La lumière rouge

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Un homme tourmenté par les remords est à la recherche d’une absolution. Pour Jérôme, le sacerdoce pourra-t-il lui faire oublier, l’aidera-t-il à se pardonner lui-même pour ce drame épouvantable qu’il a provoqué par sa vie de débauche ? Ou bien ce sera Mathilde, cette femme qu’il aime comme il n’a jamais aimé et qui est prête à tout pour l’aider ? Les deux , sans doute... Mais revient la sempiternelle question du mariage des prêtres catholiques ! Vous ne pouvez pas vous imaginer mon père, ce que je peux prier pour qu’il me revienne ! Pourquoi toujours ce célibat ridicule dans cette église ? Pourquoi pas ça ? Je n’aurais pas refusé d’être l’épouse d’un prêtre, pourquoi ne pas leur donner cette liberté ?! Vous voyez ce que cela peut engendrer ?!
Publié le : lundi 13 juin 2011
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EAN13 : 9782748106763
Nombre de pages : 277
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LalumiŁrerougeFran ois Cyriaque
LalumiŁrerouge
ROMAN' manuscrit.com, 2002
ISBN: 2-7481-0677-6 (pourlefichiernumØrique)
ISBN: 2-0676-8 (pour le livreimprimØ)Avertissementdel Øditeur
DØcouvertparnotrerØseaudeGrands Lecteurs(libraires,revues,critiques
littØraires etde chercheurs),ce manuscritestimprimØ telunlivre.
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− Le principal tourment qui hante l esprit de
l’homme est l’apprØhension de son devenir. Le
prØsomptueux, sait ce qu il fera demain, le sage le
soup onne, mais celui qui a l expØrience et la Foi
en Lui, n aura rien à craindre et se verra purifiØ,
commeLui-mŒmeestpuretilrecevraunecouronne
de justice.
JØr me pensait à tout cela, c Øtait l aum nier
qui le lui avait dit. Il lui avait parlØ ainsi, maintes
et maintes fois, pendant cent soixante-quatorze
semaines, les mercredis.
−EnconsØquencesdesfaitsquiluisontreprochØs,
letribunalcondamneJØr meDollinàsixansdepri-
sondontdeuxavecsursis!
Envoil unquiauraitpuprØsumer,mieuxmŒme,
certifier son avenir : Le PrØsident de la Cour d As-
sises.
Avec les remises de peines, mille deux cent dix-
huit jours venaient de passer. Aujourd hui 14 no-
vembre, le lourd portail du centre pØnitencier s’ou-
vraitpourlaisserpasserJØr meDollin. Sursonave-
nir. Il avait trente-cinq ans.
SonregardbleulavØreflØtaitlesespØrancestrom-
pØes, les illusions dØchues. Les innombrables idØes
de suicide avaient donnØ une pâleur mate à son vi-
sage, le halo jaun tre qui entourait ses yeux, les
7La lumiŁre rouge
cernes profonds, laissaient croire en un homme sor-
tant d’une vie de dØbauche et d orgie. Ses lŁvres
s Øtaient resserrØes. MalgrØ cela, il tenait dans sa
poche, un certificat du mØdecin de la prison : un in-
f me malingre de soixante ans avait prit ce titre et
avaitcroupitdanscetuniverscarcØraldepuislejour
oø, vraisemblablement par erreur, on l avait fait ju-
rer par Hippocrate.
Le certificat prØsumait que, le nommØ JØr me
Dollinquittaitcejour,l ØtablissementenparfaitØtat
de santØ.
Il demeurait maintenant quitte avec la sociØtØ, se
montrerait-ellequitteaveclui? C estcefameuxave-
nir qui le dira. C est de cet avenir que lui avait sou-
vent parlØ Fran ois. Tout le monde dans le Centre
appelait«Fran ois»lepŁreFran oisBourrieuxau-
m nier carcØral. Ce petit bonhomme grassouillet
avaittoutenluiquiauraitpuŒtresynonymedebontØ
etdecharitØ,lavraie,celledel me,pascellequiest
prŒchØeavecl escarcellehypocrite. Quandlejourde
visitevenait,ilentraitdanslacelluledeJØr me,s as-
seyait à cotØ de lui sur le lit, lui tapotait la cuisse de
sa main boudinØe, cette main qui rassurait et qui in-
timidait aussi. Un courant chaud envahissait immØ-
diatement le corps du prisonnier, cette angoisse que
l on ressent dans les moments d’intense Ømotion lui
roulait parfois dans la gorge, à tel point qu il en au-
rait pleurØ. Ils parlaient, parlaient, longtemps, mais
ne se disaient jamais autant que lors du premier re-
gardqu ilsØchangeaient. DanslesyeuxdeceprŒtre,
il y avait toute la paix du monde, JØr me y voyait
tout ce qu il n’avait jamais vu dans aucun autre re-
gard : Il y voyait le pardon, il y voyait les regrets.
Lesregretsconduisentaupardonetlepardonàlali-
bertØ,alorsàcesmoments-l ilØtaitlibre. Quandcet
hommecommen aitàparler,toutpourceprisonnier
semblait facile, simple. Il se sentait souvent comme
l aigle qui, dans son vol calme plane au-dessus du
8Fran ois Cyriaque
monde. Il devenait solide, fort inaccessible, invio-
lable. UneforcemagiquepØnØtraitenlui,etlesmurs
de sa prison devenaient de l air au travers duquel il
s’engouffraitpourdispara treetrevenaitdansunŒtre
neuf, sans passØ.
