La Maison du vent

De
Publié par

Après le best-seller Le Labyrinthe de la rose, le nouveau roman initiatique de Titania Hardie.





Une maison en ruine. Un mystère vieux de plusieurs siècles. Percer les secrets du passé pourra-t-il transformer l'avenir ?


San Francisco, 2007. Madeline Moretti vient de perdre son fiancé dans un tragique accident. Partie retrouver ses racines en Toscane, Maddie se voit plongée dans les secrets d'une villa abandonnée. Détruite au cours d'une tempête légendaire, la demeure est désormais connue sous le nom de la Casa al Vento – la " Maison du vent ".


Toscane, 1347. Mia n'a pas prononcé un mot depuis le décès de sa mère et vit dans le silence aux côtés de sa tante. Par une nuit sombre, un couple vient chercher refuge chez elles. Mia est subjuguée par la jeune mariée, qui refuse de révéler son nom. D'où vient-elle et pourquoi sa présence doit-elle rester secrète ?


Alors que des siècles les séparent, Maddie et Mia vont chacune se reconstruire au contact du mythe de cette jeune femme qui sortit indemne des ruines de la Maison du vent.





Publié le : jeudi 25 octobre 2012
Lecture(s) : 62
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782365690515
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture

DU MÊME AUTEUR

Le Labyrinthe de la rose, Éditions First, 2008 ; Le Livre de Poche, 2010

Titania Hardie

LA MAISON DU VENT

Traduit de l’anglais
 par Séverine Quelet

images

À Samantha et Zephyrine, et à Amanda et Jane.
Avec tout mon amour, et mon profond respect.
TH.

« Ne voyez-vous pas combien un monde de douleurs et de peines est nécessaire pour éduquer une intelligence et en faire une âme ? »

John KEATS, 1819

Prologue

Le chemin depuis la majestueuse Volterra en direction du hameau de La Chiostra descend le coteau en serpentant le long d’un affleurement de coulée de lave rendu lisse par le temps, avant de disparaître dans l’horizon toscan, teinté de magenta en fin de journée. Peu importe l’heure ou la saison, le panorama qui s’offre de chaque côté de l’étroite route est à couper le souffle : beauté des champs aux couleurs sauvages dans un sens, et dans l’autre, étrange paysage lunaire intemporel dans lequel les ondulations voluptueuses des collines laissent brutalement place aux rochers escarpés – les balze – créés par un millénaire de glissements de terrain. Pour celui qui porte un intérêt classique ou historique à la région, l’objet de la quête sera sans doute la plus ancienne nécropole étrusque, détruite par l’érosion ; le curieux quant à lui cheminera vers les ruines de la badia – l’abbaye – du XIe siècle, ou vers les premières églises chrétiennes, avalées par le paysage des siècles plus tôt. Mais si vous avez l’âme romantique ou le goût des énigmes, alors vos pas vous mèneront peut-être jusqu’à ce lieu à un kilomètre ou deux sur le chemin – quelque part entre la villa contemporaine où les chiens aboient et l’ancienne ferme entourée de vignes et de champs de tournesols. Point de panneaux indicateurs, cependant, et le voyageur non averti peut passer son chemin sans avoir conscience une seule seconde du mystère à sa portée.

Là, si l’œil les cherche, se trouvent les ruines d’une maison perchée sur la corniche, jouissant d’une position de choix pour contempler en amont l’imposante cité étrusque fouettée par le vent. La légende raconte que ce sont là les seuls vestiges d’un petit manoir de la fin du XIIIe siècle ou du début du XIVe siècle, autrefois demeure d’une famille aisée et de leur fille à la beauté ensorcelante. Il est préférable – voire nécessaire – que le secret sur son nom soit gardé, en raison de l’écheveau de contes qui s’est tissé autour de la jeune fille mais aussi car la vérité même de ce nom appartient à l’énigme. Il suffit de savoir qu’en plein règne de la chrétienté, elle était une disciple de la nature. Elle préférait la compagnie des animaux et des oiseaux, et choisissait de vénérer Diane, déesse de la Lune et sainte patronne de l’un des anciens temples qui dominaient Velathri, ainsi qu’on l’appelait alors.

