relevant sans précipitation, il fit osciller sa tête de droite à gauche et de gauche à droite, en signe de négation, comme pour faire comprendre à ses compagnons qu’il ne percevait aucune onde significative. Il s’adressa alors au groupe encore haletant, en commençant par Wilfrid : – Je ne sais pas qui tu es chevalier, ni quel but tu poursuis, et pour l’instant nous n’avons pas loisir à nous perdre en palabres ; si Dieu le veut nous ferons les présentations plus tard. Pour l’heure, et si tu le souhaites, tu peux te joindre à nous, tu sembles être un valeureux combattant et tes bras ne seront pas de trop dans les luttes que nous allons devoir mener, si nous voulons nous soustraire à la menace de ceux qui en veulent à notre cordon d’argent. Quant à vous tous, mes Très Chers frères et Compagnons, je vous accorde encore un bref instant pour suturer vos plaies et faire boire vos bêtes. Ensuite, Je vous propose de quitter l’itinéraire actuel pour aller nous réfugier à l’abri des fortifications de Puilaurens qui ne sont pas très loin d’ici. Là nous nous soumettrons au bon vouloir des pouvoirs de la Dame Blanche, celle qui hante ces lieux afin d’en écarter les profanes. Tous, à part Wilfrid qui n’était pas initié aux coutumes du groupe, répondirent, tel un seul homme : – A tes ordres Vénérable Guillaume. Sans que les présentations fussent établies, Wilfrid venait de mémoriser le petit nom du chef de ses nouveaux partenaires et, par son silence, il lui faisait savoir qu’il prenait acte de son intégration dans le groupe et qu’il acceptait de se soumettre à ses directives. Il profita du répit accordé par Guillaume pour conduire sa monture au bord d’un filet d’eau qui s’écoulait au plus bas d’un talweg, et, tandis que son destrier s’abreuvait, il parvint à colmater la plaie béante qui ensanglantait son épaule, à l’aide d’une compresse confectionnée avec l’écharpe désenroulée de son cou, après qu’il l’eut dépoussiérée, rincée et pliée, puis maintenue serrée sur le haut du bras avec une lanière arrachée à la selle. Au-dessous, assis, les jambes étendues et le dos appuyé contre un arbre, aidé par deux
autres compagnons, le second blessé avait réussi à extirper le morceau de lance inséré dans ses chairs, non sans avoir hurlé de douleur au passage. Après cette extraction sauvage, opérée sans autre anesthésie qu’une bouteille d’alcool déversée sur le dard, il tenta de colmater le geyser sanguin qui avait giclé du trou béant formé par le retrait de la lame. Avec moult souffrances, il finit par y parvenir, en utilisant le même type de pansement que celui improvisé par Wilfrid mais en superposant plusieurs couches de tissus pour permettre l’absorption totale de l’importante hémorragie qui s’était déclarée. Pour garder sous pression l’énorme compresse qu’il avait réussi à insérer sous sa cuissarde, il enroula deux gros ceinturons par-dessus le tout et les boucla fermement. Le blessé le plus touché venait juste d’être hissé sur sa monture, lorsque Guillaume donna le signal du départ. Le groupe abandonna le chemin principal pour remonter un dénivelé au travers des plissements de terrain qui jalonnaient la forêt et permettaient d’éviter l’emprunt de sentes trop battues. Dans le but de ne pas être repéré, Guillaume avait décidé de rester au couvert des sous-bois jusqu’au terme de la journée et de ne passer le Col de Saint Louis qu’une fois la nuit tombée. Le ciel, merveilleusement étoilé, laissait entrevoir jusqu’à la voie lactée. Guillaume avait orienté sa marche en direction du château de Puilaurens en se fiant à la position de l’étoile polaire qui brillait de tous ses éclats à l’extrémité septentrionale de la Petite Ourse. Le froid était brusquement tombé sur les épaules des chevaliers qui avaient enfilé leur lourd manteau en peaux d’hermines. Les chevaux avançaient au pas et les cavaliers prenaient le plus grand soin à ne pas les faire trébucher ou glisser sur les éboulis de pierres qu’ils rencontraient au travers de leur progression. Au lointain arrière, rien ne laissait supposer qu’ils avaient été suivis, mais Guillaume espérait bien entrevoir les fortifications du château avant le lever du jour pour se mettre à l’abri au plus tôt. En effet, l’esprit projectile d’Abigor avait la capacité à capter les ondes émettrices produites par le cerveau de ses proies et pouvait à tout moment déceler leur présence ou leur situation, hors de son champ de vision. Dans son obstination à vouloir rattraper au plus vite ceux qui venaient de lui fausser compagnie, le commandant des légions démoniaques avait poursuivi sa chasse dans la continuité du trajet initial. Mais dès qu’il allait se rendre compte de son erreur, et notamment au constat de l’absence de traces sur le grand chemin, il ferait appel à ses dons surnaturels pour tenter de retrouver la piste de ceux qu’il voulait envoyer au royaume des songes éternels. Seule, la Dame Blanche, et à condition qu’elle voulût bien prendre sous sa protection les templiers en fuite, pouvait brouiller les ondes chercheuses de l’esprit diabolique d’Abigor.