Quand l aum nier Øvoquait cette fameuse croix
dontJØr meavaitentenduparlerdanssajeunesseet
quiØtaitunechosesanssignification,cettecroixde-
venait immense,et l Hommequi yØtaitclouØet qui
souffrait, avait pour lui, rien que pour lui, dans ce
visageinondØdesang: unsourire,ungrand,unma-
jestueuxsourire. Acemomentilavait,affreusement
honte,carilsavaitque,danstoutcesang,unegoutte
au moins coulait à son intention pour son pardon. Il
avait souvent imaginØ que cet Homme qui lui sou-
riait, serait l à l attendre aujourd hui, à sa sortie. Il
se retrouva seul, l Homme n Øtait pas l , mais son
sourire Øtait toujours prØsent dans l inextricable de
sonespritaveccetatrocemØli-mØlod idØes,chacune
controversantl autre. Ilsesouvintd unpropostenu
par le pŁre Bourrieux : « Tu as compris maintenant,
cartuasØveillØtaconscience,ceseradØsormaiselle
qui te guidera sur ton chemin » JØr me l avait re-
gardØ,saisitd’unsentimentsansnom,unesensation
inconnue qui venait de na tre en lui, quelque chose
quinepourraitpasavoirdefrontiŁresetquilepour-
suivrait jusqu l infini, ce genre de grandes Ømo-
tions qui dØpassent les limites de notreintellect.
Une derniŁre fois il se retourna, les portes
s’Øtaient refermØes, une voix stupide lui avait dit au
passage : « A la prochaine Dollin ! » il n y avait
pas prŒtØ attention. On ne rØpond pas à la voix de
la bŒtise.
Il s Øtait mis à marcher le long du trottoir, le
temps, malgrØ la saison, Øtait doux. Les jours
derniers, il avait plu sans interruption. Un ciel de
novembre en pluie vu par la fenŒtre d une prison,
c’est la fin du monde, on voudrait s y pendre.
9La lumiŁre rouge
Aujourd hui, un soleil timide s essayait. Il tourna à
droite à l angle de la rue, il venait, pour la premiŁre
fois depuis trois ans, de parcourir cent mŁtres en
ligne droite. L -bas, il n y avait que les six mŁtres
sur quatre de la cour de promenade au ciel de grille
et les quatre mŁtres sur trois de sa cellule au ciel de
bØton, comme le couvercle d un tombeau.
Il respira profondØment pour s enivrer de cet air
sanslefiltredesbarreaux,puissortitdesapocheun
morceau de papier soigneusement pliØ, et relut pour
la ØniŁme fois l adresse qui y Øtait inscrite : « PŁre
Fran oisBourrieux,7placeSaintLuc,Ch teauroux.
Il avait aussi inscrit son numØro de tØlØphone. Non,
il n Øtait pas seul, il y avait cet homme.
− Tu appelles ou tu viens quand tu veux, le jour
oulanuit,sijenesuispasl ,ilyaunrØpondeurlui
avait dit le prŒtre, pas plus tard qu hier à l occasion
de sa derniŁre visite.
Ilreplialepapieretleglissadanssapochecomme
s il s agissait d un document sacrØ.
Ce papier devenait amulette. Une amulette sym-
bolisant l espoir, comme le marin reput par la tem-
pŒte qui aper oit enfin briller le phare de son port.
L’avenir,ildevaitenavoirun,quin apasd avenir?
Le problŁme qui se posait Øtait de savoirlequel.
En prison, il avait liØ amitiØ, pour autant que
l amitiØ puisse exister dans cet endroit, avec un
certain Fruchaux, un gar on sombre, petit et lourd,
poilu comme un singe, il Øtait l parce qu’il avait
la f cheuse manie de frapper à chaque fois que la
police l interpellait et, Øtant donnØ sa physionomie,
et la vie qu’il menait, il Øtait souvent interpellØ. Il
se disait savant en ØsotØrisme, et disait avoir des
donsdevoyance,maisnevoulaitpaslesexercerici,
cependantildonnaitsurcettescience,forcesdØtails,
anecdotesappuyØesdecequ ilappelait«preuves».
Il avait une force de conviction telle qu il avait
quelque peu troublØ JØr me qui, à ces moments,
10Fran ois Cyriaque
s’Øtait promis d aller consulter les oracles dŁs sa
sortie. Fruchaux lui avait recommandØ certaines
personnes. Ensuite, le bonhomme avait ØtØ trans-
fØrØ,et JØr me n entenditplusparlerd ØsotØrisme.
AprŁsmaints refus, il consentit à rencontrerl au-
m nier,onluienavaittellementditdebienpendant
les promenades.
Il Øtait là maintenant, libre ! Au fait, oui ! Il Øtait
libre ! Il allait falloir assurer le poids de ce mot, en
troisansilØtaitdevenuunassistØ. Debout,immobile
àl’angledelarue,ilregardaitlavitrinedel’oise-
lier. L ,semŒlaitlescrisdesperrucheseffarouchØes,
quelquescanaristendirentlecou,inquietsparlaprØ-
sencedecetinconnuquilesfixaitcurieusementdans
sa veste de velours au travers de la vitrine sale. Des
Rouges-gorgesorgueilleuxledØvisagŁrentenbascu-
lantlatŒtedegaucheàdroite,toutenhaut,solitaire,
prØtentieux,l airaigreetlaminerenfrognØeun per-
roquetl ignora. Dufonddumagasinsurvenaientles
cris amers des mainates. Un vieil homme, petit et
sec parut sur le pas de la porte, il avait les mains
derriŁreledos,lecorpssquelettiqueenveloppØdans
une blouse grise trŁs large qui tombait plus bas que
lesgenoux,desmŁchesblanchescoulaientenfilasse
d’unbØretpoussiØreuxetenfoncØjusqu’auxoreilles.
