La Mélodie du passé

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Entre passé et présent, une saga familiale sur fond de tango argentin et la découverte d'une passion restée secrète pendant près d'un siècle

En vidant l'appartement de sa mère qui vient de mourir, Christina, une jeune journaliste berlinoise, trouve une vieille carte postale représentant un groupe de joueurs de tango, sur le dos de laquelle est écrit : " Le bandonéon est toute ma vie, E. "
Intriguée par le mystérieux message, Christina décide de fouiller le passé de sa mère et apprend que celle-ci n'était pas celle qu'elle croyait. À la recherche de ses véritables origines, la journaliste part pour l'Argentine.


Sur cet autre continent, elle découvre un pays merveilleux, mais surtout l'histoire de son arrière-grand-mère Emma, une jeune femme audacieuse qui a quitté son Allemagne natale dans les années vingt pour trouver le bonheur auprès de Juan, un riche exportateur argentin ambitieux épousé dans la précipitation. Le destin d'Emma sera bouleversé par sa rencontre avec un joueur de bandonéon qui exerce sur elle une fascination irrésistible.



Publié le : jeudi 11 juin 2015
Lecture(s) : 3
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782365691703
Nombre de pages : 349
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Hans Meyer zu Düttingdorf
en étroite collaboration avec Juan Carlos Risso
LA MÉLODIE DU PASSÉ
Traduit de l’allemand
par Rose Labourie
Titre original :Das Bandoneon
© Aufbau Verlag GmbH & Co. KG, Berlin, 2014 (publié par Rütten & Loenig, une marque de Aufbau Verlag)
Édition française publiée par :
© Éditions Les Escales, un département d’Édi8, 2015
12, avenue d’Italie 75013 Paris – France Courriel :contact@lesescales.fr Internet :www.lesescales.fr
ISBN : 978-2-36569-149-9
Dépôt légal : juin 2015
ISBN numérique : 978-2-36569-170-3
Couverture : © Hokus Pokus Créations
Photo : © Willi Ruge / Ullstein Bild / Arenapal
« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
1
Elle était assise là, au milieu des cartons et des derniers meubles. Christina tenait entre ses doigts une poignée de vieilles photos. Les vacances à Niendorf au bord de la mer Baltique, les innombrables week-ends passés au lac de Wannsee, Christina flanquée de son cartable, avec son foulard jaune de la prévention routière sur la tête – au dos de cette photo, sa mère avait écrit :Le premier jour d’école de Christina. Elle ne put réprimer un sourire en lisant cette annotation pleine d’amour et totalement superflue. Christina ne voulait pas pleurer, pas maintenant, alors que les déménageurs allaient se trouver d’un moment à l’autre devant la porte. Sa maman. À deux, elles parvenaient à dompter la vie. Une vie sans époux, mort bien trop tôt, ni père, jamais connu. Une vie pleine de fierté, de tendresse et où elles ne pouvaient se passer l’une de l’autre. Pourtant, il en restait si peu de choses – deux ou trois cartons, quelques meubles et ces clichés dont les bords ondulaient déjà. Christina avait le sentiment que les images jaunies des années soixante-dix étaient de la couleur de ses souvenirs. Elles avaient su toutes les deux que cette fois sa mère n’en réchapperait pas. Même si elles n’en parlaient jamais. « On va y arriver. » Comme si l’on pouvait arrêter un orage qui approche en lui tournant le dos. Tout s’était passé terriblement vite. Le premier appel ce jour-là, la voix affaiblie de sa mère : « Ma fille, j’ai quelque chose dans le ventre. » Même maintenant, Christina n’osait toujours pas prononcer le mot « cancer ». Ce « quelque chose dans le ventre » s’était révélé si agressif que le diagnostic avait été immédiatement suivi d’une opération et d’une chimio. Les douleurs, les indescriptibles nausées, la perruque, l’angoisse, l’espoir, les résultats encourageants, quatre semaines à croire en la bonté du destin – on va y arriver – et pour finir le verdict dévastateur : il était trop tard. L’état de sa mère qui se dégradait à toute vitesse ne laissa pas de place au doute. Non, elles n’y étaient pas arrivées. Et voilà qu’elle se retrouvait assise dans l’appartement presque entièrement vidé, en train d’attendre que l’entreprise de déménagement vienne emporter le peu d’éléments tangibles qu’il