Avant de devenir cette ruine désertée, la demeure regorgeait de secrets. Jadis foyer de son enfance, elle était devenue la prison de la jeune femme après qu’elle y fut enfermée par le conseil de l’évêque de Volterra, avec le consentement sans réserve de ses parents. Son crime était peut-être moins sa conception de la religion que son refus de satisfaire au vœu implacable de ses parents de la voir entrer au couvent et servir Dieu avec chasteté. Elle restait fidèle à sa plus ancienne déesse et voulait épouser l’homme qu’elle aimait. Pour son outrage et son impiété, elle fut emprisonnée et punie, et devait alors être jugée et torturée, en dépit de son jeune âge et de son charme, de son intelligence et de sa beauté.

Plus tard, cependant, la veille même du jour où ce terrible destin devait être mis à exécution, une chose extraordinaire se produisit. Alors qu’elle profitait de la permission de se promener uniquement dans les limites de son jardin, sous haute surveillance, pour prier une dernière fois sa propre divinité, une violente tempête se leva brusquement et vint fouetter la corniche, serrant le paysage dans son poing et rasant la maison. Cette même tempête engloutit peut-être l’une de ces minuscules églises, à un kilomètre ou deux de là.

Quoi qu’il en soit, abritée sous le porche d’une dépendance à la faveur du clair de lune, la jeune fille – et seulement elle – fut épargnée. Elle fut libre de s’échapper dans la nuit, et dans la tempête, pour rejoindre son amant. Cette ancienne demeure, avec ses terres et sa proche voisine construite en contrefort de la ruine médiévale, est depuis connue sous le nom de Casa al Vento – la « maison du vent ».

PREMIÈRE PARTIE

1

20 janvier 2007, San Francisco

Dans le calendrier liturgique marquant le temps et les saisons, le mois de janvier est gouverné par Janus, patron des portes et des passages, gardien du passé et de l’avenir. Il veille sur ce qui a été, ce qui nous a menés jusqu’à ce moment, et préside sur ce qui peut advenir, anticipant les rêves des jours futurs.

Il est probable que ce jour-là, le cœur en joie alors qu’elle entourait d’un cercle rouge vif la date sur son calendrier, cette pensée ait effleuré Madeline Moretti, chatouillant tout du moins le fond de sa conscience. Ce qui est certain, c’est qu’elle avait passé mentalement en revue les plats préférés de Christopher, son goût pour les salades et les fruits de mer, le plaisir que lui procurait un vin corsé plutôt que le champagne, son amour so British pour les crumpets (accompagnés de confiture de coing, bien sûr) plutôt que pour les croissants, son attrait bizarre pour les loukoums à la rose et les dattes plongées dans du chocolat noir fondu. Ainsi, le lendemain, lorsqu’elle ouvrirait le placard en cette première matinée que Christopher passerait à San Francisco, elle pourrait sans peine exaucer son vœu le plus excentrique, le comblant de mets délicats importés des quatre coins du monde, du Maine et de la vallée de Napa, de Londres et de Provence, « de la soyeuse Samarcande ou du Liban riche en cèdres1 ».

Elle s’était attardée un long moment sur la question du linge de lit, se remémorant les commentaires incessants que les draps vert pâle d’une chambre d’hôtel de luxe à Venise en septembre dernier avaient inspirés à Christopher. Il préférait la sobriété aux fioritures. La veille, à la fin d’une longue journée de travail, ce souvenir l’avait poussée à monter dans un tramway qui l’avait conduite de son bureau près du Ferry Building à travers le quartier financier jusqu’à Union Square – dans le froid et la foule en quête de bonnes affaires pendant les soldes – afin d’acheter de nouveaux draps plus somptueux. Dans une boutique de luxe spécialisée, elle avait sans peine trouvé des draps blancs, doux et épais, qui lui avaient coûté une semaine de salaire. Quelle importance ? Elle ne l’avait pas vu depuis quatre mois et tout devait être – et serait – parfait.

