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La Mélopée des Anges

De
359 pages
Quarante textes courts pour parler des hommes et de la nature, des relations entre corps et esprit ou encore des croyances mises à mal par le réel. Quarante tranches de vie douces amères entre le comique et le tragique, dans laquelle tout un chacun peut se reconnaître au détour d’une émotion ou d’une impression. Quarante clins d’œil, en somme. Fort de son expérience thérapeutique d’ostéopathe, Francis Bourgois montre, avec ce recueil de nouvelles, combien ses textes font le lien entre corps et esprit.
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2 Titre

La Mélopée des Anges

3Titre
Francis Bourgois
La Mélopée des Anges

Nouvelles
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02758-7(livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304027587(livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02759-4(livre numérique)
ISBN 13 : 9782304027594(livre numérique)

6





Impose ta chance. Serre ton bonheur et va vers ton
risque.
À te regarder, ils s’habitueront.
René Char 8
SOMMAIRE
Blanche ................................................................. 15
Cinéma.................................................................. 23
Paul........................................................................ 31
Diane..................................................................... 41
Elle 51
Caroline ................................................................ 59
Ambre................................................................... 69
Julius...................................................................... 91
Les hérons............................................................ 97
Manège ............................................................... 105
Disparu 111
Martine................................................................ 119
Naissance............................................................ 127
Raymonde .......................................................... 133
Murmures........................................................... 141
9 La Mélopée des Anges
Myrtille................................................................ 149
Jeanne et Marie.................................................. 159
Piqpirgfij............................................................. 167
Plic Plac Ploc ..................................................... 179
Monsieur Robot ................................................ 187
Le Clown............................................................ 195
Petit Bouchon.................................................... 201
Les potirons....................................................... 207
Manque d’inspiration........................................ 221
La Françoise 233
Les cloches sonnent.......................................... 243
Linette................................................................. 251
Coupe sombre ................................................... 259
Nouvelle ............................................................. 263
Tremblement de terre ...................................... 271
Imagine............................................................... 279
Chamane 285
Diction-nerf ....................................................... 289
Mélopée .............................................................. 299
Petit grand-père................................................. 305
10 La Mélopée des Anges
Parfait.................................................................. 313
Séraphin.............................................................. 321
Fantaisie 331
Ritournelle.......................................................... 339
Le phare 349
Graine ................................................................. 355

Les illustrations sont de Marie-Thérèse Pillot

11






C'est la nuit qu'il est beau de croire à la lumière.
Edmond Rostand
13
BLANCHE
La nuit. Tous dorment sauf elle qui écrit. Elle
ne sait pas encore à qui sont destinés ses mots.
Rares sont les nuits blanches. Sa surprise et ses
peurs passées, et après quelques remue -
ménage, elle décide d’occuper le temps, curieu-
sement éveillée, à bleuir du papier, aligner des
mots.
Peut-être à ses sœurs, sa fille, sa mère ? À qui
destiner ces brumes cérébrales ?
À ces féminines envahissantes ? Ou à son
fils, ses frères, son père, ces masculins moins
communicants.

Blanche avait besoin d’écrire en pensant à
son ou ses lecteurs éventuels afin de bien res-
sentir les humeurs, les émotions qui les reliaient.
À qui, cette nuit, confier ses débordements
d’amour ? Ces infinies questions ? Les doutes,
les rencontres, les douleurs, les partages, les
manques, les attentes, les pleins et les vides ?
À cette fille partie à dix-huit ans vivre avec
un prince charmant de cinquante-quatre ans,
dépressif et asocial ?
15 La Mélopée des Anges
À cette mère qui a toujours trop aimé au ris-
que d’étouffer ses propres enfants ? À ce mari
handicapé de l’autonomie et de la communica-
tion ? À ses sœurs lointaines, loin des yeux près
du cœur ?