restait de leur existence, sans parvenir à retenir ses larmes. Une sonnerie tira Christina de sa méditation. Elle se précipita vers la porte et s’aperçut que cela ne venait pas de l’entrée mais de son téléphone portable.Bernd s’affichait sur l’écran. Elle aurait aimé qu’il soit auprès d’elle en cet instant. Bernd était l’homme avec lequel elle partageait sa vie. C’était du moins ainsi qu’elle imaginait l’avenir lorsque, ivre de bonheur, elle lui avait murmuré « oui ». Non, il était hors de question qu’elle laisse tout ce bordel se glisser à son tour dans ses pensées. Les déménageurs toquant à la porte lui épargnèrent de devoir trancher entre « rejeter » ou « décrocher ». Lorsqu’elle leur ouvrit, les craintes de Christina se reflétèrent sur le
visage de l’homme en face : les coulures noires de son maquillage formaient deux deltas de fleuve crasseux sous ses yeux rougis. Mince, ce n’était vraiment pas la peine que tout le monde sache… Et après tout pourquoi pas ? Pourquoi tout le monde ne saurait-il pas que – eh bien oui, que… — Voilà, tout peut partir, à part les photos sur le carton. Attendez, je vais déjà les prendre… Merci beaucoup… Oui, je sais, c’est dommage pour le beau canapé en cuir – peut-être que vous pourriez le… Ah oui, bien sûr, si vous devez prendre tous les sièges… Pas de problème… C’était juste une idée comme ça… Merci beaucoup… Oui, ma mère… C’est pas facile, non, je vous en prie, embarquez tout ça, plus vite ce sera fait et mieux ce sera, c’est plus simple pour moi comme ça – merci beaucoup… Face à tous ces « merci beaucoup », Pit aurait entièrement raturé son article. Sans doute en ajoutant une remarque bien sentie comme : « La langue allemande ne manque pas de mots – pourquoi tu n’utilises pas les autres ? » En pensant à son rédacteur en chef, Christina ne put s’empêcher de sourire. — C’était coincé derrière le tiroir de la commode. Le déménageur lui tendit une photo en noir et blanc d’un autre âge représentant un groupe de musiciens. Il s’agissait d’une vieille carte postale. Christina la glissa parmi les autres clichés dans son sac à main. Puis ces hommes emportèrent la vie de sa mère hors de l’appartement, et avec elle une partie de sa propre existence. Sofa, fauteuils, étagères, la chambre avec ce lit double dont une moitié avait toujours été vide. Sa mère avait-elle jamais pu de nouveau… ? Christina se rendit dans la cuisine. Au moins le mobilier de cette pièce allait-il rester dans l’appartement. L’inverse aurait été dommage. La cuisine était encore dans un état quasi neuf. Christina regarda la cime de l’arbre de l’arrière-cour à travers la fenêtre. Sa mère adorait ce quatrième étage. « Je ne veux rien avoir au-dessus de moi qui pèse sur mes épaules », disait-elle. C’était pour ça qu’elle avait toujours voulu vivre à l’étage le plus élevé, avec seulement le toit et le ciel au-delà. Christina ne voyait-elle pas à quel point la lumière et l’énergie d’un immeuble se transformaient en passant du troisième au quatrième étage ? « Ce que je vois, c’est que j’arrive au bout de mes réserves d’énergie dès le deuxième étage quand je te porte tes packs d’eau », lui avait-elle répondu. Sa mère s’était contentée de rire. Si au moins il y avait eu un ascenseur. Elle aurait peut-être pu rester un peu plus longtemps dans son appartement. La voix du déménageur ramena Christina à la réalité. À cet instant seulement, elle constata que l’appartement était presque entièrement vide. — Vous avez déjà terminé. L’homme lui serra la main avec vigueur et prit congé. — Est-ce que vous voulez qu’on ferme la porte ? — Oui, s’il vous plaît. Les pas de Christina résonnaient à présent dans les pièces nues. Tout était soudain si froid et gris, et l’appartement privé de ses meubles lui semblait en bien mauvais état, avec toutes ces marques laissées sur le papier peint par le mobilier et les tableaux désormais disparus. Contours d’un souvenir, ombres portées d’une vie. Respirer encore une fois profondément, réprimer les larmes qui montent de nouveau et puis partir. Tout avait été réglé avec la gérance de l’immeuble. Christina glisserait la clef dans la boîte aux lettres et s’acquitterait plus tard des frais de rénovation. On avait déjà trouvé un nouveau locataire.
