La maîtresse du commandant Castro

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Été 1998. Une vieille dame cubaine, très distinguée, invite le narrateur à dîner dans son immense appartement des quartiers chics de Madrid. Elle a une histoire à lui raconter, il l'écoutera toute la nuit, fasciné. Histoire vraie, récit inventé ? nul ne sait. Aujourd'hui, cette femme est morte. Reste le roman de sa passion secrète, aussi brève que fulgurante, avec le jeune révolutionnaire Fidel Castro juste avant qu'il ne conquière le pouvoir...
Cuba, automne 1958. Une jeune bourgeoise cubaine quitte tout pour suivre sa meilleure amie dans les montagnes où Fidel et ses hommes préparent leur prise du pouvoir. Française par sa mère, elle est belle, blonde, racée... Le Commandante la veut. Leur passion ne durera, pour lui, qu'une poignée de jours, mais marquera sa vie à elle au fer rouge.


Eduardo Manet revient en force sur la scène littéraire : au rythme d'un cœur qui bat, son roman a le souffle des sagas les plus prenantes. Le regard intime de son héroïne sur l'homme, le leader politique et l'histoire de son pays donne à son récit toute sa puissance d'évocation et son originalité, ranimant les couleurs et la fièvre de Cuba aux premières heures de la Révolution. Et brosse le portrait d'un magnifique personnage de femme.





" C'est donc toi, la jeune fille de Camagüey ? "
Je ne l'ai pas entendu approcher. Il est debout à côté de moi, immense. Il porte le képi vert de l'armée rebelle, des lunettes à monture en écaille noire. Un revolver souligne sa hanche droite, un fusil avec longue-vue ceint son épaule et de grandes jumelles pendent à sa ceinture.
Il tend la main pour m'aider à me relever. Debout, je lui arrive à peine à l'épaule.
" Commandant... "
Honteuse d'avoir été surprise dans ma rêverie, je me mords les lèvres pour réprimer une subite colère. J'ai l'impression d'avoir été pistée jusqu'ici, débusquée dans cet abri que je croyais sûr.
" C'est un bon point d'observation, mais j'en connais un encore meilleur. Viens par ici ", ordonne-t-il.
Il se met en marche et sans réfléchir je lui emboîte le pas, les yeux fixés sur ses hautes épaules. Il se retourne de temps à autre pour voir si je tiens la route. Le chemin n'est pas facile, les pierres roulent sous mes pas, la pente est abrupte. Il connaît la sierra mieux que personne, m'a dit Rodolfo, ses pieds se posent sans hésitation au bon endroit, avec assurance. Sa mémoire visuelle lui permet de se déplacer en pleine nuit sans jamais s'égarer. Derrière lui, je souffle mais je garde le rythme, question de fierté.
" Voilà ! Qu'en dis-tu ? "
Nous avons fait un bon tour pour monter plusieurs mètres au-dessus du rocher où j'aime me réfugier. J'avais pensé grimper jusque-là mais j'y avais renoncé par peur de me perdre. La vue est époustouflante.
" Regarde-moi ça ! "
Il me passe ses grosses jumelles. Je balaie le paysage. La sierra Maestra est longue de deux cent cinquante kilomètres et fait 30 kilomètres de large. Nous sommes sur le Pic Turquino, le point le plus haut de la sierra. Je peux voir le campement des barbus à trois kilomètres d'Alto del Naranjo, contempler la mer au loin, la côte, les plages, les baies, les ports, la pointe du caïman cubain. L'endroit est parfait pour repérer les mouvements de l'armée et des bateaux de guerre, leurs positions dans les ports, les vols de l'aviation militaire ennemie...
Du gros pic, je contemple ce spectacle qui est ma fête quotidienne : la lente descente du soleil, le bouillonnement de couleurs du crépuscule. Les tons violents dont se parent les nuages ? rouge vif, jaune intense, violine ? se fondent et s'affaiblissent peu à peu. Une nuée d'oiseaux se livre à un véritable concert autour de nous. Le commandant se met à parler, comme pour lui-même : " Celui-là, c'est un zunzuncito... Là, un tocororo... On dirait qu'ils se chamaillent. Une querelle de famille, sans doute. " Il identifie chaque espèce à son chant. Je le regarde. Il a enlevé son képi, ses grosses lunettes cerclées, et son visage semble plus accessible, plus proche. Il est beau l'avocat soldat, le révolutionnaire romantique. Dolorès m'a appris qu'il a trente-deux ans. Dans le crépuscule, avec son air un peu las, plus vulnérable, il me paraît soudain très jeune. Sa voix est grave et calme, différente de celle, un peu nasale, qu'il adopte devant les micros. Il commence à me poser des questions, s'enquiert de ma famille, de mes études, des raisons qui m'ont poussée à rejoindre la sierra. Je n'ai pas l'impression de subir un interrogatoire, il parle