Ilfixalepassantdesesyeuxrougis,unmØgotminus-
culefumaitaucoindeseslŁvres. Unesortedevision
spectrale dans un rayon de soleil. Qu avait donc de
siØtrangece passantpoursuscitersonattention bla-
sØe ainsi que celle de ses oiseaux ? De sa bouche
à peine perceptible, se dessina un sourire qui laissa
appara trequelques dents rescapØes et jaunies.
− On diraitque a va semettre aubeau, dit-il.
JØr me eut un lØger sursaut, il rØalisa qu’on lui
parlait,àlui. UnvoilesedØchira,lesbruitsdelarue
rØsonnŁrent soudain. Ce vieil homme lui parut su-
bitement fort sympathique, il Øtait la premiŁre per-
sonne qui s adressait à lui, la premiŁre voix de la
11La lumiŁre rouge
libertØ. S il n avait pas craint d Œtre ridicule, s il
n avait pas rØfrØnØ un Ølan, il aurait prit l homme
dans ses bras et l aurait embrassØ. Il se contenta de
lui rØpondre par l affirmative et engagea un instant
la conversation sur le contenu de la vitrine, puis lui
serra la main et s en alla.
12DEUXIEME CHAPITRE
C Øtait un 10 juin, trois ans auparavant que
JØr me Dollin entendit vers sept heures du matin,
sonner à la porte de son pavillon qu il avait achetØ
avec Sylvie, sa femme. Une bien jolie maison, sur
sous sol, quelque peu retirØe en campagne Berri-
chonne, tout prŁs d un hameau nommØ Les Bordes,
non loin d Issoudun. Disposant d un vaste terrain,
ils l avaient transformØ en un jardin d agrØment qui
attiraitlesregardsdeceuxquipassaient. AprŁsavoir
franchitleportaildebois,onempruntaituneallØede
ciment bistre qui traversait une pelouse. Plus haut
sur la gauche, une pergola oø s accrochaient rosiers
grimpants et sarmenteux aux fleurs rouge Øcarlate.
Faites de poteaux de bois grossiŁrement Øquarris,
elle servait de coin repas les jours d ØtØ. Un peu
en retrait, un barbecue de pierres. Sur la droite,
parsemØsurlapeloused unvertprofond,s Øtalaient
nonchalamment des JunipØrus aux reflets argentØs,
un Tamaris se tortillait en Øclatant le vaporeux de
sesinflorescencesrosefoncØ. DeuxRhododendrons
maculØs de jaune marquaient le dØpart de l escalier
de briques rouges aux degrØs bas et larges. Une
terrasse ceinturait la totalitØ de la maison aux larges
portes-fenŒtres. En faisant le tour on arrivait sur un
terrain beaucoup plus grand qui dØclinait en pente
lØgŁre jusqu’à la riviŁre. Une autre allØe serpentait
jusqu un buisson ardent aux fruits orangØs vifs,
13La lumiŁre rouge
puis, plus haut des Buddleias porteurs de ces fleurs
odorantes aux Øpis violets pourpres qui attiraient,
en la saison, un nombre considØrable de papillons
multicolores. Tout pourreflØtait le bonheur, la paix,
la sØrØnitØ.
C estSylviequialla ouvrir cejour-l ,ils’annon-
ait beau pourtant, sans histoire, le ciel Øtait d un
bleu sans t che, le petit vent lØger et doux venait de
l Esttransportaittouteslesmerveilleusessenteursde
cette fin de printemps.
Ilyavaitl deuxgendarmes,unfourgonattendait
surleborddelaroute.
− Bonjour… Madame Dollin ? AvaitdemandØ le
plus gradØ, un homme d une cinquantaine d’annØes
aux tempes grises à l air triste et insensible.
Sylvie avait secouØ ses mŁches blondes en signe
d acquiescement. Le deuxiŁme gendarme, à peine
trente ans, considØra cyniquement la jeune femme
qui Øtait vŒtue tout juste d un maillot lui arrivant à
mi-cuisses.
− Monsieur Dollin est-il ici ? Avait poursuivit le
chef, indiffØrent au physique de Sylvie.
IlnerØponditpasquandelledemandalaraisonde
cette visite matinale. Sans autres formes, les deux
gendarmes entrŁrent, le plus jeune fr la volontai-
rement de son bras la poitrine de l’h tesse, si bien
qu elle dut faire un pas en arriŁre.
−Asseyez-vous,jevaislechercher,dit-elleaprŁs
les avoirlaissØdanssalon,ilestentrØ trŁstardhier.
Les deux hommes ignorŁrent l invitation et res-
tŁrent debout, le plus jeune l avait suivit des yeux,
Sylvie Øtait belle, et la tenue dans laquelle elle Øtait
ne pouvait qu attirer les regards. Le chef s’aper ut
dumanŁgedesoncollŁgue,illuilan auncoupd oeil
rØprobateur, l autre pouffa et se retourna.