Et ses hommes ?
A-t-elle jamais su leur parler ?qu’y a-t-il de
masculin en elle ? Elle se sent tellement parta-
gée en deux. Que sont donc ces deux moitiés ?
Son fils, ses frères, son père, comment dire à
des hommes qu’on les aime lorsque l’on est une
femme ?
Dire son amour est si ambigu ! Ferait-on lire
des propos si peu cohérents à des mâles ?
Ses amis, peut-être ? Qui seraient moins im-
pliqués dans les filandreux méandres de ses
liens familiaux ?
Davy, son beau-frère, qui n’a jamais vraiment
trompé son monde avec ses histoires romanes-
ques qui masquaient mal sa fragile pureté.
Max, le traqueur d’atypiques ? Qui un jour les
mettra en photos ou en mots pour aider les au-
tres à ne pas souffrir autant que lui. Max est
photographe et collectionneur. Il collectionne
les aventures où « elles » l’abandonnent, les amis
marginaux et atypiques, les vieux objets pour un
jour en faire une sculpture admirable et unique,
les échecs, les solitudes, les cynismes.
16 Blanche
Gaspard, le faux blasé, Martin le philosophe
de la politique, Pierre la tendresse, Bruno le soi-
gnant, ou un autre oublié parce que dur
d’oreille.
Ceux qu’elle adore et à qui elle n’oserait pas
se dévoiler à moins de beaucoup d’alcool. Tout
serait dit, rien ne serait dit.

Ce n’est pas de douleur, de souffrance, de
tristesse, de difficulté, dont elle voudrait parler,
mais de paroles.
Pas de paroles où l’on attend que l’autre ait
terminé une phrase pour vite asséner la sienne,
mais d’échange, d’amour.
De beauté, d’humain, de profond, de ce qui
remue à l’intérieur, au dire ou à l’entendre.
Du « tiens, ça je le ressens comme lui »
Du « tiens, ça je l’ai pas encore expérimenté »
Du temps partagé, du non verbal, du tou-
cher, du silence, de la respiration, du superficiel,
du profond, du dedans et du dehors, du soi, des
autres.

De la musique humaine.
De la poésie du regard.
De la rosée de caresse.
À deux, à plusieurs.
De la communion.
De la différence.
De ce qui est commun qui délimite chacun.
17 La Mélopée des Anges
De ce qui est différent et qui fait ressembler.

Sa vie n’est pas difficile. Elle est même bien
remplie de matériel et de spirituel, de sagesse et
d’idiotie, d’excès et de raison.
Où est le problème ? Elle est entourée. Fa-
mille, amis, amies, clients. Elle a appris à sou-
rire.
Elle apprend encore. À sourire davantage. À
dire les compliments, les moqueries. Elle sait
aider les autres. Elle le croit. Ils le lui disent.
Elle a un gros ego mais elle le sait. Elle se pose
des questions très pointues. Elle connaît ses dé-
fauts ; elle sait qu’au fond d’elle-même il y a du
dérangeable, du bougeable, de l’améliorable.
Elle bouge. Sa vie est mouvement. Elle en jouit
pleinement.
Elle a beaucoup de petites préoccupations
matérielles qui lui prennent la tête, et ça l’amuse
bien.
Elle trouve que la pluie c’est du beau temps
aussi. Si quelqu’un s’en plaint, elle sourit de ne
plus être constamment dans l’acrimonie.
Elle n’aime pas les excès, de chaleur, de
froid, de langage, d’émotion. Sauf de temps en
temps pour le plaisir.
Elle croit savoir que son bonheur dépend
d’elle. Blanche s’occupe de son corps et de son
esprit. Elle s’essaie à la méditation, et ça n’est
pas si facile.
18 Blanche
Elle a moins peur des autres. Se comprend
mieux. Retrouve la mémoire de son enfance.
Elle s’interroge sur les grandes questions ma-
térielles et existentielles. Elle en parle.
Elle a des excès de prudence et refuse le prêt-
à-penser, du moins s’y efforce-t-elle. Du moins
aimerait-elle s’y efforcer.
Alors quoi ?
Ben rien.
Il ne lui reste plus qu’une heure trente pour
ne pas dormir. Et c’est la vie qui reprendra les
choses en main. Blanche posera son stylo, arrê-
tera son réveil avant qu’il ne sonne pour ne pas
réveiller ceux qui dorment encore ; se fera
chauffer l’eau du thé ; entrera dans une nouvelle
journée ordinaire ; sauf si elle y pense ; à se le
dire ; que chaque jour est spécial ; magique,
extraordinaire.