Chapitre III
Séjour chez l’un des fils de Carcassonne
L’un des cinq fils de Carcassonne, le château de Puilaurens, se dressait du plus haut de son piton rocheux, niché à quelques 700 mètres d’altitude, au-devant des huit chevaliers médusés par la sensation d’énergies qu’ils percevaient autour d’eux et qui se dégageait du site. Guillaume, tout en restant en selle, déroula un long parchemin et, après lecture du plan qui y était tracé, confirma à ses compagnons qu’il s’agissait bien des murailles de Puilaurens, bâties au sommet du Mont Ardu et, selon les indications relevées, implantées au cœur même du pays cathare. Elles avaient surgies des ombres, au terme de la nuit et du sentier d’approche qui venait mourir au pied des falaises donnant assise aux fortifications. Le jour se levait déjà et des merles chanteurs entamaient leur concerto du matin pour instruments à bec et crécelles. Le groupe entama l’ascension finale en empruntant le large chemin pavé, équipé d’une gargouille centrale asséchée, qui conduisait à l’entrée des remparts dentelés et sous influence du spectre de la Dame Blanche. C’est pourtant bien avec l’intention de lui demander protection et hospitalité que, le plexus serré, la gorge nouée et la langue muette, les fuyards se présentèrent devant le fossé et la porte fermée du pont-levis. Au déclenchement d’un cliquetis grinçant et brinqueballant, la herse et les chaînes rouillées qui maintenaient la porte constituée de troncs en noyer taillés et assemblés se déployèrent lentement pour offrir l’accès aux visiteurs. Aucun garde en faction ou vigile au guet n’était visible depuis la cour d’enceinte. Un silence éternel régnait sous les créneaux ; seule était perceptible la musique des anges. Le piétinement des chevaux à l’arrêt martelait les pavés et produisait un son métallique que l’écho des remparts amplifiait et multipliait. Les chevaliers, inquiets et dubitatifs, transpiraient à grosses gouttes, tout en se sondant du regard, comme pour mieux s’interroger sur le comportement à adopter face à l’étrangeté de la situation. Ils ne maitrisaient pas les frissonnements qu’ils ressentaient le long de leur colonne vertébrale et qui leur glaçaient le dos. Bien que le château eût paru dépourvu de toute âme qui vive, ils avaient l’effroyable sensation de se sentir épiés. Ce n’était pas le moment de relâcher leur attention, ni de se laisser aller imprudemment à l’investissement des lieux de manière improvisée. La petite troupe semblait paralysée par l’atmosphère surnaturelle ambiante, et les chevaliers demeuraient pensifs, incapables de prendre la moindre décision. Les huit compagnons d’arme étaient figés, cloués à leur selle, se contentant de faire tournoyer sur place leur monture, tout en observant les bâtiments et s’épiant eux-mêmes, attentifs à la moindre réaction de l’un d’entre eux, avec le doute sur ce qui pouvait bien se tramer ou risquer de les surprendre à tout moment. C’est alors que la porte du pont-levis se mit à se refermer toute seule, déclenchant les mêmes cliquetis de chaînes et grincements de poutres qu’à son ouverture préalable. Rien d’autre ne se produisit et, alors qu’une interminable fraction de temps s’écoulait, les chevaux demeurèrent assez calmes et commencèrent même à retrousser leurs babines pour les faire souffler bruyamment. Leur comportement incita les cavaliers à mettre pieds à terre ; ce qu’ils firent d’un même élan et dans un seul mouvement d’ensemble. Guillaume, retrouvant calme et sang-froid, reprit l’initiative du commandement et s’adressa à Wilfrid, avant d’inviter ses hommes à prendre position et possession des lieux : – Tout en restant vigilants, je crois que nous allons avoir le loisir de procéder à l’usage des présentations. Mais en attendant de le faire, et reprendre quelques forces, nous allons tâcher de nous installer à l’abri d’une salle disponible, équipée si possible d’une grande cheminée ; je vois ici suffisamment de bois entreposé pour permettre de chauffer les esquines de tout un régiment. Malgré la fermeture du pont-levis qui semble indiquer que nous sommes invités à