À part ces quelques réminiscences, Madeline n’avait pas le temps de se pencher sur le passé aujourd’hui. Avec la bonne humeur qui la caractérisait, elle avait sauté du lit à 7 heures du matin après une courte nuit d’un sommeil léger, et s’était activée sans relâche depuis. C’était un samedi ordinaire, avec seulement une somme de travail plus importante que d’habitude : il lui fallait récupérer ses vêtements au pressing, plier et ranger son vélo d’appartement, glisser ses partitions dans le tabouret du piano, réparer l’embrasse des rideaux de la salle de bains, faire le plein d’essence, aller acheter des tulipes blanches à la boutique de Jimena pour décorer la table. La femme de ménage était passée la veille ; elle avait balayé, aspiré et ciré chaque centimètre carré du petit appartement qui étincelait désormais de propreté. Madeline refit tout de même le ménage. Elle alluma des bougies parfumées dans le salon, regonfla les coussins du canapé et rangea ses tailleurs dans l’armoire. Pas une fois, elle ne répondit au téléphone, laissant ses amis parler à son répondeur.

L’heure du déjeuner arriva et passa ; Maddie n’avait pas d’appétit. Elle était concentrée sur les documents qu’elle devait traiter pour son cabinet juridique et savait qu’elle ne pourrait pas apprécier tranquillement l’imminence de son congé tant qu’elle n’aurait pas envoyé par e-mail son travail à Samantha, sa patronne, agréable certes mais extrêmement méticuleuse. Sa mère et sa sœur avaient prévu de passer vers 15 heures et elle voulait se laver les cheveux avant leur arrivée.

Madeline trouvait son visage des plus communs et sa silhouette, longue et élancée, peu attirante. Cependant, son épaisse crinière de boucles brunes plaisait énormément à Christopher et, quand bien même nul ne mesurait les efforts qu’elle fournissait pour les démêler, elle passait une heure à s’assurer que chaque boucle brillait parfaitement.

Il était déjà 14 h 55 quand elle envoya enfin son travail ; elle délaissa son bureau parfaitement en ordre et se dirigea vers la fenêtre qui donnait sur la rue. Des yeux, elle balaya l’avenue plantée d’arbres, à la recherche de la voiture de sa mère. Comme elle avait sauté le petit déjeuner ainsi que le déjeuner, la tête lui tourna légèrement. Et la nervosité la gagna quand elle se rappela qu’elle n’était pas encore douchée. Malgré cela, elle se laissa envahir par un plaisir serein, sentiment qui naît lorsque tout est en ordre, que la peine qu’on s’est donnée pour faire plaisir à un autre s’oublie, que le travail n’est plus la priorité, et qu’on s’autorise à anticiper les retrouvailles, dans un nombre quantifiable d’heures, avec la personne qu’on adore.

Son appartement sur Broadway, en bas de Pacific Heights, était petit et, techniquement, orienté dans la mauvaise direction, loin de l’océan. Pour le coup, le loyer en était disproportionné. Mais selon elle, la dépense en valait la peine car les bâtiments alentour peu élevés lui offraient depuis son petit balcon une vue imprenable sur la baie de San Francisco. De là, une semaine ou deux auparavant, par une nuit sans brume, elle avait observé la pluie de météorites visible uniquement au-dessus du sombre océan qui s’étendait au nord et à l’ouest, dans le ciel clair de Californie.

Pour l’heure, elle remarqua que celui-ci était étrangement ténébreux pour un milieu d’après-midi. La ligne d’horizon se parait d’une palette de plusieurs couleurs : gris perle des nuages, gris ardoise des collines au loin, et jaune citron pâlissant de la bande de lumière qui se rétrécissait entre les deux, le tout se fondant dans l’acier sourd qui teintait l’eau à présent. La ville était coincée entre deux fronts météorologiques. La matinée avait été dans la continuité de la semaine, dominée par un soleil imperturbable – un hiver californien doux, vif, lumineux – mais Madeline savait qu’un changement s’annonçait. La brume allait s’installer et un nouveau cycle météorologique débuterait. Quel dommage, alors que Chris arrivait dans quelques heures. L’ironie la fit sourire : il allait débarquer en Californie pour y trouver un temps typiquement anglais.

