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La Maison

De
288 pages

« Deux heures de lecture gravées à vie dans votre mémoire. » Emmanuel Delhomme, France Inter

« Une angoisse, une oppression superbement rendues par la subtilité de l'écriture. » Marcus Malte, extrait de la préface.

« Une merveille. Un livre incandescent. » 
Gérard Collard, Librairie La Griffe Noire

Trois histoires noires et subtiles où Nicolas Jaillet, en chirurgien du cœur, dissèque nos secrets.

La Maison :

En robe blanche, son bouquet à la main, Martine sait qu’elle n’aimera jamais Jean, l’homme triste et violent qu’elle vient d’épouser. Mais en elle, une graine est en train de germer. Pendant des années, elle survit à son quotidien et élève leur enfant. En silence, avec une audace et une obstination extraordinaires, elle prépare son évasion.

La Robe :

Entre eux, c’est devenu un rituel : pour leur anniversaire, elle remet sa robe de mariée. Leurs amis les envient. Samuel et Sandra vivent un conte de fées...

La Bague :

Une femme caresse une bague à son doigt. Dans le train, un homme observe le visage de cette grande amoureuse changer...

Né en 1971, Nicolas Jaillet a toujours préféré les chemins de traverse.

C'est sur les routes, au sein d'une troupe de théâtre forain, qu'il apprend le métier d'écrire. Plus tard, il compose des chansons pour son ami Alexis HK.

Ses romans explorent la littérature de genre : aventures, western, roman noir, science-fiction. Le présent recueil, inspiré d'histoires vécues, s'écarte de cette première tendance.


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couverture

NICOLAS JAILLET

LA MAISON

ET AUTRES HISTOIRES

Milady

 

Les trois histoires qui constituent ce livre

appartiennent à ceux qui les ont vécues.

Ils se reconnaîtront. Qu’ils soient ici remerciés.

LA MAISON

 

Il y a des souvenirs imaginaires. Nous en avons tous ; parfois sans le savoir. Des images que nous gardons gravées dans notre esprit. Par leur précision, elles dépassent souvent nos vrais souvenirs.

Et pourtant, ces souvenirs-là sont faux.

Ces scènes que nous avons en tête, nous ne les avons jamais vues. Par exemple, je possède une image mentale de mon grand-père Charles, debout dans le jardin de mes parents. Je le vois. C’est l’été. Un soleil oblique étire l’ombre de la haie sur ses pieds, tandis que son visage est baigné de soleil. Il rit, parce qu’on m’a toujours dit que mon grand-père était un homme gai. Je suis sûr que c’est lui. Je suis sûr de l’avoir vu, là, dans ce jardin. Pourtant, c’est impossible. Ce jardin, c’est celui d’une maison que mes parents ont habitée à la fin de ma première année. Et mon grand-père est mort deux jours avant ma naissance.

 

Je me suis dit souvent que cette image correspond peut-être à une photographie que j’aurais vue enfant et dont j’aurais oublié l’existence. C’est une explication plausible, à laquelle je crois, d’ailleurs.

Mais j’ai au moins un autre souvenir qui ne supporte pas ce type d’explication. Il s’agit d’une image que personne n’aurait eu l’idée de prendre en photo. Et si la photo avait existé, on ne me l’aurait pas montrée.

C’est une image de Martine, à l’instant de sa décision.

 

Sur cette image-là, il fait nuit. Tout au fond, on devine la façade d’un immeuble. Un mur de crépi, des fenêtres, une bande de gazon, des arbustes. Un lampadaire fait une tache jaune au second plan. Martine se tient debout dans la lumière, la tête inclinée sur le côté. Les bords de ses lèvres tombent légèrement, elle fronce un peu les sourcils, mais son expression est presque imperceptible. Son visage est déjà imperméable. Elle a cet air las et vide, comme quand elle se penchait au-dessus de mon épaule, les assiettes dans les mains, alors que je finissais mes devoirs sur la table de la salle à manger, pour demander : « C’est pas bientôt fini ? »

Elle porte une robe blanche, et ses cheveux sont apprêtés avec soin. Un bouquet de fleurs pend au bout de son bras. On ne voit pas ses jambes. Le premier plan est occupé par deux formes floues. Deux hommes qui se tiennent mutuellement par le col de leur veste et qui bougent trop pour être nets. Ils se battent. L’un d’eux est mon père.