Un nouveau locataire, comme ça semblait bizarre. Après tout, c’était l’appartement de sa mère. C’était ici que Christina elle-même avait grandi : seules maman et elle y avaient leur place. Elle ferma la porte derrière elle pour la dernière fois. Ce n’était pas la peine de la verrouiller, à part la cuisine équipée il n’y avait plus rien. Christina hésita devant la boîte aux lettres. Si elle jetait maintenant la clef à l’intérieur, elle ne pourrait plus rebrousser chemin. Une inspiration profonde, le bruit du métal contre le métal, puis sortir rapidement à l’air frais, laisser le vent léger souffler sur son visage ; peut-être sécherait-il ses larmes. Christina n’avait que faire de son maquillage saccagé. Elle éteignit son portable et déambula sans but dans les rues. Ne pas se retourner, regarder droit devant. Maman, tu me manques ! Marcher lui faisait du bien. Elle regardait les habitations. Les larges chaussées devant les façades des immeubles anciens. Elle aimait ce vieux Berlin derrière les fenêtres duquel tant d’histoires se dissimulaient. Elle aimait imaginer ceux qui avaient vécu dans ces appartements, et la manière dont ils avaient été aménagés. Qui occupait les studios du bâtiment secondaire ? Le personnel des aristocrates qui habitaient l’édifice principal ? En comparaison avec les constructions modernes d’aujourd’hui, même ces appartements de fond de cour paraissaient luxueux. Quand elle pensait au taudis des années cinquante dans lequel Bernd et elle avaient passé leurs années d’études à Mayence, la moindre volée de marches d’un immeuble ancien prenait à ses yeux des airs de grand escalier de palais. Dans le cadre de son métier de journaliste, elle s’intéressait au contraire aux autres quartiers :Berlin, tu peux être si laid… Les rues où des ordures ménagères à l’abandon sur le trottoir faisaient partie du spectacle quotidien, les ensembles d’immeubles qui vous privaient du soleil ou encore ces quartiers semblables à une banlieue provinciale d’Allemagne de l’Ouest. Christina se retrouva finalement devant la porte de son immeuble. Elle fut surprise d’avoir pris ce chemin sans y songer. Postée dans le corridor haut de plafond, elle ouvrit mécaniquement la boîte aux lettres. Elle jeta tout emballé le programme télé hebdomadaire gratuit et dégoulinant de publicités dans la corbeille à papier à disposition. Elle opta cette fois pour l’escalier au lieu de l’ascenseur. « Tu ne vois pas à quel point la lumière et l’énergie d’un immeuble se transforment en passant du troisième au quatrième étage ? » Elle ouvrit les différents verrous. Bernd était obsédé par la sécurité. — À quoi ça nous sert, toutes ces serrures ? Si notre immeuble s’effondre, il n’y aura que notre porte qui restera verrouillée à quatre tours dans son châssis. C’est parfaitement inutile, on habite Berlin, pas la jungle, lui avait un jour reproché Christina. — Estime-toi heureuse de ne pas vivre dans la jungle, sinon c’est toi qui devrais surveiller le feu et nettoyer la grotte. Mais la dernière fois que tu as eu un plumeau à la main, ça devait être pour m’en faire cadeau. Et puis… (Bernd était lancé) on n’est jamais trop prudents. Même à Berlin, il y a plein de cambriolages. Est-ce que tu crois que notre assurance lâchera un seul centime si on ne sécurise pas correctement notre appartement ? — L’assurance ! Bernd, ton existence tout entière n’est qu’une assurance. Détends-toi un peu. Et sois un peu plus créatif. Quand on est mathématicien, on peut