Contrairement à leurs habitudes, sa mère et sa sœur étaient en retard. La faute à Barbara, sans doute. Dotée d’une intelligence vive, sa sœur aînée était généralement bien organisée et particulièrement douée pour cerner les gens. Maddie se réjouissait à l’avance des commentaires pleins d’humour qu’elle ne manquerait pas de faire quand elle livrerait ses premières impressions sur son futur beau-frère. Cependant, lorsque l’occasion se présentait, Barbara n’hésitait pas à profiter de la vie et à s’affirmer. On pouvait compter sur elle pour perdre la notion du temps un samedi, fumer une cigarette en cachette de leur mère, ou échanger des potins sur les derniers scandales du Castro avec Drew, son voisin et meilleur ami homosexuel. Ils devaient, le lendemain, aller dîner chez ses parents et Maddie s’en faisait une joie. En revanche, elle se réjouissait moins que sa mère et sa sœur lui rendent visite aujourd’hui, violant l’atmosphère de sainteté qu’elle souhaitait créer durant le compte à rebours précédant l’arrivée de Christopher. Elle ne voulait parler à personne, désirait se concentrer uniquement sur lui. Mais la raison lui faisait reconnaître qu’il était normal pour sa mère d’être impatiente de rencontrer l’Anglais qui avait si radicalement changé la vie de sa fille, en moins d’une année universitaire à l’étranger.

En une soirée, même ! songea-t-elle. Une unique soirée avait suffi à Maddie pour comprendre sa façon de penser, son caractère sensible et enjoué. Les jours et les mois suivants n’en avaient qu’apporté la confirmation.

Oxford, janvier dernier (cela ne faisait-il vraiment qu’un an ?). L’esprit léger, Maddie s’était rendue à une soirée à la maison des étudiants. En dépit de l’air froid et de la couche de givre qui recouvrait les pavés, elle ne portait qu’une petite robe noire et une étole légère jetée sur les épaules. Aux pieds, ses talons hauts préférés. Même si marcher sur les trottoirs médiévaux d’Oxford dans des Louboutin n’était pas chose aisée. « Péché d’orgueil ne va pas sans danger », l’aurait avertie sa grand-mère. Comme il fallait s’y attendre, quelques heures plus tard, de magnifiques flocons de neige tourbillonnaient, peignant un paysage de conte de fées, déposant un tapis blanc et gelé sur le sol. Son éducation typique des grandes universités américaines ne l’avait pas suffisamment endurcie et préparée à la surprise de la neige, et la Californienne qu’elle était avait ri, enchantée par le spectacle. Mais impossible de rentrer chez elle à pied dans ces conditions. En se retournant pour interpeller un ami et lui demander d’appeler un taxi, elle avait manqué perdre l’équilibre. Comme par magie, à cet instant précis, était apparu à ses côtés un homme élégant. Il souriait de toutes ses dents, visiblement réjoui par l’émerveillement de Madeline devant la neige. Sans plus de mots qu’il ne lui en fallait pour se présenter, Christopher Taylor, étudiant en dernière année de médecine, avait hissé avec élégance la damoiselle en détresse sur son épaule puis l’avait portée sur les pavés avant de la déposer sous les regards amusés des portiers, au pied de l’escalier de New College.

Loin d’être son voyage le plus lointain, avait-elle pensé plus tard, cette traversée comptait certainement parmi les plus significatives de sa vie.

