La mère et les jours

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La mère et les jours

Sébastien Monod
7 personnes reçoivent des messages énigmatiques les enjoignant à se rendre dans un lieu où va planer l’ombre d’un mystérieux fantôme.

7 personnes hautes en couleur dont on suit le road-train trip jusqu’au site de rencontre et leurs retrouvailles car ils sont tous membres d’une famille désunie.

Sébastien Monod nous raconte avec un humour parfois féroce une histoire où règnent les univers d’Armistead Maupin et d’Agatha Christie.

Laissez-vous mener en bateau jusqu’à l’Île de Sein, vous ne le regretterez pas.


Publié le : mercredi 8 avril 2015
Lecture(s) : 5
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791029400506
Nombre de pages : non-communiqué
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La mère et les jours

 

 

Sébastien Monod

 

 

 

roman

 

 

 

Ce qu’on ne peut pas dire, il ne faut surtout pas le taire, mais l’écrire.

Jacques Derrida

 

 

 

 

 

 

 

Les personnages du roman

 

 

Personnages principaux :

(par ordre d’apparition)

• Erwan (ex compagnon de Tess)

• Aglaé (mère de Béatrice et de Soizic, grand-mère de Gwen et de Tess)

• Gwen (fils de Soizic, petit-fils d’Aglaé, cousin de Tess)

• Béatrice (fille aînée d’Aglaé, mère de Tess)

• Jean-Marc (ex compagnon de Béatrice, père de Tess)

• Soizic (fille cadette d’Aglaé, mère de Gwen, tante de Tess)

• Jannick (domestique d’Aglaé)

 

Personnages secondaires :

• Tess (fille de Béatrice, petite- fille d’Aglaé)

• Florian (jardinier d’Aglaé)

• Miranda (collègue et amie de Béatrice)

• Lili (attachée de presse de Soizic)

 

 

 

Erwan

 

(ex compagnon de Tess)

 

 

Ma vie ressemble à un roman de Marc Levy : une sucrerie bien enrobée.

Mais sans les réconciliations fraternelles, sans les amitiés indéfectibles, sans l’amour avec un grand A, celui qui est censé faire oublier tout le reste. Moi, je n’ai que tout le reste. Bref, le bonbon sans le sucre ! Moi, je n’ai que les putains de mauvais côtés, c’est à dire les maladies, les décès et toutes les catastrophes du quotidien. Ok, j’ai un boulot passionnant, mais pour ce que ça me rapporte... La seule bonne chose que je partage avec les héros bobos de ces bouquins, c’est la voiture : je roule en E-Bugster. Pas sûr que ça fasse de moi un bobo pour autant…

S’il fallait donner un titre à ma vie, je dirais sans hésiter : « Mes amours, mes emmerdes ».

Et voilà, j’ai la chanson d’Aznavour dans la tête ! Elle ne va pas me quitter du voyage. C’est toujours la même chose : il suffit que j’entende une chanson pour qu’elle vienne se loger dans ma boîte crânienne et y tourner en boucle pour le restant de la journée. Souvent c’est celle du matin, quand j’allume la radio. Alors, quand c’est Aznavour, c’est pas grave, mais quand c’est Christophe Maé, il y a de quoi réellement devenir « Dingue, dingue, dingue » !

Merde, ça ralentit. Les fameux embouteillages du 15 août, la période où il ne faut pas prendre la route. Et moi, je suis comme un con sur la route…

« Mes amours, mes emmerdes », cela me convient. Tout de même, je crains que l’obsessionnel refrain n’aggrave un peu plus ma sale humeur. J’aurais dû choisir le train, ça m’aurait évité de penser. J’aurais pu m’endormir, de la musique dans les oreilles, et fuir le cauchemar éveillé dans lequel je patauge depuis des mois. Et cela m’aurait aussi permis d’éviter ces foutues routes surchargées !

Je viens de passer Rennes. Il faudrait que je m’arrête pour acheter une bouteille d’eau, la chaleur du mois d’août est étouffante dans les terres. Il faudrait aussi que je m’arrête pour déjeuner, mon ventre grogne depuis un quart d’heure. Le pire, c’est que je vais devoir me forcer vu que je n’ai plus d’appétit depuis des mois.

Rien à l’horizon. J’ai dû passer les aires de repos sans les voir. Mais bon, un village-étape ferait l’affaire. Rectification : un village-étape serait idéal. Pas envie de partager le pique-nique et la joie estivale des vacanciers en route pour le Sud et les plages surpeuplées. Je n’ai jamais aimé cette période de départs forcés, ces milliers de kilomètres de bouchons, les villes désertées. Je n’ai jamais pris plaisir à patauger dans une mer aussi remplie qu’un bus aux heures de pointe. Jamais pris plaisir à partager l’air béat de ces hommes et de ces femmes aux physiques déprimants criant après des progénitures bedonnantes. Et pour conclure mes miscellanées misanthropes, je confesse sans honte un désintérêt total pour les jeux de plages, les ballons de foot pleins de sable mouillé qui atterrissent sur les serviettes et les effluves de crème solaire masquant à peine les relents corporels.