JØr melesavaitrejointauboutd unmoment,car
ildormaitencore,lescheveuxØbouriffØsetlevisage
hØbØtØ surgissant d un profond sommeil.
14Fran ois Cyriaque
− Je vous demanderai de vous habiller et de bien
vouloir nous suivre… Dit le plus vieux sans autre
prØambule.
SylviequiØtait restØeen retrait regarda sonmari,
puis les gendarmes.
− Que se passe-t-il ? Demanda-t-elle.
JØr me surprit ne put que rØpØter la mŒme ques-
tion.
− Nous devons vous entendre pour une affaire
vous concernant…
− Vous ne pouvez pas m’entendre ici ? Ou je ne
peux pas passer chez vous tout à l heure … Enfin,
je ne comprends pas… Et puis aujourd hui j ai des
rendez-vous de travail.
− Non, il faut que vous veniez avec nous à la
brigade,vousn enaurezpaspourlongtemps…allez
vous habiller.
Cette derniŁre phrase n Øtait plus une demande
mais un ordre. Sylvie avait suivit son mari dans la
chambre, le jeune gendarme, aprŁs un geste de son
chef leur avait embo tØ le pas, il se tint dans l enca-
drementdelaportesansaucunedØcence,sonregard
avait fait rapidement le tour de la piŁce, la porte-fe-
nŒtre Øtait ouverte mais les volets clos. Ses yeux
s’Øtaient aussi posØs sur le lit dØfait, son imagina-
tion vagabonda puis, ils allŁrent ironiquement vers
la jeune femme. Il Øtait facile de deviner ses pen-
sØes, elle se dØtourna.
− Vous avez peur que je me sauve ! ? Lui dit
JØrmô e.
−Pasdutout…Parcequevousauriezdesraisons
de vous sauver ?
JØr menerØponditpas,d unemaintremblante,il
s’habilla.
− Qu est-ce qui se passe JØrôme ? demanda Syl-
vie.
− Mais je n en sais rien ! Comment veux-tu que
je le sache ! Que veux-tu qu il y ait ! ?
15La lumiŁre rouge
− Tu as provoquØ un accident, quelque chose
quoi… Enfin, tu dois bien savoir !
−Jetedisquejen ensaisrien! Jen ensaisrien …
− J ai le temps de me raser ?
− Non, non, allons-y vous n en avez pas pour
longtemps.
Sylvie avait regardØ avec effroi son mari mon-
ter dans le fourgon, l angoisse Øtait telle qu ils ne
s ØtaientpasmŒmeembrassØcommeilslefaisaientà
chaque fois qu ils se sØparaient, elle suivit des yeux
levØhiculequipritladirectiond Issoudun. Unlong
moment elle Øtait restØe plantØe l , imaginant tout,
apprØhendant tout. Heureusement, la maison Øtait
isolØe, il n y avait pas de voisins, personne n avait
pu voir JØr me partir.
Depuis ce jour, JØr me ne verra plus Sylvie que
troisfois,auparloirdelaprison,latroisiŁme,ellelui
annon a sans mØnagement qu elle avait entamØ une
procØdurededivorce. Quatremoisplustard,JØr me
fut prØsentØ en conciliation, puis devant le tribunal
quipronon aledivorceà cestords. Sylvievenditla
maison, prit la part qui lui revenait. L’autre partie,
celle de JØr me, fut bien grugØe par les avocats, le
reste dormait sur un compte bancaire.
CettedØcisiondutribunalfutpirequelorsqu ilen-
tendit que sa culpabilitØ avait ØtØ retenue par les ju-
rØs. IlavaitgardØl espoirquesafemmel aimaiten-
core, qu elle allait revenir sur sa dØcision. Elle Øtait
d untempØramentvif,commelatempŒtequisurvint
tout àcoupdansl ocØan,pourtourneraucalmeplat
ensuite. S il avait ØtØ là, prŁs d elle, il aurait pu se
battre, se dØfendre, la dØfendre contre ses pires en-
nemis: safamille,etsesamisquiavaienttousØtØde
leurs bons conseils de « gens bien comme il faut »
enfin toute cette impudeur qui se dØcha ne au dØtri-
ment de l Œtre diminuØ. La bŒte est faible ! que la
bŒtemeure!! EtpuisilyavaitdßavoirDominique,
ce dandin abjecte qui tournait autour d elle depuis
16Fran ois Cyriaque
longtemps. JØr me s Øtait souvent demandØ, si elle
luiavaitcØdØ. SylvieavaitØtØpourluitoutcequ’un
hommepeutrŒverd unefemme;uneamantefidŁle,
une femme, une amie, une mŁre…
Quand il entra dans les locaux de la gendarme-
rie, il Øtait encore loin de supposer les raisons qui
l’avaientconduitici. Onlefitasseoirsurunechaise
mØtallique dans un bureau, et on le laissa ainsi plus
d’une demi heure. Les gendarmes s affairaient au-
tourdelui,enparlantdebanalitØs,leprenantparfois
à tØmoin de leurs discutions, il fut question un mo-
mentduvainqueurdutourd Italiecycliste,ilslefai-
saitcommesiilavaitØtØunsimpleamidepassage. Il
sutplustard,paruncompagnondecellule«qu ils»
faisaient toujours comme a pour augmenter la ten-
sion nerveuse. On l emmena dans un autre bureau,
plus petit, un adjudant attendait, un grand blond à
l’allure germanique. C’est à partir de ce moment
queleschosessØrieusescommencŁrent. LapremiŁre
question fut tranchante :
− Pouvez-vous nous dire oø vous Øtiez le jeudi
30 mai dans l’aprŁs-midi ! ?