 

Je sais que je ne peux pas avoir assisté à cette scène, car je n’ai pas encore d’yeux. Je ne suis qu’un début de vie dans le ventre de cette jeune femme. Je suis, en grande partie, la cause de la robe blanche, et du bouquet. Et de l’ivresse excessive des deux hommes.

Je sais pourtant que cette scène a eu lieu. J’en ressens les moindres détails. Je sais par exemple qu’à cet instant, une autre graine est en train de germer dans le ventre de ma mère. Une graine qui lui permettra de tenir ; de résister à la vie qui l’attend.

Cette graine, c’est sa décision.

1. CAGE

 

Un peu après minuit, le bruit des conversations commence à s’estomper dans la salle de réception. Martine trompe son ennui à passer l’ongle sur la nappe, le long de la jointure entre les tables, pour y faire apparaître une petite crevasse. Son voisin lui parle, mais elle ne l’entend plus depuis un moment.

Le plateau des tables est en forme de trapèze. On peut, suivant la façon de les placer l’une contre l’autre, tracer des lignes ou des angles droits. La nappe a de faux airs de tissu ; si on n’y fait pas attention, on pourrait croire à du coton. Mais si on en déchire un bout, elle révèle sa nature de papier.

Attirée par des éclats de voix, Martine se redresse. Il se passe quelque chose au-dehors. Elle se lève machinalement. Elle ne sait pas encore ce qui l’attend. Elle n’a peut-être pas remarqué que Jean n’est plus dans la salle. Elle prend son bouquet avant de partir.

 

Les mots secs et crus, vulgaires, la frappent en même temps que l’air frais du dehors. Martine a l’impression de sortir d’un rêve.

— Vas-y, redis, enculé ! Viens ! Allez, viens ! Je te crève, moi !

— Mais ouais, vas-y, t’as raison… Allez…

Les deux hommes, en titubant, échangent de ces petites portions de phrases. Interjections. Rodomontades. Peu à peu, les gestes suivent, aussitôt commentés :

— Lève pas tes mains sur moi, enculé !

— Me regarde pas comme ça, connard !

Martine reconnaît l’autre homme. C’est un ami d’enfance de Jean. Ils se ressemblent beaucoup. Ils portent un costume noir, de même coupe ; ils ont dénoué leur cravate pour laisser ouvert le premier bouton de la chemise ; ils ont tous les deux les cheveux très courts. Ils ont exactement la même expression sur le visage. Quand ils changent de registre, ils le font ensemble.

Ainsi, ils viennent de passer de la haine au sarcasme. Chacun essaie de blesser l’orgueil de son adversaire, en ironisant sur sa lenteur à en venir aux mains. Chacun répète à peu de chose près les mots de l’autre ; des mots banals, des insultes, pour essayer de se hisser au-dessus d’un être qu’ils ne dépassent ni par l’esprit, ni par le courage physique.

Ils n’ont aucune envie, ni l’un ni l’autre, de donner ou de recevoir des coups. Ils ont oublié la cause de leur dispute. Mais on les regarde. Ils ne peuvent plus perdre la face.

— Ben, vas-y, qu’est-ce que t’attends ?

— Quoi ? « Qu’est-ce que t’attends ? » Moi, je t’attends. Viens…

 

Des gosses, se dit Martine. Et elle s’aperçoit, avec une pointe de soulagement, qu’elle n’a pas peur pour Jean. Elle sait qu’il a provoqué cet affrontement. Du moins, il n’a rien fait pour l’éviter. S’il prend des gifles, il les aura cherchées. Elle ne l’aime pas. Elle s’en rend compte à cet instant précis. Elle ne s’était pas encore posé la question, mais la réponse s’impose d’elle-même. Le bouquet, la robe, le mariage et l’enfant n’y changeront rien. Elle ne l’aimera jamais. C’est un soulagement.

 

Les deux hommes avancent la tête l’un vers l’autre, comme pour se donner des coups de bec. L’affrontement tourne à vide ; il pourrait durer éternellement. Soudain, un mot déclenche tout.

— Petit pédé…

Un coup de poing part. La tête de Jean rebondit en arrière. Le coup a fait un bruit étrange, comme dans un match de tennis. Étonnée, Martine recule d’un pas.

 

Les femmes crient, les hommes se précipitent pour interrompre la rixe.