« Bédée – Village-étape, prochaine sortie ». Parfait, cela va me permettre non seulement de me restaurer, mais aussi de me dégourdir les jambes. J’ai conduit non-stop depuis la Seine-Saint-Denis. Bédée, quel drôle de nom ! Il m’amuse d’autant plus que mes seules lectures, à l’exception des revues sportives, sont les bandes-dessinées. Black et Mortimer, XIII, Lucky Luke, Tintin… Ben ouais, les classiques ! « Mes amours, mes emmerdes » pour un temps oubliées, c’est avec un sourire nostalgique que j’entre dans le village. Ça fait longtemps que je n’ai pas relu mes Tintin. Hergé, le professeur Tournesol, les Dupont et Dupond, la lune, le Congo, les aventures comme on n’en fait plus, les dessins naïfs et surannés, une époque qui sent la naphtaline. Ancré dans le monde d’aujourd’hui, accro aux dernières technologies, quelque chose me lie pourtant aux décennies récentes. Plus particulièrement aux années quatre-vingt que j’associe à tort à ces BD puisque certaines ont été publiées bien avant. En fait, si Tintin est pour moi le symbole des années quatre-vingt, c’est parce que j’ai dévoré ses aventures durant mon enfance en écoutant Jeanne Mas et Stéphanie de Monaco. Quel âge avais-je, dix ans, douze ans ? Ah ! « Toute première fois », « Ouragan »…

 

Vision d'orage

J'voudrais pas qu'tu t'en ailles

La passion comme une ombre

 

Je gare ma voiture à quelques mètres de L’Horloge, un restaurant à la façade laquée rouge et sertie de quelques briques. Un OVNI dans ce paysage plutôt monotone. À l’intérieur, je tombe sous le charme de l’endroit : le plafond de la grande salle est orné d’une immense pendule aux chiffres aussi rouges que la façade, une merveille ! Aussitôt installé à ma table sous un large parasol dans le jardin situé derrière le restaurant, j’ôte discrètement mes baskets pour laisser mes pieds respirer. Ce massage plantaire sur la pelouse fraîche et accueillante est bienvenu.

Que propose la carte ? Une formule « bistrot » avec un plat et un dessert, nickel ! J’opte pour le « Suprême de volaille fermière et ses petits légumes ». C’est le mot « suprême » qui attise ma curiosité, il faut au moins ça pour réveiller mes papilles gustatives en grève depuis huit mois. Il faut dire que je n’ai plus goût à rien depuis qu’elle m’a quitté. Avant de me retrouver célibataire, j’étais un bon vivant, je profitais sans limite des bonnes choses qui s’offraient à moi. J’entends encore Tess me demander de « faire attention ». Craignait-elle que j’aggrave mon cholestérol ? Que je prenne du poids ? Pourtant tout ce que je gagne lors d’un bon dîner, je le perds le lendemain lors de mes joggings ou de mes entraînements. Ouais, je sais, j’ai de la chance. Enfin, juste pour ça…

Le chatouillement sous mes pieds devient énervant ; sur le point de remettre mes chaussures, je découvre que des soldats et des fourmis ont entrepris de coloniser mes pieds, ce qui me fait crier comme un demeuré et me cogner à la table. Celle-ci vacille et le suprême tout juste apporté manque de choir, mais je parviens in extremis à rétablir l’équilibre. J’y peux rien, moi, si j’ai la phobie des bestioles !

La honte passée et le calme retrouvé, je mange du bout des lèvres le suprême pourtant bien présenté et plutôt goûteux. Il manque quelqu’un près de moi. Une présence aimante qui en aurait rehaussé la saveur. En dessert, je choisis un clafoutis à la vanille servi avec un coulis de fraises. Pourquoi ai-je choisi ce gâteau, j’ai horreur des fraises !

 

Dévasté nos vies

Des lames en furie

Qu'on ne peut plus arrêter

 

Le tube de Steph’ de Monac’, comme on l’appelait à l’époque, a définitivement supplanté Aznavour. Ce n’est pas plus mal, un vent de fraîcheur n’est pas pour me déplaire. Bon, « fraîcheur » n’est peut-être pas le terme le plus adapté…

Je reprends la route. Prochaine étape : Guingamp. Je ne connais pas cette ville. Je m’y serais bien arrêté, même s’il n’y a rien d’extraordinaire à Guingamp. En vérité, je ne suis pas pressé d’arriver. Peur de ce qui m’attend au bout de la route, à Brest.