faire tellement de trucs géniaux, par exemple… Enfin bon, tu sais ça beaucoup mieux que moi. Tu ne peux pas te libérer un peu de tes angoisses existentielles et lâcher ce boulot administratif qui ne te convient pas du tout ? Tu as réussi le plus difficile de tous les concours, et tu aurais pu choisir n’importe quelle voie. — Comme si ça ne t’arrangeait pas, que j’aie un salaire fixe. Je ne te suffis pas, peut-être ? Si ton truc, c’est de te balader sur des yachts et de fréquenter la haute, je ne peux effectivement rien pour toi. Et je n’ai jamais eu ce genre de projets en tête. Laisse-moi un peu vivre ma vie. Je suis désolé si ça ne colle pas avec ce que tu attends de moi. Est-ce que tu te rends compte que tu peux mener tranquillement ta carrière de journaliste indépendante seulement parce que je ramène chaque mois de l’argent à la maison ? Tu crois vraiment que la banque nous aurait donné le moindre centime pour financer cet appartement si je n’avais pas eu mon emploi stable à offrir comme garantie ? Leur relation était de plus en plus souvent marquée par ces bras de fer. Des disputes sans réconciliation. Pas de geste tendre, pas de « Je m’excuse », pas de « Je ne sais pas ce qui m’a pris » ni de « C’est vraiment à moi de nettoyer la grotte ? ». Seulement le silence. Un silence qui criait aux quatre vents le vide en train de s’installer entre eux. On battait en retraite dans le bureau ou la chambre à coucher, on allumait l’ordinateur, la télévision. Silence. Et après un petit moment : — Est-ce que tu veux dîner ? Je vais faire une salade. — Oui, pourquoi pas. On mangeait sans un mot, les bruits de mastication recouverts par ceux de la télévision. — Qu’est-ce que tu regardes ? — Un documentaire sur le canal de Panama. — Ah bon. Et de nouveau, le silence. L’heure était suffisamment avancée, l’un d’eux pouvait être fatigué et aller au lit sans que cela paraisse trop peu crédible. — Je vais me coucher. — Je te rejoins plus tard. Ce n’était sans doute plus qu’une question de temps avant qu’ils fassent chambre à part. Mais comment faire avec un trois pièces dont le bureau était fiscalement déductible ? Christina pénétra dans l’appartement vide. Elle retira ses chaussures au milieu du couloir et les laissa en plan. Dans la cuisine, elle trouva un petit mot de Bernd : Où étais-tu passée ? J’ai essayé de t’appeler. Ton portable était éteint. Je suis au vernissage. B. Nom de Dieu, elle avait complètement oublié le vernissage. L’épouse du chef de Bernd s’essayait à la peinture de compositions florales – mais non figurative –, et elle avait réussi à convaincre le gérant du café où elle avait ses habitudes d’exposer ses tableaux. Lorsque Bernd et Christina avaient fait sa connaissance lors d’une fête à la mairie du quartier, celle-ci s’était aussitôt entichée de la jeune femme. — Christina, quel plaisir de faire enfin votre connaissance. Les esprits créatifs comme nous ont tant de choses en commun ! Vous écrivez, je peins. Vous couchez des caractères sur le papier, et moi de la couleur et de l’inspiration. S’ensuivit un interminable monologue sur chaque détail de son parcours artistique. Aucune étape ne fut laissée de côté. Ni l’enfance, ni la mère musicienne, ni le père
