La Melancholia - Courrier des Pays-Bas Tome 3

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Cette femme lourde à la robe plissée, ô Albert Dürer, qui rêve devant le "soleil noir de la mélancholie" repris par le sonnet mystérieux de Nerval, cette songeuse entourée d'instruments de mesure, on sait ce qu'elle a dans l'esprit. Elle se demande, elle aussi, "que sçais-je ?"

Publié le : vendredi 16 mars 1928
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246806257
Nombre de pages : 304
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DU MÊME AUTEUR
CHEZ BERNARD GRASSET
Le Rêve éveillé,
Études et milieux littéraires.
COURRIER DES PAYS-BAS
1. La Ronde de Nuit.
2. Les Horreurs de la Guerre.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
© Éditions Grasset & Fasquelle, 2012.
9782246806257 — 1re publication
MÉLANCHOLIA
Cette femme lourde à la robe plissée, ô Albert Dürer, qui rêve devant le « soleil noir de la mélancolie » repris par le sonnet mystérieux de Nerval, cette songeuse entourée d’instruments de mesure, on sait ce qu’elle a dans l’esprit. Elle se demande, elle aussi, « que sçais-je ? »
L’amoureuse, sans robe ni compas, sortant des bras brûlants, — brûlante elle-même — de son amant, se demande, les dents écumeuses : « Que sçais-je ? » Au delà de son cœur qui bat la chamade, au delà de ses artères tressautantes, elle voit danser la question, comme le « serpent jaune » de Baudelaire. Il prend la forme d’un point d’interrogation, ce serpent jaune, d’une interrogation, proche de l’exclamation, puis qui s’alanguit peu à peu. Elle s’endort, lasse, et les songes apparus, sous la fuite du jugement éteint, chuchottent encore et encore : « Que sçais-je ? »
La réponse à cette sinueuse et enveloppante question, qui prend la forme d’une spire, déroulée tangentiellement au monde extérieur, puis intérieur, Montaigne « le prince d’Aquitaine à la tour abolie » est allé la chercher dans sa bibliothèque. Tous les poètes, tous les historiens, tous les sages, tous les fols de l’antiquité grecque et latine, il les a interrogés longuement, scrutés, analysés, recomposés, se promenant en eux comme dans les jardins enchantés d’Armide. Mais plus la spire se déroulait évolutive, puis se réenroulait, involutive, moins il entrevoyait la moindre conclusion parmi les raisonnements flottants et incertains des plus habiles parmi les hommes, des plus rusés, des mieux assis au milieu d’une gloire éclairante. Si ceux-là n’y ont rien compris, alors qui ?...
Des inconnus peut-être dans des coins... « des personnes dans des en endroits », comme disait Flaubert. Mais c’est un jeu dans un jeu d’images que de supposer qu’un inconnu aurait résolu la millième partie — et donc le tout — d’un inconnu de cette taille... et cependant nous sommes environnés de précisions de toutes formes qui sortent de l’atmosphère de doute et d’erreur où nous sommes plongés, entrent dans des constatations, dans des mesures, dans des mécanismes, dans des industries, dans des commerces, dans des relations de peuple à peuple..., émanations de la terre, de l’eau, du soleil, d’astres lointains, du minéral, du végétal, de l’animal, de l’homme ; puis ces forces, ces puissances, ces êtres s’interrompent, s’effilochent, se dissocient, s’oublient entre eux, sont oubliés par nous et fuient dans l’autre spire, tangentiellement cette fois, à notre reignorance, à notre ignorance seconde, à l’ignorance après avoir cru connaître.
La réponse à la sinueuse et enveloppante question, Platon, puis Léonard et tous les artistes italiens de la Renaissance, peintres et sculpteurs, puis Gœthe, dans son petit Weimar vieillot — le fauteuil d’acajou du salon de grand-mère — puis Mistral, dans l’air doré de Maillane, ont pensé la trouver dans la beauté, dans les formes, auxquelles préside la forme féminine. Le corps suave, harmonieux et nu, d’une femme étendue, à laquelle on ne touche pas, dont on considère avec désir la couleur chatoyante, dont on aspire, à quelque distance, la respiration cutanée, c’est un stimulant de compréhension ; c’est une griserie qui ne déforme pas ; c’est un guide à travers mille régions inconnues entre le rationnel et le sensible ; c’est l’aperception d’une sorte de vrai, qui est comme l’émanation du beau. Quand les philosophes grecs conviaient au banquet, et au Banquet, des courtisanes et des joueuses de flûte, ils poursuivaient le dessein de connaître, beaucoup plus que celui de jouir. Ce n’est pas à eux qu’on aurait appris que l’étreinte est source d’ignorance et qu’elle altère, au lieu de désaltérer.