rester dans l’enceinte par je ne sais quelle force mystérieuse, la place semble déserte. De toutes manières, nous sommes venus ici pour invoquer l’esprit de la Dame Blanche et nous soumettre à sa volonté. Notre sort est à présent scellé à son pouvoir et à ses intentions à notre égard. Donc, en attendant qu’elle se manifeste autrement que par ce profond silence, Hugues et Louis, mes frères, je vous invite à aller sonder le puits ; il est grand temps de faire boire les bêtes et nous désaltérer aussi par la même occasion, si Dieu veut, et faute de posséder une bonne vinasse de pays. De ce temps, Jacques et Raymond irons inspecter les écuries et voir si du fourrage propre est disponible. Pour notre part, Wilfrid, Pierre et Jean m’accompagneront à la visite des premiers bâtiments et à la recherche de quelques victuailles, même si c’est peu probable d’en dénicher en la circonstance. Mais, sait-on jamais, grâce au Ciel et à la Dame Blanche, peut-être y en a-t-il quelque part de miraculeusement conservées. Wilfrid, diminué par sa blessure à l’épaule, fut chargé d’ouvrir la marche, en éclaireur, tandis que Guillaume forma équipe avec Jean pour transporter Pierre, incapable de prendre appui sur sa jambe pourfendue et sanguinolente. Pierre avait été sanglé sur sa selle aménagée sommairement en brancard, à l’aide de deux longs billots de bois trouvés sur place. Arrivé au seuil de la première porte, et à l’entrebâillement de celle-ci, après que le loquet qui n’était pas verrouillé fut basculé, Wilfrid sursauta soudain et sentit ses doigts vaillants se crisper sur la poignée de son épée, surpris par la perception d’un horrible grincement déclenché par les gonds rouillés du chambranle. Une fois sa frayeur passée et avec moult précautions, il procéda à l’ouverture du battant qui donnait accès à l’intérieur d’une immense pièce carrelée de dalles noires et blanches disposées en mosaïque, meublée de tables et de bancs vides d’objets et équipée d’une très haute cheminée en pierres de taille. Des restes de cendres sèches volèrent au courant d’air et une odeur de renfermé monta aux narines de Wilfrid qui, après avoir inspecté lentement les lieux du regard, se glissa avec prudence à l’intérieur de ce qui semblait être un endroit réservé aux réceptions et autres cérémonies. Tenant toujours son épée au poing, le dos collé au mur, il entreprit le contournement, de pas chassés en pas chassés, de tout le périmètre de la salle qui paraissait exempte de présence humaine. Seul, un chandelier à trois branches ornait le support saillant d’une pierre plate, incrustée dans l’encadrement décoratif du foyer. Une fois certain de ne pas être sous la menacer d’un danger potentiel, il alla jeter un ultime coup d’œil par la fenêtre dominant la cour d’enceinte et qui offrait une vue dégagée jusqu’à l’imposante porte du pont-levis, toujours solidement fermée. Le soleil était déjà haut dans le ciel et infiltrait sa lumière au travers des larges croisés donnant sur la façade. Sans manifester d’émotion particulière, Wilfrid ressortit pour faire part de ses investigations à ses compagnons qui installèrent alors Pierre plus confortablement, à l’intérieur de leur nouveau refuge. Ils l’allongèrent sur deux bancs mis côte à côte, le dos soutenu par sa selle bloquée contre l’une des parois, près de la cheminée qu’ils s’apprêtaient à fournir en bois. Jean et Guillaume avaient entrepris d’effectuer les navettes d’approvisionnement entre le stock repéré sous les voûtes du rempart d’accès qui s’élevait jusqu’au plus haut donjon et leur abri du moment. Ils avaient laissé Pierre sous la surveillance de Wilfrid. Les deux éclopés profitèrent de cet instant de répit pour examiner l’état de leurs plaies. Quand Guillaume et Jean eurent terminé leur dernier voyage, Hugues, Louis, Jacques et Raymond venaient de rejoindre les deux blessés. Les nouvelles étaient rassurantes ; les chevaux, abreuvés et rassasiés, avaient été conduits aux écuries, tandis que le puits, qui n’était pas tari, avait pu fournir suffisamment d’eau limpide pour remplir également les quatre seaux qu’Hugues et Louis venaient de ramener. Guillaume demanda à chacun de ceux qui étaient valides de fournir un dernier effort pour se mettre en quête de nourriture, avant de revenir se chauffer devant le feu crépitant de la cheminée et se soumettre aux présentations promises à Wilfrid. Tandis que Wilfrid et Pierre profitaient de l’eau fraîchement puisée pour nettoyer leurs blessures en mal de cicatrisation, Guillaume ressortit pour aller arpenter les remparts érigés