strict dont elle avait surmonté la sévérité par l’art, comme elle l’avait conclu avec son psychologue. — Un homme exceptionnel, il faut que je regarde, peut-être que j’ai sa carte ici… Oh non, c’est celle du centre ayurvédique… Enfin, Mme Compositions florales en vint à parler de ses dernières œuvres. Elle avait tiré son inspiration de son séjour artistique en… (Christina pria intérieurement : Par pitié, ne dis pas « Toscane », épargne-nous au moins ce cliché) Toscane (Bingo), et Christina s’était retrouvée avec une invitation pour le vernissage, qu’elle était en train de manquer, entre les mains. Tard dans la soirée, Bernd réveilla Christina. Cette fois-ci, pas de reproches, pas de « Où étais-tu passée ? » ni de « J’ai essayé de t’appeler ». Au lieu de cela, il déclara d’un ton enjoué : — Ce que tu avais prédit sur la qualité de ses œuvres était malheureusement vrai ! En le voyant si compréhensif, Christina sentit s’effondrer la digue en elle, et elle éclata en sanglots. Toute la tristesse refoulée, toutes les souffrances remontaient à la surface. L’air désemparé, Bernd lui caressa le dos avec maladresse : — C’était difficile aujourd’hui, pas vrai ? Christina hocha la tête. Elle se ressaisit et essuya ses larmes. En regardant sa main, elle y vit les restes de son maquillage. — Je dois avoir une tête pas possible ! — Oh, si on aime les pandas qui sont passés au lave-linge… non. Bernd lui sourit. Il réussit même à lui arracher un bref éclat de rire. Malgré tout, il y avait toujours ces moments où elle aimait vraiment bien Bernd. — Je vais à la salle de bains me nettoyer le visage. Bernd regarda sa femme s’éloigner. Elle s’était endormie sur le sofa en face de la télévision allumée. Sur la table se trouvait un verre de chocolat au lait à moitié bu. Elle qui était toujours si forte et pouvait se montrer si dure, dormait recroquevillée sur elle-même, le visage barbouillé de larmes. La maladie de sa mère les avait tous les deux rudement éprouvés. Ces mois avaient été terribles. Il avait vu sa femme souffrir cruellement du déclin de sa mère. Christina avait l’habitude d’organiser sa vie en fonction de ses propres objectifs. Le destin n’y avait pas sa place. Dans le domaine professionnel, elle était ambitieuse et remportait succès sur succès. Deux qualités qui étaient totalement étrangères à Bernd. Il était heureux d’avoir trouvé un boulot tranquille, qui le stimulait suffisamment mais qu’il pouvait, lorsqu’il fermait la porte de son bureau le soir, oublier sans problème jusqu’au lendemain matin. Et il était heureux d’être enfin de retour à Berlin, sa ville natale. Tandis que Christina acceptait différentes missions à travers l’Allemagne, il avait tout fait pour retourner auprès de ses vieux amis, à son ancienne vie, dès l’obtention de son diplôme. Chris, comme il l’appelait parfois dans leurs bonnes heures, et lui s’étaient connus pendant leurs études à Mayence. Tous deux originaires de Berlin, ils étaient devenus voisins après avoir emménagé dans cet immeuble de location pourri qui était devenu leur ennemi commun. Il était aussitôt tombé amoureux d’elle. Il n’aurait jamais osé rêver que cette fille le choisirait lui, le mec rasoir qui étudiait les mathématiques et ne se préoccupait pas plus que ça de son apparence. Il avait simplement conscience d’avoir une silhouette tout à fait correcte du fait de ses bons gènes. À cette pensée,