Elle riait encore, se revoyant brosser la neige de ses chaussures, quand le présent se rappela inopportunément à elle, lui faisant remarquer le cri des mouettes qui tournoyaient dans le ciel avant de se réfugier sous les avant-toits des édifices. Le vent devait s’être levé dans la baie. Elle jeta un coup d’œil à la pendule au mur et, bien que les aiguilles aient à peine bougé, elle sentit l’irritation la gagner : le programme qu’elle s’était fixé allait être interrompu. Tout serait mis en suspens jusqu’à ce que sa mère et sa sœur donnent leur approbation sur la décoration et le rangement de son appartement, boivent un café et grignotent des biscottis, avant de la laisser, enfin, reprendre tranquillement son rituel de préparation.

Le bourdonnement de l’interphone interrompit ses pensées. Elles étaient arrivées et s’étaient garées sans qu’elle les voie. Elle appuya sur le bouton pour leur ouvrir, déverrouilla la porte et gagna précipitamment la cuisine pour allumer la machine à expresso. Le « bonjour » qu’elle lança par-dessus son épaule à ses visiteuses sur le seuil de la porte se fondit avec celui qu’elle prononça dans le combiné du téléphone qui avait sonné en même temps dans la cuisine. Elle parla avec nonchalance – le seul bout de phrase qu’elle se rappellerait avoir dit ce jour-là – sans même se retourner pour laisser sa mère l’embrasser sur la joue.

Alors, une porte claqua.

 

Un vent piquant venu de la baie accompagna Madeline Moretti vers le lit qu’elle avait fait plus tôt ce jour-là, avec ses nouveaux draps de qualité. Elles n’échangèrent pas un mot tandis que Barbara déboutonnait le col de la robe en laine couleur crème de sa sœur, qui tomba à ses pieds lorsqu’elle l’aida à l’enlever, et ôtait les pinces de ses cheveux pour les détacher. Madeline n’avait nullement conscience de la sombre ironie de la situation tandis qu’elle imitait les gestes gracieux que tant de jeunes femmes avaient accomplis à cette même date, des siècles auparavant. Elle fut incapable de se tourner, de parler, ou de regarder ailleurs que droit devant elle, sans rien voir, jusqu’à ce que sa tête repose sur l’oreiller et que ses paupières lourdes et douloureuses se referment, prélude à une nuit tourmentée sous somnifères. Pour le monde qui l’entourait, elle était morte.

L’appel téléphonique qu’elle avait reçu cette après-midi un peu après 15 heures – 23 heures en Angleterre – avait claqué et verrouillé la porte de son avenir, la laissant prisonnière du passé ; il avait indiciblement changé sa vie. Il n’y aurait pas de trajet à l’aéroport à effectuer ce soir, pas de brunch du dimanche à savourer, pas de placards remplis de friandises à ouvrir, pas de nuit passée dans les vignobles, pas de semaine de vacances qui commençait. Il n’y aurait pas de Christopher à retrouver.

Les draps de son lit étaient un suaire, son esprit engourdi par le sommeil. Elle entendait encore la voix au doux accent anglais de la mère de Chris prononcer d’un ton éteint et inapproprié des paroles sans aucun sens. Des mots au sujet du dernier service de nuit de Christopher en tant que plus jeune médecin de l’hôpital John Radcliffe à Oxford, avant le voyage qu’il devait effectuer pour la retrouver et rencontrer sa famille. À propos d’une voiture remplie de jeunes rentrant d’une nuit de fête en ville, d’un conducteur ivre doublant un autre véhicule sur la rocade, franchissant la glissière, percutant Christopher de front, lui qui rentrait chez lui au petit matin dormir quelques heures avant d’attraper son vol pour la rejoindre. Les phrases s’enchaînaient les unes aux autres mais pour Maddie, elles n’étaient que des mots sans son ni sens dans le monde rationnel ; des mots qu’elle n’avait jamais pensé qu’ils lui seraient un jour adressés ; des mots qu’elle ne pourrait pourtant jamais effacer.

La lune de la Sainte-Agnès s’était levée.

