La Madone des maquis

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Belle, ambitieuse, Clara Harkness débute une carrière diplomatique qui ne la satisfait guère. Après un grave accident de chasse lui coûtant une jambe, elle est, contre toute attente, engagée par les services secrets britanniques. Installée à Vichy puis à Lyon, officiellement reporter américaine, elle échappe à la Gestapo fin 1942 en traversant à pied les Pyrénées, mais sa détermination est sans bornes et elle revient en France en 1944. Tour à tour fermière, financière, opératrice radio et chef de commando, elle participe à l'organisation de l'insurrection des maquis français, cette fois pour le compte des services secrets américains.

Décorée de la Distinguished Service Cross en 1945, elle est l'une des plus grandes espionnes de l'histoire de l'Occupation mais restera celle que l'on a surnommée « la madone des maquis ».


L'auteur : Sylvie Pouliquen a suivi des études d'histoire et de littérature. Installée en Touraine, elle a été bibliothécaire et anime aujourd'hui la maison René Descartes. Fille de résistants, rendre hommage aux femmes et aux hommes de l'ombre lui tient particulièrement à cœur.
Publié le : mercredi 1 octobre 2014
Lecture(s) : 124
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812914218
Nombre de pages : 165
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Extrait
1

Levant la tête, Clara aperçoit la haute façade de l’immeuble cossu où elle s’apprête à entrer. Les fenêtres du premier étage, toutes agrémentées de balcons, sont abondamment éclairées et la lumière ruisselle à l’extérieur comme une invite au passant. Pourtant, il n’y aura ce soir que du beau monde en la demeure du consul américain Elbridge Durbrow qui aime organiser de fastueuses réceptions. Relevant d’un geste prompt un pan de sa robe de soirée, elle se décide à s’avancer sous le porche, côtoyant des couples élégants qui la saluent d’un signe ou d’un mot aimable. Bien que ne connaissant personne à Bucarest, si ce n’est son hôte qui était encore, quelques mois auparavant, vice-consul à Varsovie où elle-même exerçait comme secrétaire à l’ambassade, elle n’éprouve aucune gêne : n’est-ce pas au contraire l’occasion de faire des rencontres intéressantes, elle qui ne rêve que d’intégrer le corps diplomatique ?

En gravissant le somptueux escalier de marbre, la jeune femme songe avec amertume à ces examens d’entrée de septembre dernier qu’elle n’a pas réussi à passer, faute de l’envoi des documents nécessaires de Washington. Elle peste contre les lenteurs administratives et la mauvaise grâce que semblent manifester à l’égard des femmes les hauts dignitaires des Affaires étrangères. Mais elle se promet bien de tenir bon, et les marches qu’elle monte d’un pas décidé deviennent soudain à ses yeux le symbole de sa future ascension… Un fugace sourire sur ses lèvres minces ajoute une lueur malicieuse à ses yeux noisette. L’homme qui descend le croit à son intention, se rapproche et frôle subrepticement son étole de fourrure.
Là-haut, les portes à double battant sont grandes ouvertes. Sur le seuil encombré de la foule des invités se tient une haute stature qu’elle reconnaît. Chacun est accueilli avec une courtoisie non feinte et l’échange des compliments d’usage s’évanouit dans un brouhaha de bon aloi.
– Ma chère, quel plaisir ! Vous saisir ainsi au vol, avant votre départ pour Izmir, c’est une véritable chance !
Et le consul s’incline en serrant délicatement la main gantée de Clara.
Dans les salons, on se presse, le verre à la main, sous les lustres à pampilles en cristal de Bohême. Jusqu’à l’heure du dîner. La maîtresse de maison entraîne alors dans un frou-frou de soie une suite bruissant des dernières rumeurs de la capitale : le discours sur la crise financière du nouveau président Roosevelt aux États-Unis, les élections fédérales allemandes propulsant le parti nazi sur le devant de la scène, ou les œuvres de Brancusi, exposées en France.
Alors que Clara prend place à table, elle voit s’installer à sa droite une ravissante petite femme dont le regard aigu se cache sous quelques opulentes boucles blondes.
– Nous allons bientôt découvrir pourquoi nous avons été mises côte à côte !
Un petit rire sec, un tressautement du triple rang de perles, et la jolie Roumaine a déjà conquis sa voisine.
Elle reprend en tendant élégamment sa main :
– Viola, Viola Rosenberg. Je suis depuis peu avec ma mère à Bucarest. Et vous ?
– Clara Harkness ; en fait, ce n’est pour moi qu’une simple escale sur la route de l’Orient… Je viens de Varsovie et je vais prendre mon nouveau poste en Turquie, au consulat d’Izmir. Une place de secrétaire est disponible là-bas et j’avoue que la Méditerranée exerce sur moi son attrait !
– Mademoiselle Harkness, comme je vous comprends ! La grande bleue, les palmiers et le soleil, que demander d’autre ?