Une confusion insoutenable se saisit de tout son
Œtre. HØsitant,sepaniquantilrØponditlavoixØtouf-
fØe.
−Jenesaispas…Autravail,jesuissurlaroute…
Je n ai pas mon agenda, je ne peux pa vous dire
comme a … Mais pourquoi ! ?
−HØ! coupal adjudant,tuasdØj vudespolarsà
la tØlØ, hein ! ici, c est pareil, c est nous qui posons
les questions… Tu connais ? Bon !
UnevoixsurgitdederriŁrelui,ellevenaitdugen-
darme qui Øtait venu le chercher.
− On va te dire oø tu Øtais, et sans agenda… Tu
Øtais à Poitiers ! Exact ?
−Oui,oui,jevaistouteslestroissemainesàPoi-
tiers, ma tournØe quoi… C’est interdit ?
17La lumiŁre rouge
−Faispaslemalin! c’estunbonconseil…Qu as
tu fais ce jour-l à Poitiers ?
− Ma tournØe, comme d habitude.
− Ta tournØe de quoi ! ?
− Enfin mes clients… Mais qu est-ce que j ai
fais ! ?
AprŁsunlongsilence,celuiàl airgermaniquese
leva,fitletourdesonbureauetvintseplacerfaceà
lui.
− Un viol ! ! Tu as violØ une pauvre gamine de
vingt ans ! ! Tu vois ? C est tout ! oui ; c Øtait
tellementbanal,oudansteshabitudesquelefaitt as
ØchappØ… Tout à fait entre nous, je vais te dire une
chose… J ai une fille de vingt ans moi aussi… Tu
comprends ! ?
Le monde venait d exploser, un sØisme dans ce
petitbureaudegendarmerieaufinfonddelaFrance.
Ilpassaenquelquessecondespartouteslescouleurs.
Un voile se mit devant ses yeux, un goßt acide lui
monta dans la gorge.
Serendantcomptedel effetproduitungendarme
profita de la situation, il lui exhiba, à quelques cen-
timŁtres des yeux la photographie d’une jeune fille
aux boucles brunes, le visage souriant.
− Tu connais ! ! ?
Tout passa dans l esprit de l’accusØ, la peur, la
rØvolte,surtoutlarØvolte,elleluibrßlaleventre. Un
instinct de dØfense pritledessus, une rØaction jugØe
stupideparlasuitemaisilavaitentenduquelquepart
qu il fallait toujours nier, alors il nia.
− Non ! Qui cest ?
− coute,repritl adjudant,on n apas detempsà
perdre, le jeudi 30 juin tu as rencontrØ cette pauvre
gosseettul aviolØe,onatoutl ,tonsignalement,le
numØrodetavoiture,unepetitet chedevinquetuas
l , sous l aisselle gauche et que l on va vØrifier tout
desuite,ellen apaspul inventerça! Allez! mets-
toi torse nu ! Je poursuis : tu l as rencontrØ dans
18
’Fran ois Cyriaque
un bar, vers dix-sept heures, « le NapolØon » tu l as
draguØ, elle t a dit qu elle Øtait à la recherche d un
emploi, tu lui à dit avoir un cabinet d assurance et
que tu avais justement besoin d une secrØtaire. A la
suitedequoi,lagosseacruàtesbobards,l tulafaite
boire et ensuite lu l a entra nØe dans une chambre
meublØequetulouesàtonnomettul aviolØe,tuas
encoredelachance,elleestmajeure,maisilyaviol
tout de mŒme. Tu as encore une deuxiŁme chance,
c’estquetusoisl avecnousaujourd hui,parceque
le pŁre de la petite, je te le dis, c est pas un fin…
C’estmŒmeunmØchant,ilatoutestescoordonnØes.
« Ou vous le mettez en taule, ou je le tue ! » a-t-il
dit aux collŁgues de Poitiers. Et ils ont eu la nette
impressionqu ilneplaisantaitpas…Etsoitditentre
nous, je me mets à sa place au pŁre … Bon…
Des larmes coulŁrent sur le visage de JØr me, du
regard il fit le tour des gendarmes qui Øtaient l . Il
s’effondra.
− Oui, avoua-t-il enfin, j ai couchØ avec cette
fille… Mais elle Øtait consentante… Je ne lui ai ja-
mais dit que j avais un cabinet d assurance … Ce
n’est pas mon genre, je lui ai dit simplement que
j’Øtais l agent d un cabinet qui recherchait effecti-
vementunesecrØtaire…Demandezàmonpatron,il
m’avaitdemandØsijepouvaisluitrouverquelqu’un.