comme s'il s'intéressait réellement à moi. Je me rends compte qu'il sait déjà beaucoup de choses. Par Manolo sans doute, qui doit lui répéter ce que raconte Dolorès. Nous parlons de nos expériences respectives des écoles religieuses, car il a étudié chez les Jésuites.
" Est-ce que tu aurais pu être religieuse ?
Je crois que oui.
Il est encore temps. Quel âge as-tu ?
Dix-sept ans.
Dix-sept ans ! Tu as l'air si sérieux que je te donnais une vingtaine d'années. "
Je suis très flattée, et il le voit, sourit gentiment. Désignant ses jumelles, il me dit : " Je t'ai suivie de loin plusieurs fois avec ça. C'est mon devoir, poursuit-il devant mon air furieux, je dois savoir qui est qui et qui fait quoi dans la zone que nous contrôlons. On m'a dit que tu accomplissais un travail formidable avec les enfants. Les familles te respectent. Quant à moi, je respecte ta famille qui a toujours lutté pour l'indépendance de notre pays. Ta présence ici le prouve. Et puis... "
Il baisse un peu la tête, ses yeux plongent dans les miens, impérieux, je n'ose pas me détourner mais je sens monter en moi un tremblement, j'ai du mal à me concentrer sur ce qu'il dit :
" Je dois l'avouer, ta façon de te tenir à l'écart de tout et de tout le monde m'a intrigué. Voilà pourquoi j'ai voulu te rencontrer. Tu es un oiseau rare, tu as parfaitement ta place dans ces hauteurs perdues du pic Turquino. "


La nuit est tombée. Nous sommes toujours assis face à l'immensité du ciel que la brume des sommets commence à recouvrir d'un voile gris. Je n'ai sur moi que ma robe de coton et un chandail pas très épais. La température a chuté et la morsure du froid me fait trembler.
" Bois ça, dit-il en sortant une flasque d'une des poches de son treillis. Du bon cognac français. "
J'avale deux gorgées et retrouve cette forte saveur ambrée découverte un jour d'enfance quand, souffrant d'un refroidissement, j'en avais bu un petit verre sur ordre de mon père. Ce doux souvenir apaise un instant les battements de mon cœur.
" Descendons, il fait un froid glacial tout à coup. "
Pour le retour, il sort une lampe de sa poche. Il me prend par la main, la mienne est vraiment minuscule dans la sienne, et éclaire le chemin. Nous marchons les yeux baissés, en faisant attention où nous posons nos pas.
Moi, je ne pense qu'à cette main refermée sur la mienne. Ses doigts sont longs et fins, ce sont des mains raffinées et sensibles d'intellectuel, d'artiste. Mais la peau est tannée, râpée, épaisse, façonnée par la guerre et le maquis. Ce sont des mains d'homme, chaudes, fortes, indépendantes.
Nous arrivons dans la partie du camp où se trouve la cabane que je partage avec Dolorès. Il s'arrête à l'entrée de ma casita, se penche vers moi et demande très doucement :
" Je peux entrer ?
Je vous en prie, commandant. "
Ma voix est à peine un murmure. Il sourit :
" Fidel. Appelle-moi Fidel. "






Publié le : jeudi 30 septembre 2010
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EAN13 : 9782221120330
Nombre de pages : 310
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La maîtresse du commandant Castro
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