dans la continuité du pont-levis. Il avait beau observer les alentours, aucun mouvement provenant de l’extérieur ne se manifestait. Les autres compagnons s’étaient séparés en deux groupes formés d’Hugues et Louis pour l’un et de Jean, Jacques et Raymond pour l’autre. Le trio s’était engagé au-dessus des voûtes pour aller contrôler le donjon supérieur et le duo entreprit de poursuivre l’exploration des pièces contigües aux installations du bas. Il était midi sonnant, quand Guillaume, revenant de sa ronde du bout des créneaux les plus excentrés, aperçut Hugues et Louis en train de réintégrer la pièce commune qui servait d’hébergement à l’escouade templière. Hugues portait sur son épaule une espèce de gros sac qui ressemblait à un torchon grand comme un drap et qui enveloppait un contenu aux formes dodues et arrondies. Louis qui lui emboitait le pas tenait à la main un panier rempli de ce qui semblait être des fioles. Lorsque Guillaume rejoignit ses compagnons déjà installés à l’intérieur, Louis était en train de découper en tranches fines un jambon cru, déshabillé de son tissus protecteur et qui avait été conservé avec du gros sel. Hugues, quant à lui, avait sabré une bouteille de vin d’Arbois qui, au gout de ses dégustateurs, ne semblait pas avoir tourné au vinaigre. – Oh ! Oh ! S’exclama Guillaume au constat du festin. Voilà qui va nous redonner force et vigueur. – Oui, d’autant plus que la cave d’où nous avons déniché ces agapes est bondée d’élixir de pareille qualité, répliqua Hugues. – Parfait ! Parfait ! Gloutonnez-vous ! Requinquez-vous ! En attendant les autres pour festoyer avec eux, je vais remettre du bois dans l’âtre. Wilfrid n’avait pas appétit, il se contenta d’une gorgée de vinasse. Sa blessure s’était infectée et lui tiraillait violemment l’épaule. La douleur, à présent assez vive et tenace, lui donnait une sensation de brûlure qui se propageait tout au long du bras. Pierre était encore plus mal en point ; installé devant la cheminée, il essayait, sans y parvenir, de trouver un sommeil capable d’apaiser sa souffrance. Guillaume, qui veillait à tout, se rendit compte que les deux hommes n’étaient pas au mieux. Il examina à tour de rôle leurs vilaines blessures et prit la décision de les désinfecter avec un poignard préalablement rougi dans de la braise ardente. Au contact de la lame brûlante sur les chairs endolories, Wilfrid hurla de douleur et Pierre s’époumona jusqu’à s’évanouir. Une odeur rappelant le cul de poulet passé aux flammes envahit la pièce et les deux souffrants se mirent à transpirer et grelotter de fièvre. La dégradation physique des deux blessés avait terni l’ambiance des festivités, ce qui n’empêcha point Louis de prélever une dernière tranche de jambon sur l’os déjà bien entamé et de se rincer la gorge avec un ultime gargarisme au vin d’Arbois. Guillaume, préoccupé par l’état de santé des blessés, réalisa d’un coup que Jean, Jacques et Raymond n’étaient toujours pas redescendus du donjon dominant les fortifications. Il chargea Louis de veiller aux besoins des éclopés et demanda à Hugues de l’accompagner à la recherche des disparus qui n’avaient plus donné signe de vie depuis la fin de matinée. L’après-midi était déjà bien entamée et le soleil terminait sa descente ; sans encore être parvenu à s’enfoncer dans les abîmes d’au-delà l’horizon. Ce constat rappela à Guillaume que le château était implanté selon une structure s’orientant de l’occident vers l’orient. Le donjon surplombant l’ensemble de l’ouvrage se dressait au grand Est et, dans leur ascension du dernier chemin de ronde qui s’élevait vers les remparts supérieurs, les deux chevaliers étaient précédés de leur ombre qui ne cessait de croitre. Au loin, la vue se dégageait au-delà du pont-levis et, à l’extrémité de la pointe construite au plein midi, se dressait la tour de la Dame Blanche, là où des autochtones l’avaient aperçue certaines nuits de pleine lune. Arrivés au seuil de la grande porte en chêne massif, qui commandait l’accès au donjon et qui était restée entrebâillée, Hugues et Guillaume la rabattirent complètement et s’engagèrent sous les chapiteaux de soubassement, tout en dégainant leurs épées et en rasant les murs, afin de s’infiltrer prudemment à l’intérieur du dernier retranchement de la garnison fantôme.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Les 12 portes du Kaama

de editions-edilivre

Le Prix des choses

de editions-edilivre

Le Chant de Marie

de editions-edilivre

suivant