1- Citation extraite de La Veille de la Sainte-Agnès, John Keats, 1820, E. Champion, 1913. (Toutes les notes sont de la traductrice.)

2

20 janvier 1347, Santo Pietro in Cellole,
 près de Chiusdino, Toscane

À présent, un peu après 15 heures, l’air avait un goût de neige. Se hâtant sur le chemin qui longeait la rivière, de retour de l’abbaye, Mia vit un lièvre tétanisé par le froid traverser tant bien que mal le sol gelé juste sous ses yeux pour trouver refuge sous la mince couverture qu’offraient les saules dénudés et les poiriers pleureurs. Néanmoins, si le vent continuait de souffler et la neige de tomber, la pauvre créature serait bientôt ensevelie.

Cela n’avait rien de commun, même en janvier. Leur maison se nichait dans une vallée d’une telle beauté et qui offrait un abri si sûr qu’elle était connue sous le nom de Valle Serena – la « vallée de la tranquillité ». Alors que Chiusdino, la fière ville perchée sur la colline deux ou trois kilomètres à l’ouest, se retrouvait souvent dissimulée sous une couche de blanc piquée de carrés aux couleurs des tuiles des toits toscans, leur monde en contrebas bénéficiait d’un climat plus tempéré. L’hiver était plus doux, l’agitation citadine sciemment étouffée. Mais pas aujourd’hui, alors que le temps avait tourné et que la villa regorgeait de pèlerins et d’hôtes attendant une meilleure météo pour reprendre leur route vers le sud.

Le piquant de l’air fit frissonner la jeune fille. Elle se demanda si, par une telle journée, il était possible d’apercevoir une licorne, ou une autre créature sauvage et mystique, dans les bois magiques qui bordaient sa maison. Tante Jacquetta pouvait bien penser que seuls les sangliers et les cerfs, à l’occasion quelques loups, peuplaient les bois, elle ne possédait pas toutes les réponses.

Mia enfouit sa tresse noire sous son capuchon et resserra sa mante autour d’elle, protégeant les délicates pousses de plantains qu’elle était sortie chercher. Quelques jours plus tôt, un pèlerin avait demandé l’hospitalité, incapable d’effectuer les quelques kilomètres supplémentaires qui le mèneraient à la célèbre abbaye des frères cisterciens, et de là au sommet du Montesiepi jusqu’au tombeau sacré de Galgano Guidotti, un chevalier local canonisé. Les pieds du pèlerin étaient méchamment meurtris et difformes : il avait parcouru une longue distance sur la Via Francigena, à l’instar de beaucoup d’autres avant lui. C’était un homme aux yeux et à la peau pâles, aux cheveux couleur paille, et vêtu de fins habits confectionnés dans un pays du Nord. En dépit de la terrible souffrance qu’il endurait visiblement, il ne se départait jamais de ses manières délicates, et devait être en quête de rédemption et de purification de son âme. Tante Jacquetta reconnaissait l’utilité de la variété inhabituelle de plantains que faisaient pousser les moines : les plantes stopperaient l’inflammation et soigneraient l’ecchymose qui avait changé la couleur de la peau jusqu’à la rendre méconnaissable. La mission avait offert à Mia l’occasion de prendre l’air toute seule, et elle s’était rendue au monastère de Fra Silvestro quérir un peu de cette herbe à l’étonnant feuillage en forme de hampe qu’il gardait en réserve. Même si les frères étaient occupés aux préparatifs du festin pour la fête de la Sainte-Agnès le lendemain et peu désireux de se voir dérangés dans leur tâche, nul mieux que Fra Silvestro ne savait comment faire pousser les spécimens les plus sains dans son jardin de simples.

Il avait confié à Mia que le secret résidait dans les semailles en accord avec la lune : « Lors du premier croissant, mon enfant, on sème les herbes aromatiques et les plantes sans graines. » Et effectivement, l’astuce semblait porter ses fruits, car il récoltait toujours au cours de l’été un substantiel surplus qu’il faisait sécher pour une utilisation pendant les mois d’hiver. La puissance d’à peine quelques feuilles sèches était telle que, en un jour ou deux, le pèlerin guéri pourrait reprendre sa route.