La journée sera longue, animée, surprenante,
jouissive, porteuse d’espoir. De ce formidable
espoir d’avoir sommeil et de dormir la nuit pro-
chaine pour vivre enfin tout ce qui manque et
qu’elle trouvera dans ses rêves intenses et ri-
ches.
19






"Tout ce que nous voyons n'est qu'une ombre projetée
par les choses que nous ne voyons pas."
Martin Luther King
21
CINÉMA
Henri est assis au cinéma aux côtés de sa fille
Emilie. Il soupire. Il sent le bien-être de sa si-
tuation : le film choisi prévoit d’être émouvant,
amusant, reposant. Ils ont eu assez de mal à se
mettre d’accord, chacun essayant de faire choi-
sir à l’autre le film qui l’intéressait.

Les lumières s’éteignent après les publicités.
C’est à ce moment précis qu’Henri se sent
transporté en même temps qu’il reste assis.
Etrange dédoublement dans lequel une part de
lui-même rejoint la cabine de projection.
Personne ; le film se déroule automatique-
ment. Un hublot aide à surveiller la salle. Une
étrange lumière rouge permet d’apercevoir les
spectateurs. Automatiquement Henri cherche
Emilie au fond à droite. Incroyable ! Il
s’aperçoit assis à côté de sa fille !
Il se tourne vers l’écran qui projete un
curieux dessin animé ; ce sont des ciseaux, des
couteaux qui forment un défilé militaire, sans
musique, sans aucun son. Puis il s’aperçoit sur
l’écran. Une paire de ciseaux métalliques, fer-
mée, enfoncée dans son cœur. Il saigne mais ne
23 La Mélopée des Anges
ressent aucune douleur physique. Une énorme
peur. Sa peur des objets métalliques et coupants
depuis si longtemps. Depuis ses premières cou-
pes de cheveux chez cet immense coiffeur à
l’immense moustache, qui aiguisait la lame du
rasoir, sur une bande de cuir fixée au mur, en
proférant des menaces :
« Et si tu n’es pas sage, je vais te couper les
oreilles en pointes ! Ah, ah, ah ! »
Le brave coiffeur trouvait sa plaisanterie très
subtile et anodine. Il la répétait systématique-
ment à chaque enfant, en agitant son coupe-
chou d’un air faussement menaçant. Henri, ter-
rifié, sentait les tremblements l’envahir et crai-
gnait d’y perdre un morceau d’oreille.
Le sang coulerait probablement. Ca ferait sû-
rement très mal. Et sa maman partie seule pra-
tiquer quelque achat. Que dirait-elle? Elle le
gronderait de n’être pas resté tranquille.
Comment avait-elle pu l’abandonner ainsi en-
tre les mains de ce fou ?
Assis sur un banc qui servait de rehausseur, il
commençait à sentir des fourmillements dans
ses jambes. Il aurait encore des difficultés à
marcher, à sa remise debout, comme les autres
fois. Il avait horreur du coiffeur !
Au-dessus du miroir sur l’étagère, le coiffeur
avait disposé d’énormes flacons d’eaux de Co-
logne dont les noms inspiraient rêves et voya-
ges : cuir de Russie, rose, lavande, Chypre, fou-
gère, vétiver, jasmin ; à chaque fois, Henri ad-
24 Cinéma
mirait les couleurs, les noms inconnus, la magie
de ces bouteilles. Il imaginait les senteurs en re-
constituant des parfums selon les odeurs qui
flottaient dans le salon de coiffure. Il ne com-
prenait pas que les contenances soient différen-
tes pensant que le coiffeur fou devait avoir ses
préférences et les imposer à ses clients.
Lorsque le rasoir approchait sa nuque et ses
oreilles, il était pétrifié, suait et respirait vite, la
peur au ventre.