Elle se penche légèrement en ajoutant d’un air coquin :
– Si ce n’est l’amour… Pour tout vous dire, puisque de toute façon on se chargera de vous l’apprendre, j’adore ces messieurs les diplomates ; ils sont si… charmants ! L’un d’eux est mon amant…
Un doigt sur sa bouche, elle révèle le secret que plus personne n’ignore :
– Il s’agit du plus beau d’entre tous, une allure, ma chère amie, une allure ! C’est l’ambassadeur d’Allemagne, Von Schulenburg, vous le connaissez ? Non ? Eh bien, tant mieux pour moi, une Américaine aussi séduisante que vous aurait pu le charmer !
Les deux femmes élevant chacune leur coupe portent un toast :

– À vos amours !
– À votre avenir !
Pendant que les hommes échangent leurs opinions sur la situation internationale plus que préoccupante, les nouvelles amies découvrent avec insouciance leurs parcours réciproques.
– Figurez-vous que mon frère a longtemps travaillé à Izmir. Il dirigeait une petite société de transport et faisait de très bonnes affaires. Il avait acheté un yacht qui lui permettait de sillonner le golfe très agréablement et de partir en mer Égée quand bon lui semblait. Sans compter les virées qu’il faisait dans les environs ; oh ! pas pour les vestiges, ce n’était pas son style, mais plutôt pour les oiseaux : je crois qu’il y a des lagunes le long de la côte, un vrai paradis pour les chasseurs ! Quand il a dû partir pour Istanbul, il a bien regretté la vie douce passée dans cette ville… Pour ma part, je préfère les régions de montagne : je dois dire que le ski me plaît davantage que la baignade, je laisse cela aux femmes dolentes !
– Nous sommes taillées dans le même bois, Viola. Je suis plutôt sportive, moi aussi. Savez-vous que j’étais la meilleure en basket et hockey dans ma petite école de Baltimore ? J’ai toujours privilégié les terrains de sport au détriment des plages de sable blanc !
Viola esquisse une moue enfantine :
– Avec vos formes longilignes, vous deviez toujours faire gagner votre équipe, c’est sûr !
– Je ne peux nier cet incontestable avantage !
Dans la salle à manger d’honneur, des employées en tablier brodé vont et viennent en trottinant sur le parquet comme des souris blanches. Elles desservent et apportent les plats avec célérité sans que quiconque leur prête attention. À l’exception peut-être de Clara qui remarque avec humour que les pâtés en croûte sont décorés sur leur pourtour d’une tresse dorée identique aux cheveux des jeunes filles… Pour les sarmale, ou choux farcis, et le caviar d’aubergines, aucune comparaison possible, mais un vrai délice !
Avec un égal appétit, les deux jeunes femmes savourent les mets proposés ; elles ne boudent pas non plus les vins roumains que les cavistes leur présentent. Ce soir encore, la table de leur hôte ne faillit pas à sa réputation.
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