−EntendupourcettederniŁrechose,lescollŁgues
ontrencontrØtonpatron, aconfirmecequetunous
dis, mais il t a confiØ cela parce qu il te sait dra-
gueur…Ca,c estpasunbonpoint…Passonsldes-
sus, a n empŒche pas le viol. Le soir de ce fameux
jour, elle est rentrØe chez elle en pleurs, ses parents
ont rØussit avec l aide du mØdecin de famille à lui
faire dire ce qui Øtait arrivØ, sur l instant ils dØpo-
saient plainte. C est une famille qui a en plus cer-
taines relations hautement placØes, ça a tournØ ron-
dement je peux te le dire. Un mØdecin a examinØ la
gosse,ilaconcluquedansl aprŁs-midi,elleavaiteu
19
àLa lumiŁre rouge
unrapportsexuel,etqu elleenrestaitprofondØment
choquØe, il affirme… Le mØdecin… Que c est un
rapportavecviolences…TonpatronettescollŁgues
disent que les minettes c est plut t ton genre … Pa-
ra t que tu te vantes assez souvent des… conquŒtes
et tu aimerais surtout les rapports de force avec les
femmes.
Les autres gendarmes rigolŁrent ironiquement
sous l’allusion.
JØr mes effondra,lescoudesappuyØssurlesge-
noux, la tŒte pendante, il dit dans un souffle.
−Jenesuispasunviolent…Cen estpasvraitout
a !
Ilmarquaencoreunmomentd’hØsitation,chercha
sesmotsetreprit:
− Elle m a dit aimer à ce qu on la frappe … Au
dØpart, je n ai pas voulu…
JØr me se tut à nouveau, il revivait la scŁne avec
cettefille,elleluicriaitdelafrapper,qu ellenepou-
vait ressentir du plaisir que par ce moyen, que a
l existait,ils ØtaitlaissØaller …Ilnecomprenaitpas
pourquoi, mais il s Øtait exØcutØ, ça avait dß laissØ
des traces.
PØtrit de honte, il rØpØta ses pensØes aux gen-
darmes. On enregistra sa dØposition, il continua à
nier le viol, à un moment il pensa qu on le croyait,
qu il allait Œtre libØrØ, mais ils reprirent leurs harcŁ-
lements pour obtenir des aveux. L’aveu ! la preuve
la plus incontestable qui soit. Il pensa à Sylvie, qui
allaitsavoir. Oui,ill’avaitsouventtrompØ,trŁssou-
ventmŒme,ellenel’avaitjamaissu,cartoutsepas-
sait loin du domicile conjugal, loin de tout tØmoin,
jamaisilnes ØtaitvantØdeceladevantsescollŁgues,
qui eux aussi maintenant savaient ! Ils l avaient ou-
trageusement enfoncØ, trahi, pourquoi ? Dans quel
intØrŒt ? Devant une femme qui lui faisait ne se-
rait-ce que l ombre d une avance, il ne se contenait
20Fran ois Cyriaque
plus… Il Øtait comme ça. Son attirance pour les
femmes l avait entranØî l .
Dans le courant de l’aprŁs-midi, on le prØsenta
devantunsubstitutduProcureur,bienentendu,cefut
unefemmequielleaussi,concluraauvioletordonna
son incarcØration immØdiate.
Quelquessemainesplustard,devantlejuged ins-
truction il fut confrontØ à cette maudite et perverse
gamine qui l avait conduit à la dØchØance. Avec un
aplombdantesque,elles Øtaitmiseàpleureretavait
reconnu l homme qui l avait battue et violØe. Tout
Øtaitcontrelui,mŒmel’actualitØs enmŒla: uneen-
fant avait ØtØ retrouvØe morte, ØtranglØe et violØe,
puis une autre, et une autre eore, le viol, les vio-
leurs, les suspectØs violeurs ne devinrent pas dans
larØgion,unsujetdeplaisanterie,cedevintunehan-
tise. L opinion publique se sensibilise en fonction
desØvØnementsqu ellevitaujourlejour. Ilestbien
connuqueleseffetsdelajusticepeuventsediffØren-
cier en fonction de l actualitØ. Une juridiction sera
plussØvŁrequ uneautresurundØlitousuruncrime
dans la mesure oø les faits ont tendance à se repro-
duire en rØpØtition, alors la justice Øtablit son ver-
dict renforcØ par un « ras le bol » collectif et cela
a tendance souvent à ressembler à de la vengeance.
Sus aux vilains petits canards ! ! La Loi, qui n a
souvent rien à voir avec la Justice, est Øgale pour
tous dit-on, lisons et comparons les comptes rendus
d’audience, pour un dØlit ou crime identiques dans
diffØrentes rØgions de France et l on voie la prØten-
dueØgalitØ. Heureusement,JØr merØussitàavoirun
avocat à la hauteur, à force de recherches et par les
diffØrents examens qu il subit par des experts psy-
chiatres, il fut dit que le prØvenu ne prØsentait pas
les caractØristiques laissant prØtendre à la perversitØ
et à la violence sexuelle. On retrouva en outre, des
personnes connaissant « la victime ». Certaines dØ-
clarŁrent avoir «entendu dire »que cette charmante
21La lumiŁre rouge
jeune fille avait des relations sexuelles plut t, ani-
mØes,aveccertainpenchantpourlemasochisme. Le
dØlitdecoupsetblessuresvolontairenefutpasvrai-
mentretenu,quandauviolproprementdit,malgrØla
persistancedelavictimedanslemaintientdecesdØ-
clarations et gr ce aux tØmoins à dØcharge, le doute
partagea les JurØs au bØnØfice de l accusØ. Laure
Bertault, c Øtait le nom de cette fille, n obtint pas
bonne presse, mais elle ne revint jamais sur ses dØ-
clarations.