Sur l’écran, Henri voit le gros plan de sa poi-
trine, la tache de sang rouge sur sa chemise et
ressent toutes ces peurs d’enfant depuis son
siège. Dans la cabine, il reste très calme ; surpris
mais calme.
Il revient alors instantanément aux côtés
d’Emilie lorsque le film commence.
Quelle situation étrange ; il croit s’être en-
dormi et avoir rêvé; il s’attend à ce que le film
soit déjà bien avancé ; pourtant ce n’est encore
que le générique.
Emilie adore son père et ses curieuses mésa-
ventures. Il pourra lui raconter.

Juste avant les premières images, il est de
nouveau bousculé, happé vers le lieu de projec-
tion.
Cette fois, comme habitué, il souhaite choisir
le scénario. En réalité, l’écran reflète instanta-
nément les pensées qui l’animent.
25 La Mélopée des Anges
Henri n’a pas le temps de choisir. Tout sem-
ble dicté, écrit d’avance. Il se voit dans des si-
tuations vécues, difficiles, conflictuelles, lourdes
de ses jugements sur lui-même, de ses frustra-
tions, de ses dénigrements.

Les sensations douloureuses sont ressenties
par le Henri assis dans la salle. L’acteur sur
l’écran paraît jouer sans comprendre. Le Henri
de la cabine reste distant comme un projection-
niste seulement préoccupé de la technique et de
ses propres soucis.
Il peut donc se trouver à trois endroits en
même temps ?
Combien de pensées, de sentiments,
d’émotions sont présents en lui au même ins-
tant ? Ça lui semble bouger sans arrêt, lui don-
nant le vertige.

Et s’il était capable de choisir son film sur
l’écran ?
Est-il le seul à voir ses propres images ?
Comment est-ce pour les autres ?
Emilie lui dira.
Elle s’émerveillera, comme les autres fois,
des récits de son Papa, et souriante le compli-
mentera pour son imagination en lui suggérant
d’écrire toutes ces belles histoires.

Henri se découvre sur l’écran, en proie à la
plus vive inquiétude. Il se trouve dans sa voi-
26 Cinéma
ture, dehors, un brouillard dense, les vitres cou-
vertes de buée, perdu.
Peut-il retrouver seul la bonne route ? Il doit
rapidement se rendre au domicile de Didier qui
lui a téléphoné il y a trois quarts d’heure,
l’appelant vivement au secours. Au secours de
quoi ? La communication s’est interrompue ;
impossible de rappeler, ça sonnait occupé.
Il s’est précipité dans sa voiture et a démarré
en trombe, sans trop réfléchir. Sur la route, son
imagination ronronne bien. Et le voici, à ce
rond-point, dans le plus épais brouillard avec la
clim en panne. Quelle poisse !
Assis, il entend un voisin froisser un papier
de bonbon. Il grogne en silence. « Sont cons les
gens. Pensent pas aux autres… ».
Il revient dans son film, ressent l’angoisse,
perdu, avec les ennuis qui s’accumulent.