 

Jean et son ami continuent de s’insulter pendant qu’on les sépare. Mais leurs gestes et le ton de leurs voix se font moins durs. Ils sombrent dans un marmonnement déçu, amorti par l’alcool. Chacun se laisse entraîner dans un coin de la cour, et refait le récit de cette rencontre épique, en ressassant le sort qu’il aurait réservé à son adversaire, si on ne l’avait pas empêché de le mettre en pièces. Ceux qui l’accompagnent approuvent le gladiateur, tout en essayant de détourner son attention. Ils l’invitent à boire un coup.

Pour l’instant, le guerrier refuse avec hauteur, mais il se laissera bientôt convaincre.

 

La scène est terminée. La petite cour aux murs de crépi beige se vide lentement. Martine fait un mouvement pour s’en aller, mais on la retient. C’est Gisèle. Elle étreint Martine, tout en gémissant à son oreille. Elle veut l’entraîner quelque part, à l’écart, à l’abri. Mais il n’y a pas d’abri. La fête se termine et les invités, dilués dans l’espace, errent un peu partout. Il n’y a plus d’endroit pour échapper aux regards peinés, furtifs, que les passants croient nécessaire de lui adresser.

Martine ne peut pas convaincre Gisèle que ça va, qu’elle n’a pas besoin de son réconfort, et qu’elle serait mieux seule. Avouer qu’elle n’est pas affreusement malheureuse, dans cet instant, serait déplacé. Elle essaie un temps d’avoir l’air triste, puis elle abandonne. Martine n’a jamais su simuler. Elle se laisse entraîner à l’intérieur, vers une chaise en plastique, au bord de la piste de danse où la sono s’est tue. Bientôt, un groupe de filles les rejoint. Les voisines du village, les copines de l’école, clairsemées. Les filles de la fac y sont en plus grand nombre.

 

Une étuve de sons, de cris et de caresses entoure Martine. Un mur de femmes éplorées la couve et la protège de la dureté du monde. Martine hoche la tête, en signe de reconnaissance pour toutes ces attentions, ces tendresses. Mais elle constate une chose bizarre : toutes ces femmes qui lui parlent prennent le parti de son mari. Elles le défendent.

— Il est soûl…

— Ça ira mieux demain…

— C’est la pression…

— Pour lui aussi, c’est un grand jour…

Martine a envie de rire. Ces femmes qui se lamentent autour d’elle… C’est elle qui devrait pleurer. Elle n’en a pas envie. Elle a remarqué une chose : de toutes celles qui l’entourent, aucune n’est mariée. Les femmes plus âgées, celles qui ont la bague au doigt, ont gardé leurs distances. Elles ne gémissent pas, elles. Elles savent. Le mythe du plus beau jour, elles n’y croient plus depuis longtemps. Leurs yeux muets semblent dire : « Te voilà affranchie. C’est une bonne chose de faite. »

 

Sans y prêter une réelle attention, Martine se laisse bercer dans ce cocon de voix humaines. Puis le rideau de femmes se déchire, en même temps que tombe le silence.

Les filles s’écartent autour de Jean. Il titube. Il fume en aspirant de grandes bouffées, qui allongent la braise de sa cigarette. Il fixe sa femme avec des yeux luisants.

— Allez, viens. On se casse.

Martine se lève et se place à côté de lui. Il essaie de lui prendre le bras, mais elle est trop rapide, trop solide sur ses jambes. Il manque de tomber ; elle le rattrape et l’emmène.

 

Ils ne feront rien cette nuit-là. Jean arrive à peine à tenir debout jusqu’à la chambre. Ses parents sont restés éveillés jusqu’à leur arrivée. Son père est déjà malade. Il est couché, mais il crie depuis la chambre, pour demander des nouvelles. La mère lui répond, en criant elle aussi, depuis le salon :

— Ils sont rentrés. Tout va bien.

Il y a déjà, dans le son de sa voix et l’expression de son visage, une exaspération résignée qui ne fera qu’augmenter dans les mois à venir.

Elle propose à Jean de l’aider, mais il réagit brutalement. Les jeunes époux montent à la chambre. À peine entré, Jean s’écroule, tout habillé. Martine s’assied au bord du lit et l’aide à défaire ses chaussures. Il n’a pas fini de revivre la scène. Les yeux fermés, la bouche pâteuse, un bras replié devant les yeux, il monologue :

— Tu vas voir ce que je vais lui mettre… ce que je lui ai mis… que je vais lui mettre… ’pèce d’enculé…

 

Martine s’est assise au bord du lit. Elle s’aperçoit qu’elle tient toujours les chaussures de Jean dans ses mains. Elle les laisse tomber et les regarde rouler à ses pieds. C’est la première fois qu’ils dorment ensemble dans cette chambre. Ce n’est pas la chambre de Jean. C’est la chambre d’amis, dans la maison de ses parents. On y a remplacé les lits jumeaux par un lit double, avec une certaine cérémonie. Tout le monde sait que Martine attend un bébé, depuis deux mois déjà. Mais les parents des mariés n’ont pas permis qu’ils s’installent ensemble avant le mariage.