Et Sylvie resta sur sa dØcision.
22TROISIEME CHAPITRE
Un «Øducateur» dØsignØ parle comitØdeproba-
tion devait suivre JØrôme et veiller à sa rØinsertion.
Ils devaient se voir toutes les semaines. JØr me de-
vaitrendrecomptedesesactesets efforcerdetrou-
ver un d emploi.
− Se sera toutes les semaines pour commencer,
avait dit l Øducateur, ensuite, en fonction de l Øvo-
lution devotresituation,on espacera nos rencontres
et cela pendant vos cinq annØes de probation, mais
si tout se passe bien, une visite par mois suffira, et
mŒme au del , tout dØpend de vous.
JØr me avait acquiescØ sans commentaire, du
reste ils n auraient servi à rien, le rouleau compres-
seurØtaitenroutedepuistroisansetriennepourrait
le stopper.
L’ØducateurluiavaitaussitrouvØunfoyerdansle-
quelilpouvaitlogerensortantdeprison. Illuifutsi-
gnifiØcependant,quesisesmoyensleluipermettait,
il Øtait libre d habiter oø bon lui semblerait dans la
conditionqu ileninformelaJustice. C estcequ’on
lui avait dit Œtre la « LibertØ » !
JØr me Dollin en Øtait là aujourd hui. Les temps
qu il venait de vivre lui faisait para tre dix ans de
plus. Il Øtait pourtant ce qu on pouvait appeler un
beau gar on, son allure avait ØtØ mince et ØlancØe,
elle Øtait maintenant quelque peu pesante et ramas-
sØe. Il avait grossi, alourdi par le dØlabrement, la
23La lumiŁre rouge
dØchØance,lanourrituremØdiocreetl inactivitØ. Ce
dØlabrement physique qui Øprouve l esprit et qui
atrophiait l idØe parfois narcissique qu il avait de
lui. On lui avait tellement vantØ son physique, il
avait eut tant de compliments, tant de flatteries, par
laparoleetparlesregardsdesfemmesqu ilrencon-
trait. MalgrØ lui, il s Øtait servi de cet avantage, il
en avait usØ. L humilitØ consiste à savoir qui on est
rØellement. Il Øtait beau rØellement.
Sansdoutepourserassurer,ilavaitconcluquela
dØchØancemoraleneprØsentaitaucunaspectvisible
de l extØrieur, c est un tourment interne qu il pou-
vaitvaincre,surmonter…Maispasseul. Lasolitude
le terrorisait, en prison, il Øtait restØ seul en cellule
durant huit mois, les premiers temps furent vØcus
dans un dØlire d Øpouvante, il cru devenir fou, puis
s yØtaitfait,l aum nierduinterveniràplusieursre-
prises ainsi que son avocat et on lui mit un compa-
gnon…
Le soleil s Øtait frayØ un large passage au travers
des nuages, il s arrŒta à un bistrot et but le premier
vrai cafØ avec dØlice. La patronne une petite bre-
tonne à l air pŁte-sec lui tint un moment conversa-
tion,l endroitn Øtantpasloindelaprison,elleavait
sans doute l’habitude, et vit tout de suite à qui elle
avait à faire, un homme à la mine dØcomposØe avec
une triste petite valise à la main, ne pouvait qu Œtre
« un sortant ». EmbarrassØ il s empressa de boire
son cafØ et reprit son chemin. On Øtait aujourd hui
mercredi, c Øtait le mercredi que le pŁre Bourrieux
venait le voir dans sa cellule, exceptionnellement le
prŒtreØtaitpassØlevoirhieretluiavaitremislebillet
qu il avait avec lui.
C Øtait un b timent de trois Øtages renfoncØ dans
une ruelle pavØe dans les vieux quartiers des halles.
Sur une plaque de marbre fixØe de cuivres Øtince-
lants Øtait gravØ en lettres dorØes, comme une Øpi-
taphe: «FoyerVoltaire». Lelongporcheàlavoßte
24Fran ois Cyriaque
de brique Øtait percØ sur la droite d une entrØe aux
portesvitrØesmarquØe«Accueil». A lapoignØede
cuivreastiquØesebalan aitunØcriteau: «Jereviens
desuite». IldØposasonmaigrebagagecontrelemur
et s avan a plus loin. Le porche dØbouchait sur une
vaste cour intØrieure au sol de gravier ratissØ. Cela
avait les allures d un jardin public de province, une
pelouse qui allait en vallonnement. Sur un sommet,
laterrevenaitd’ŒtreretournØe. Toutaulongdel al-
lØeilyavaitdesbancsdeboispeintenblancet,plus
au fond une grande voliŁre de tourterelles. Le tout
Øtant ceinturØ de hauts murs fait de grosses pierres
disjointesoøs agrippaientlessquelettesd unevigne
vierge. Surlagaucheunautrecorpsdeb timent,on
yaccØdaitpardeslargesportesvitrØes. Del intØrieur
provenaient des Øclats de voix ponctuØes d un rire
Ønorme. JØr mehasardaunœilensehaussantsurla
pointedespieds. Ungrouped hommesetdefemmes
Øtait rØunis autour d’une partie de tennis de table.
Deuxjoueurs,quisemblaientavoirchacunleurssup-
porterss acharnaient. D uncoup,l und’euxmarqua
un point, c est de lui que venait le rire.