Mais ni Platon, ni Léonard, ni Titien, ni Goethe, ni Mistral n’ont pu distinguer plus loin qu’une vague transmutation de certains éléments de beau en appoints de la connaissance. Goethe, donnant sa langue classique aux chiens romantiques, a fait rosir le derme d’Hélène remparts-de-Troie au fourneau de Faust, sous le ricanement de Méphistophélès. Mistral a envoyé la chère petite Mireille rejoindre les « Saintes » à travers la Camargue, amoureuse décoiffée et qu’arde le soleil méchant. Puis tout le monde en est resté la Je ne compte pas les derviches tourneurs, un Hugo, un Nietzsche, ni les derviches versificateurs et fluents, un Lamartine, un Musset. Ni les fendeurs de chiens et de grenouilles, fondant, comme Claude Bernard, une philosophie du « comment » — mais le « comment » n’est qu’une autre forme du « pourquoi » — sur des interprétations tissulaires, ou glandulaires, qui changent tous les trente ans. Ni les marottiers en « isme », ou perceurs « d’ismes », qu’il s’agisse du pragmatisme de James, de l’intuitivisme de Bergson, ou de l’évolutionisme, ou du transformisme, ou du mécanisme de Loeb, ou du vitalo-mécanisme.
Faut-il donc admettre que l’intelligence humaine ne soit qu’un leurre, une sorte de mystification, un vide à apparence de lumière, et, pour tout dire, un mirage ? Cela, c’est la solution démissionnaire, qui n’est pas précisément, pour cela, désespérée. Les hommes de ma génération n’ont pas oublié l’accent avec lequel le bonhomme Sarcey, qui portait son imbécilité massive en cocarde, répétait devant les drames d’Ibsen et de Becque : « J’comprends pas. J’y comprends rien. » Au fond il disait, sous une autre forme, la même chose que Mélancholia et que Montaigne Mais ce qui, chez la fille de Dürer, et chez « Michel » est sublime, était chez lui navrant et vaseux.
Maintenant admirez ma témérité : j’apporte ici une petite réponse, ou un nouveau mirage, au choix, à la fameuse question de la femme lourde à la robe plissée. A force de réfléchir au cancer, à la tuberculose et à la folie, et au moyen de les guérir et de désarmer la fureur cellulaire, j’ai été amené à considérer un élémentaire non encore défini, bien que pressenti et ressenti par beaucoup d’auteurs, mais dans un sens moins général que le mien. Je veux parler de l’Ambiance. Elle enveloppe l’espace et le temps, elle émane à la fois de l’univers et de nous ; et elle est en nous, consciences, personnes et peuples, comme une inclusion de l’universel, comme le mouvement enveloppant et développé, puis redéveloppé et réenveloppant, continument cycloïde et spiroïdal, de quelque chose qui relie après avoir spécifié, qui n’est ni quantitatif, ni qualittaif et qui participe des deux à la fois, et qui a, dans la vie, une vie propre, dissimulée, cependant révélable, analogue à celle du radium, ou des ondes, au sein cryptoïde de la nature inanimée. L’ambiance ne se confond pas avec la pensée, et cependant elle sert de véhicule à la pensée. Elle ne se confond pas avec la sensation et cependant elle propage, augmente ou diminue, ordonne toute sensation, comme la main règle la lumière, le son, et met au point la machine, simple ou complexe.
Bien des phénomènes non rattachés sont, à mon avis, des phénomènes d’ambiance. Elle n’est pas absolument insaisissable. Si nous arrivions à la capter, nous interviendrions dans l’organisme bien autrement que nous ne le faisons aujourd’hui ; car elle est une force incalculable, un extrait de force, quelque chose qui est à la force ce que l’alcool volatilisé est au vin.
L’AMBIANCE ET LA PEAU
Physiologiquement, l’ambiance peut être définie « une constante d’équilibres entre nos rythmes intérieurs et les rythmes de la nature. » C’est cette constante d’équilibres, d’une délicatesse et d’une complexité extrêmes, qui assure notre contact avec la réalité, qui assure aussi la neurochimie cellulaire, d’où dépend la paix et l’harmonie des groupements cytologiques et de chaque cellule en particulier. De la rupture de ces équilibres résultent les troubles nutritifs et nerveux les plus graves et ce que j’ai appelé la furie cellulaire. De l’extinction de l’ambiance — qu’il ne faut confondre ni avec la paralysie musculaire, ni avec l’anesthésie proprement dite — découle, avec la perte du sentiment de la réalité, cette forme de délire, très répandue, que Bleuler et son école ont baptisée la
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