Bernd contracta ses abdominaux, mais même ça ne pouvait pas faire disparaître la petite bouée autour de ses hanches. Il ne savait même plus quand et comment au juste cela s’était produit. Ils avaient fini par sentir tous les deux ce grésillement électrique, cette attraction magique. Tout s’était passé très vite : la première rencontre, le premier trajet côte à côte jusqu’à l’université, « On se retrouve ce midi à la cantine ? », les regards en coin de moins en moins discrets, la première soirée ensemble, cet instant de gêne alors qu’ils étaient plantés là devant la porte – quand on habite le même palier, le moment de la question fatidique est littéralement repoussé jusqu’à la dernière seconde –, mais avant que Bernd n’ait pu ouvrir la bouche, Christina l’avait déjà embrassé, et ce fut le début de leur histoire. Après toutes ces années, ils se connaissaient sur le bout des doigts, n’ignoraient aucune des faiblesses de l’autre, avaient entendu presque toutes ses anecdotes et même vécu ensemble la plupart d’entre elles. Il n’y avait pas de place pour un enfant dans la vie de Christina, cela ne faisait pas partie de ses projets. Bernd trouvait cela dommage, mais il s’était fait à cette idée. Quand il songeait aux récits de ses amis sur les recherches de garde, les problèmes à l’école, les belles-mères qui mettaient leur grain de sel dans les méthodes d’éducation et tout le tintouin des familles heureuses, il se disait que ne pas avoir d’enfants n’était au fond pas si grave. Christina était une super journaliste, une femme formidable, mais elle était parfois difficile à supporter. Malheureusement, cela arrivait de plus en plus fréquemment. L’année qui venait de s’achever faisait évidemment figure d’exception, la maladie de sa belle-mère leur avait mis les nerfs complètement à vif. À ce compte, les crises émotionnelles n’avaient rien de très étonnant. Alors qu’il aimait Christina comme elle était, et justement parce qu’elle était comme ça, Bernd avait le sentiment qu’il ne lui suffisait plus. Elle se plaignait sans arrêt de sa prétendue inertie professionnelle. Depuis peu, elle s’énervait en le voyant porter des chaussettes bleues avec un pantalon en velours côtelé marron, et il ne se passait plus grand-chose au lit. Même si l’un de ses amis proches lui assurait que c’était parfaitement normal et que les femmes étaient ainsi, Bernd était inquiet de cette évolution. Il espérait que leur relation allait maintenant trouver un nouveau souffle et qu’ils auraient tous les deux le temps de respirer. Aujourd’hui encore, tous les jours, il aurait été prêt à dire de nouveau oui à Christina – mais il n’était pas certain que la réciproque était vraie. Christina sortit de la salle de bains. Le miroir avait confirmé ses pires craintes. Maintenant qu’elle s’était démaquillée et avait retrouvé une apparence certes moins pimpante mais plus humaine, elle était prête à discuter. Elle raconta à Bernd le déménagement, évoquant le canapé en cuir, la cuisine équipée et l’arbre dans la cour (rien de tout ça n’était nouveau pour Bernd, mais il faisait quand même mine d’en entendre parler pour la première fois), la clef jetée dans la boîte aux lettres et les rues qu’elle avait parcourues sans but, comme dans un rêve. — L’appartement de maman est vide maintenant. Heureusement que tout était déjà trié et qu’il ne restait plus qu’à emporter les affaires. Christina avait besoin de parler, et Bernd écoutait. Après coup, elle se reprocha de ne jamais lui dire à quel point il était doué pour ça. Pour finir, les photos de son enfance lui revinrent à l’esprit. — Bernd, il faut absolument que je te montre quelque chose. Tu m’as déjà vue avec un foulard sur la tête ? Ne me dis pas que tu as échappé à la casquette jaune de
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