Le projectionniste pense à une solution. Le
spectateur retrouve son calme. Le film le mon-
tre essuyant son pare-brise avec du papier tor-
chon, allumant ses anti-brouillards, roulant
doucement autour du rond-point en scrutant les
poteaux indicateurs. Il est impératif de choisir
une direction ! Bonne ou mauvaise, elle est le
début d’une solution, une tentative.
Son portable sonne ; pas de flic en vue, il ré-
pond :
« C’est Didier ! Où es-tu ? »
27 La Mélopée des Anges
« Perdu dans le brouillard, je ne trouve plus
le raccourci que tu m’avais enseigné ! »
« Pas grave, c’est le premier, aujourd’hui ! »
Et Didier rit à n’en plus finir…
« Le premier avril ! Tu prends la direction
Malichon et c’est la troisième gauche après le
transfo ; tu es toujours aussi nul en orientation ;
on va t’offrir un GPS ! » Rires.
« Allez, on t’attend pour boire un coup ! »
Bon, ça n’est pas si grave. Henri n’est pas
très fier ; ni de s’être égaré, ni de se laisser ma-
nipuler et moquer par son ami.
La voiture pile dans un bruit de crissement
de pneus. Demi-tour. Ça suffit ce cirque.
Il décide. Il n’ira pas chez Didier. En arrivant
il débranchera le fixe et coupera le portable,
boira son coup seul et merde pour ses faux
amis.
Le brouillard se dissipe instantanément et la
route est facile. Les soucis ont disparu.
Henri a, pour la première fois, choisi rapide-
ment, pour lui, sans se soucier de perdre la
considération de l’autre.
Très fier il descend de la cabine de projection
et réintègre sa place.

Le film est tout à fait comme prévu. Une
vraie récréation.
28






Sois altruiste, respecte l'égoïsme des autres !
Stanislaw Jerzy Lec



















29
PAUL
Monsieur Lueur a épousé mademoiselle Is-
mann. Elle s’est longuement demandé si elle
conservait son nom de jeune fille, si elle prenait
le nom de son mari ou si elle accolait les deux
pour s’appeler dorénavant madame Lueur-
Ismann. Elle opta finalement pour Lueur par
amour, par loyauté.

Ils vivaient pour eux, en profitaient avant
d’avoir des enfants.
Elle souhaita devenir mère rapidement alors
que le mari trouvait la vie belle et retardait
l’évènement tant et plus.
Elle finit par oublier sa contraception orale,
sans rien dire, et tomba enceinte.
Monsieur Lueur acceptait difficilement la fin
de cette vie toute consacrée à sa personne et à
ses caprices. Dès l’annonce des débuts de la
grossesse, bien qu’ayant feint une joie extrême,
il commença à détester cet enfant qui lui enlè-
verait femme et privilèges.
L’accouchement se déroula sans complica-
tion ; juste une vingtaine d’heures, un forceps,
31 La Mélopée des Anges
une déchirure, une piqûre qui ne fit pas son ef-
fet, de fortes douleurs, un peu d’affolement
dans le personnel de la maternité, rien que de
très banal et qui s’oublie rapidement dès la ve-
nue du bébé.

Le papa avait insisté pour choisir le prénom
de son grand-père tandis que la maman se pliait
encore à ces désirs, toujours par respect, par fi-
délité. Le petit Paul était né. Monsieur Lueur
détestait son grand-père et pourrait se venger
ainsi sur ce qu’il considérerait comme la réin-
carnation de cet aïeul grincheux, vindicatif,
sournois, détestable.
En réalité, plutôt que de torturer son petit, il
en fit le prolongement de lui-même.
Simulant le bonheur, il ne loupait pas une
occasion d’expliquer à sa progéniture les diffi-
cultés de la vie en société et tous les moyens de
préserver son espace, ses prérogatives en bous-
culant les autres et en leur créant mille tour-
ments.

Paul grandit et devint très vite un pleurni-
chard, un petit égoïste. Il en fit voir de toutes
les couleurs à ses proches inventant inlassable-
ment des tours pendables dont les autres étaient
victimes. Seuls ses parents lui trouvaient des ex-
cuses et le défendaient face aux reproches ; la
maman par amour, le papa par vengeance.
32 Paul
Paul arriva à l’âge de raison. Il savait semer la
zizanie dans la famille, créer des virus sur Inter-
net, générer des conflits partout où il passait,
avec une subtilité rare.
Il devint un homme exquis. Intrigant à qui le
connaissait bien mais adorable le plus souvent.
Il prenait un malin plaisir à nuire.