Les galoches de Mia commençaient à glisser sur le chemin verglacé lorsqu’elle arriva en vue de la villa Santo Pietro, une demeure d’une pureté et d’une beauté sans artifice dont sa tante s’occupait. Parfois, la rumeur qui courait parmi les domestiques lui laissait entendre que la maison avait appartenu à son père, un homme qu’elle ne se rappelait pas avoir jamais rencontré. À d’autres moments, elle avait l’impression que la maison était la propriété de l’Église et que sa tante n’en était que la gardienne. Néanmoins, il s’agissait du foyer de Maria Maddalena depuis qu’elle avait 6 ans, et elle ne s’en rappelait pas d’autre. Pendant plus de sept ans, le rythme et l’esprit de la maison l’avaient modelée. La villa embaumait, même l’hiver, les merveilleux iris qui poussaient en masse dans les collines de la campagne toscane : leur parfum délicat s’échappant de la lingerie et de la buanderie, de la cuisine, des coffres à vêtements et des cuves dans lesquelles on préparait le savon dans l’appentis à partir de poudre de rhizomes pilés et de lait de vache pur, et même de leur propre petite distillerie où sa tante les utiliserait pour sa préparation d’eau-de-vie. Et la jeune fille s’en servait régulièrement pour soulager sa respiration parfois difficile.

Mia passa la porte de l’arrière-cuisine et trouva la douce Alba – la plus jeune et la plus jolie des servantes – qui faisait bouillir de l’eau pour la toilette d’un pensionnaire. D’un geste, en désignant les plantains pour lui exposer sa requête, elle lui demanda si elle pouvait en prendre un peu. Alba et sa tante étaient les deux bonnes âmes qui comprenaient toujours le mieux Mia et ne lui donnaient jamais le sentiment d’être simple d’esprit ou maladroite. Car Mia ne parlait pas, elle n’avait pas prononcé un mot depuis son arrivée à Santo Pietro, même si elle entendait parfaitement. Nul ne savait si son mutisme était une affection divine ou un choix que la jeune fille s’était elle-même imposé, mais elle avait inventé un excellent moyen de communiquer avec ses deux personnes préférées ainsi qu’avec Fra Silvestro, en particulier, à l’abbaye.

— Comment veux-tu que je le prépare, Maria ? s’enquit Alba avec patience.

Mia lui indiqua que trois feuilles suffisaient, dans une très petite quantité d’eau, puis désigna le linge avant de lui montrer comment le rouler.

— C’est pour fabriquer une préparation dans laquelle faire tremper un linge pour bander le pied du signor ? demanda-t-elle. Pas trop d’eau, c’est ça ?

Mia hocha la tête avec vigueur et lui tapota le poignet, avant de lui montrer une nouvelle fois les feuilles. Elle mima le geste de prendre les feuilles dans la cuvette et de les déposer sur le bandage, puis elle exécuta une torsion.

— Je dois garder les feuilles et les placer dans le bandage chaud et humide et l’enrouler autour de l’enflure, déclara Alba. Et c’est là le conseil du tonsuré, ajouta-t-elle avec un sourire en voyant Mia se tapoter le haut du crâne pour représenter Fra Silvestro.

Mia laissa échapper un rire silencieux et la serra dans ses bras.

— N’oublie pas la vigile de sainte Agnès, Maria Maddalena, lui lança Alba tandis qu’elle quittait l’office et se glissait dans la cuisine. Au lit sans souper, et interdiction de se retourner pour regarder quoi que ce soit !

Mia lui sourit et se pinça les lèvres entre deux doigts.

— Exact, approuva la domestique. Pas un mot !

Elles éclatèrent de rire, l’une avec chaleur, l’autre sans un bruit.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

La Mémoire des embruns

de les-escales-editions

L'Ile des oubliés

de les-escales-editions

Pyramide

de les-escales-editions

suivant