Un homme surgit d une autre porte, il Øtait mai-
grelet et tra nait une jambe raide, son visage Øtait
difforme et laid, sur son nez en bec d aigle Øtaient
posØedeslunettesdemyope,ils avançapourmieux
voirlenouveauvenuesquissaunsignedetŒteinter-
rogatif.
− J attends pour l accueil, expliqua JØr me.
− Ah ? C est pour quØ don ?
− J’ai une chambre de rØservØe… Je m appelle
Dollin, JØr me Dollin.
− Ah mouais, c est vous…
AprŁs avoir longuement toisØ son visiteur, il se
retourna et prit la direction de l entrØe.
− Vin donc mon g s ! dit-il avec un geste de la
main.
25La lumiŁre rouge
Toutenmarchantl hommeseretournaetdits ap-
peler Émile. Émile installa JØr me dans une petite
piŁce meublØe d une table de bois tachØe d encre,
d un meuble casier fermØ d un rideau et de trois
chaises, au mur Øtait fixØ un panneau de liŁge gar-
nit de clØs. Le nouveau dßt remplir une quantitØ de
documents, on lui demandait tous les emplois qu il
recherchait, le dossier Øtait destinØ à l assistante so-
ciale qui l aidera dans ses dØmarches. Le gardien
suivait ce qu il Øcrivait par dessus son Øpaule. JØ-
r me se sentit incommodØ, non pas que cet homme
lise ce qu’il Øcrivait, mais parce qu’il « savait », il
savait d oø il venait ! La dØchØance morale n Øtait
donc pas si invisible que cela. Cet homme savait
peut-Œtre aussi pourquoi il avait ØtØ l -bas …Al’in-
tØrieur de la prison, tout le monde sait qui est tout
le monde, c est un univers bien à part, malgrØ qu il
ressentaitaudØbutlamŒmegŒnequandilluiarrivait
d Øchanger quelques mots avec un gardien. Le pire
avait ØtØ le jour oø on l avait appelØ et on lui avait
dit: «Dollin,parloir!»Sylvies Øtaitassiseenface
de lui avec mille questions, mile pourquoi dans les
yeux,millereproches,etunocØandetristesse. Illui
avait simplement dit, affirmØ, jurØ qu il n Øtait pas
coupabledesinfamiesqu onl accusait. Jamaisilne
pu vraiment savoir si elle l avait cru, e llerestait àle
regardersansrØpondre,seslŁvrestremblaient,l non
plus,ilnesutjamaissic Øtaitdechagrinoulaconte-
nance d une colŁre de haine. Oø po uvait-elle bien
Œtre aujourd hui, son avocat avait dit avoir perdu sa
trace, elle avaitdisparu, ils’Øtaitbienmisen tŒtede
la retrouver, pour qu el le le croie !
Devant un seul homme, ce trouble disparaissait :
Le pŁre Bourrieux.
Acetinstant,danscetristebureau,ilauraitvoulu
fuird unseulcoup,dispara tresousterreoudansles
26Fran ois Cyriaque
airs, mais dispara tre ! Aller dans un monde oø per-
sonne n’aurait pu savoir. Le poids de ce regard l ir-
rita, il se retourna et fixa durement l employØ, ce-
lui-ci haussa les Øpaules et s Øloigna en secouant la
tŒte. «CasortdetauleetcajouelesdØlicats! Mon-
sieurestundØlicat! Ilm plaitpasdutoutc cocolà»
pensa-t-il. L hommeØtaitundesesdØsavantagØspar
la nature, un aigri à l esprit tortueux, à qui il fallait
une tŒte de turc sur laquelle il pouvait faire reposer
lepoidsdeladettequ ilprØtendaitàlavie. IldØcida
quecenouveauseraitsatŒtedeturc. Ilrevintunins-
tant plus tard porteur d un autre document.
− Ca c est l rŁglement, j te dis qu t as intØrŒt de
l’suivre ! C est pas l foutoir ici !
Il jeta le papier sur la table devant JØr me.
− Tu l’lis et tu l signe ! Va pas dire aprŁs qu tu
savais pas !
JØr me n Øtait pas un soumis de nature, mais la
vievØcuedurantlestroisansquivenaientdes Øcou-
ler l avaient forgØ aux brimades et à les accepter en
silence, il avait apprit à se courber ; dans les pri-
sonsonn aimepaslesvioleurs. Unfoutucoded’un
foutuhonneurqu iln avaitjamaiscomprit. Iln avait
pasnonplusencorecomprisqu ilØtaitlibre,dehors,
qu un Øcart, qu un sursaut pour protØger sa dignitØ
ne lui serait plus reprochØ, qu il ne serait pas puni
pouravoirlevØlesyeux,pouravoirexigØlerespect.
L’opprimØ libØrØ des serres du despote continue par
habitudeàcourberl ØchinequandilaretrouvØsali-
bertØ et son indØpendance. Le chien dressØ ne sait
pasmangerailleursquedanslagamellequelui prØ-
sentent ses ma tres. Il ne rØpondit donc pas devant
cette mesquine agressivitØ. Mais on apprend aussi
unechoseen prison: c est avoir dela mØmoire…
LachambrequiluiØtaitdestinØesesituaitaupre-
mier Øtage, elle se composait d une seule et unique
piŁceausolrecouvertdedallesplastiquesauxjoints
crasseux. Les murs Øtaient tapissØs d un papier qui
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