La mode était à respecter la planète, écono-
miser l’énergie, éviter de polluer, manger sain et
bio, parler d’écologie.
L’écologie personnelle de Paul consistait à
agir systématiquement au contraire des autres. Il
rallumait toutes les lumières de la maison et
prétextait sa vue faible, il mangeait, exprès, pour
ennuyer sa maman, quantité de viande, charcu-
terie, laitages, et prétendait ne pas digérer les
fruits et les légumes. Il se goinfrait de sucreries,
pâtisseries, plats cuisinés. Jamais malade, il si-
mulait des crises de foie, des indigestions, dé-
rangeait le médecin la nuit uniquement.
Il tenait toujours sa maman informée pour
amplifier le plaisir.
Seul son père était ravi et continuait les
conseils et les remarques afin de peaufiner
l’irrespect, le racisme, l’égoïsme de son cher et
tendre.

Paul devint donc un adulte normal, blanc,
réussissant brillamment ses études afin de de-
33 La Mélopée des Anges
venir très responsable et en faire baver à un
maximum de gens.
S’il en avait la possibilité, il aimerait gérer un
service ou une entreprise et commander à un
nombre suffisant d’employés. Il les choisirait
volontiers avec ses critères à lui ; les plus en dif-
ficulté, les plus étrangers, les plus faibles, les
femmes, et de temps en temps une forte tête
pour le plaisir des confrontations et des renvois.
Il les récompenserait au mérite. Il trouvait
très juste les systèmes d’évaluations, notations,
classements. Il se passionnait pour les hiérar-
chies.

Il avait déjà de nombreuses fois expérimenté
la justice. Il était à bonne école avec le père
Lueur, qui lui enseignait toutes les ficelles et
étudiait avec lui les articles de la loi qui pou-
vaient étayer sa défense. Ils ne perdaient jamais.

Il réussissait tout, brillait en société et possé-
da rapidement maison, appartement sur la côte
acheté en viager, grosses voitures. Lui manquait
la femme de sa vie. Des aventures, oui. Mais
une épouse à disposition, à tourmenter au quo-
tidien, pas encore.

Il adorait rouler en quatre-quatre en ville et
faire vrombir son moteur au feu rouge. Son ré-
gal était au paroxysme lorsque de jeunes enfants
34 Paul
attendaient pour traverser la rue en poussette
ou à la main de leur maman. Là en faisant mine
de régler sa radio ou de téléphoner, il donnait
de petits coups d’accélérateur pour enfumer les
bambins. La pollution atmosphérique était cen-
sée provoquer des bronchiolites et Paul suivait
scrupuleusement la montée des statistiques sur
internet.

Un film américain, qui circulait sur la toile,
expliquait qu’en réalité le réchauffement de la
planète ne pouvait absolument pas être provo-
qué par les activités humaines ni par l’émission
de gaz carbonique puisque les courbes statisti-
ques montraient, à l’évidence, l’inverse. Le ré-
chauffement précédait toujours l’augmentation
de concentration en CO2 et les émissions hu-
maines étaient dérisoires par rapport aux émis-
sions naturelles. Nous vivions alors une période
de réchauffement en lien avec la nature, les ta-
ches solaires, qui provoquaient une augmenta-
tion de la photosynthèse du plancton minéral
marin et ainsi, secondairement une forte émana-
tion de gaz.
Il était ravi. Il développait volontiers ces ar-
guments à qui lui formulait des reproches.

Il était un des rares à sourire et à parler aux
gens. Dès que ceux-ci pouvaient le juger aima-
35