La Maison

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« Dès qu'elle m'a sentie venir, et tandis que je courais vers elle de toutes mes petites jambes de chair, mes bras minuscules tendus vers elle j'avais deux ans , elle a écarté ses vastes bras de pierre pour m'étreindre, m'accueillir, ne plus me lâcher !
Née trois siècles avant moi, elle m'attendait. Moi seule...»

Publié le : jeudi 10 mai 2001
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782213650401
Nombre de pages : 140
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1
Dès qu'elle m'a sentie venir, et tandis que je courais vers elle de toutes mes petites jambes de chair, mes bras minuscules tendus vers elle – j'avais deux ans –, elle a écarté ses vastes bras de pierre pour m'étreindre, m'accueillir, ne plus me lâcher !
Née trois siècles avant moi, elle m'attendait. Moi seule.
Bien sûr, elle a un passé – pensez, depuis tout ce temps ! –, mais je n'en suis pas jalouse. Si elle s'est laissée habiter auparavant, c'était pour mieux se trouver fin prête quand je serais enfin là et pouvoir se refermer sur moi comme une coquille déjà rodée et adoucie aux angles.
La maison.
Longtemps ce fut elle, de nous deux, qui a tout donné. Cela ne m'étonnait pas outre mesure. Avec ses trois cents ans d'âge, elle me paraissait tellement plus expérimentée que moi ! Ayant acquis l'habitude de faire face à tous les dangers – intempéries, orages, envahissements, occupations diverses –, rien ne pouvait la prendre à l'improviste, elle savait comment se comporter avec tout et tous. Pour mieux me protéger.
Enfant, j'ai eu la plus totale confiance dans la maison.
D'où mon étonnement quand je découvris que mes parents ne l'avaient pas toujours possédée, comme un escargot sa coquille, mais acquise peu après ma naissance.
Premier soupçon de la fragilité de notre union : la maison ne m'appartenait pas de droit divin, il avait fallu se l'annexer ; notre lien, que je croyais imprescriptible, tel un lien du sang, ne l'était pas !
Cette ombre sur notre relation renforça notre amour : j'avais terriblement besoin d'elle, mais peut-être que la maison aussi avait besoin de moi.
D'année en année, et avec la disparition de mes parents, je m'ingéniai à la conserver, ne fût-ce qu'en bon état, c'est-à-dire vivante, heureuse.
J'envisageai aussi son avenir : ce temps où moi-même, comme mon père, puis ma mère, ne serais plus là pour veiller sur elle. Que deviendrait alors la maison ?
Il ne suffit pas, en effet, de l'aimer, il faut l'entretenir, ce qui oblige à des sacrifices, à renoncer à certains plaisirs, à des amitiés, des divertissements, des voyages, pour l'habiter.
Ce n'est pas chose facile, la maison a ses rudesses (surtout l'hiver), ses austérités (il arrive qu'il pleuve par chez nous des semaines entières). Y demeurer exige un amour sans défaillance, lavé de tout regret pour ce que l'on délaisse.
Toutefois, je n'ai jamais rien reproché à la maison, jamais songé à l'abandonner. Ce serait me quitter moi-même.
Je souhaite d'ailleurs mourir entre ses bras, si elle l'accepte. (Pour l'instant, je ne lui connais pas de décès en ses murs…) Quoi qu'il advienne, je résiderai dans le cimetière adjacent à ses terres, où j'ai réservé ma place perpétuelle. Ainsi suis-je assurée de ne jamais trop m'en éloigner.
Sans désirer pour autant être enter-rée sur ses dépendances, ce qui nous embarrasserait l'une et l'autre. La maison incarne la vie et ce qu'elle attend de moi, c'est mon amour, non ma dépouille.
Moi, je l'aime respirant par toutes ses portes et fenêtres ouvertes sur la nuit d'été embaumée… Ou alors fortement resserrée sur elle-même par temps de tempête ou de gel.
Maison de toutes les saisons.
En ce qui me concerne, j'entre dans mon automne. Une saison où la maison resplendit du meilleur de ses feux.
Elle-même, où en est-elle avec son âge ? à trois cents ans passés ? Étrangement, j'ai le sentiment qu'elle commence…
Mais il est temps de la décrire. Non comme elle est – qui peut s'en targuer ? –, mais comme je l'ai reconstruite à l'intérieur de moi au fur et à mesure que mon cœur et mon corps ont trouvé en elle de quoi s'accroître.
2
Un architecte ou un huissier commencerait la description de la maison par le grenier ou par le souterrain de la cave, désormais muré ; mais ce ne serait pas juste.
Tellement loin de ma vérité à moi !
En effet, ce que j'en ai découvert dès l'abord, mes premiers souvenirs d'elle, ce sont ses sols variés, disparates, que je parcourais à quatre pattes, tous mes sens en éveil.
Au rez-de-chaussée, le parquet de chêne de ce que nous nommons le « salon » – en fait, la salle de séjour –, rarement ciré pour que personne n'y glisse, est, je le sais maintenant, de toute beauté. Un immense tapis à dominante bleu et rose, aux motifs fanés par le temps et mi-effacés, le recouvre presque entièrement.
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