Jean, allongé sur le dos, continue. La dureté de ses paroles contraste avec l’extrême mollesse de sa voix.

— Éclater la tête, moi… Putain d’enculé… Contre un mur…

Martine s’est levée. Elle tord ses bras dans le dos pour atteindre la fermeture Éclair de sa robe. Heureusement qu’elle n’a pas fait de grands frais, finalement. La mère de Jean était prête à payer une de ces robes tellement luxueuses que l’on ne peut pas les dégrafer seule. Martine a tenu bon. Heureusement. Elle aurait eu l’air malin, maintenant.

Pris d’un soudain accès de lucidité, Jean se redresse. Du plat de la main, il frappe le matelas à côté de lui.

— Viens te coucher ! Qu’est-ce que tu fous ?

Presque aussitôt, ses yeux se ferment. Sa tête tombe, emportant son buste. Il s’écroule sur le côté, roule sur le dos, et reprend sa litanie.

— Connard… Défoncer, moi, tu vas voir…

 

Martine a retiré sa robe. Elle a quitté la chambre pour entrer dans la salle de bains. Ses collants couvrent son ventre. Elle y pose la main, pour essayer d’éprouver sa grossesse. Deux mois. Un peu plus, peut-être. Elle ne sent rien de particulier. Une légère tension, comme si elle avait trop mangé. Elle se dresse sur la pointe des pieds, de profil devant le miroir fixé au-dessus du lavabo. On ne voit rien. Si elle s’était photographiée tous les jours, elle aurait pu se rendre compte d’une évolution. Mais si son corps a changé, c’est allé trop lentement.

 

— Martine !

C’est Jean qui l’appelle. Soudain, Martine se sent triste. Elle était bien, là, à l’abri dans son petit cube d’émail blanc. Elle s’en rend compte au moment de le quitter. La voix de Jean enfle de l’autre côté de la porte, à travers le couloir. Il faut que Martine se dépêche… Trop tard.

 

Annie, la mère de Jean, est sortie de sa chambre. Elle finit de nouer la ceinture de son peignoir. Les deux femmes s’observent, d’un bout à l’autre du couloir. Annie s’est levée par réflexe, au premier cri de son fils. La jeune femme sent le regard de sa belle-mère glisser lentement sur elle, de haut en bas. Elle serre les bras sur sa poitrine pour cacher ses seins nus.

 

C’est un nouveau cri de Jean qui les fait réagir. Les deux femmes se séparent. Chacune entre dans la chambre qui lui est désignée.

 

Martine a obtenu un diplôme de psychologie l’année de sa grossesse. Son terme était prévu pour la mi-octobre, mais elle a pris le risque de ne pas se présenter aux principaux examens, pour avoir à les repasser en septembre, ce qui lui donnait deux mois de révision supplémentaires. Immédiatement après, elle s’est inscrite dans un organisme qui proposait une formation pour devenir infirmière. Dès que Martine a reçu un salaire, les jeunes mariés ont déménagé.

Il existe quelques anecdotes sur cette courte période, alimentant la légende familiale. Par exemple, Martine parlait souvent des oraux qu’elle avait présentés « enceinte jusqu’aux dents » ; l’angoisse qu’elle lisait dans les yeux de son examinatrice, de la voir perdre les eaux avant la fin de l’audition. Elle évoquait aussi parfois le fait que Jean me gardait pendant qu’elle finissait ses études. Elle disait que c’était la raison pour laquelle Jean a commencé à travailler un peu plus tard qu’elle.

En grandissant, j’ai compris que ces petits faits presque vrais de la mémoire familiale servent surtout à en camoufler d’autres.

 

L’été suivant, Martine avait terminé sa formation ; elle commençait à travailler. C’était aussi une de ses anecdotes préférées. Elle expliquait, sur un ton doux-amer, que les jeunes gens de sa génération, nés et élevés à la campagne (dans son cas) ou dans une ville de province (dans...

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