 

 

 

Aglaé

 

(mère de Béatrice et de Soizic, grand-mère de Gwen et de Tess)

 

 

Dieu soit loué ! Le calme est revenu sur l’île. La tempête a cessé, mais le vent a fait place à un silence encore plus effrayant que d’habitude. Normalement, il devrait faire beau après-demain. C’est ce qu’ils ont dit sur Europe, ce matin.

Après-demain, c’est le grand jour. Comme tous les ans, je quitte cette bonne Île de Sein.

À force de regarder par la fenêtre, ma vue se brouille et mon iris finit inexorablement par faire le point sur mon reflet dans la vitre. Un reflet fantôme, celui d’une vieille femme au visage lacéré de rides et aux cheveux tirés en arrière, étrangement noirs. Seul vestige d’une jeunesse lointaine et totalement oubliée.

— Madame ?

— Grand Dieu ! Jannick, je ne vous ai pas entendue entrer.

— Oh ! Madame Aglaé, je suis désolée de vous avoir fait sursauter.

Jannick est la discrétion incarnée. Trente ans au service de cette maison et elle avance toujours sur la pointe des pieds ! Du coup, elle me fait bondir dès qu’elle remue les lèvres.

— Voulez-vous que je fasse les cuivres et les étains ?

— Les cuivres et les étains ? Oui, oui, si vous voulez…

Elle baragouine trois quatre mots avant de tourner les talons.

Ventrebleu, qui se préoccupe des cuivres et des étains aujourd’hui ? D’ailleurs, qui regardera ? Plus personne n’entre dans cette maison à part le facteur !

Jannick a fait celle qui n’a rien remarqué. Pourtant j’ai bien vu à son regard fuyant qu’elle les a vues, ces maudites larmes que je n’arrive pas à contenir quand je regarde la mer. Je passe, il est vrai, le plus clair de mon temps le nez collé aux vitres de mon manoir à regarder le néant, mais n’est-ce pas mon droit ?

Avant, de ma chambre, j’aimais admirer le scintillement de la rosée du matin sur l’herbe du jardin, j’aimais les premiers rayons du soleil sur mes rhododendrons roses et mauves, mes « arcs-en-ciel » ; j’aimais observer avec quelle infinie délicatesse Ladislas coupait les branches malades des rosiers, délicatesse appuyée, car il savait que je ne perdais rien de ce qu’il faisait à mes bébés. Oh ! combien de fois l’ai-je sermonné ? « Voyons, Ladislas, ne coupez pas si près de la fleur ! Et ne mettez pas autant d’engrais, vous allez les droguer, ces azalées ! ».

Ladislas nous a quittées. C’est le jeune Florian qui est maintenant à mon service. Il a la main verte, le petit, mais pas autant que Ladislas. Ce vieil imbécile a eu l’indélicatesse de rejoindre sa douce Suzanne le jour de mes quatre-vingt trois ans, il y a deux ans de cela. Tout de même, mourir le jour de mon anniversaire, cela ne se fait pas ! Inutile de préciser que je ne lui en ai pas tenu rigueur très longtemps. Cinquante ans de fidélité aux Le Bourdonnec ! Ladislas a vu arriver Béatrice, puis Soizic, c’était un membre de la famille, il était comme un frère pour moi. Bientôt ce sera mon tour, c’est dans l’ordre des choses. Pourquoi donc la faucheuse s’échine-t-elle à embarquer les jeunes quand certaines personnes de mon âge ne demandent qu’à prendre le large ? Ça n’a aucun sens. D’ailleurs, ma vie non plus n’a plus aucun sens.

Florian a failli perdre la sienne dans un accident de moto, il y a trois ou quatre ans de cela. Il se prédestinait à la compétition, c’était un motard très doué. Son père m’a un jour dit toute l’admiration qu’il avait pour son gamin, je lui ai répondu : « Mais pourquoi donc ne lui dites-vous pas ? Pourquoi est-ce à moi que vous en parlez ? » Ma réflexion l’avait fait réfléchir, j’ai bien compris que la chose ne lui avait même pas effleuré l’esprit. C’est bête. Il a trop attendu, le gosse a lancé sa moto contre un parapet : à cent à l’heure, cela ne pardonne pas ! Il s’est fracturé le crâne et a passé des mois accroché à des tuyaux, entre la vie et la mort. Mais c’est un dur, il s’en est sorti. Comme ressuscité, il a décidé de ne plus taquiner la vie ; il est devenu sage, un nouvel homme, plus ouvert aux autres. Il s’est lié d’amitié avec ma petite fille, Tess, qui vient me rendre visite de temps à autre. Ils sont devenus inséparables. De ma fenêtre, je les observe, leur complicité les rend beaux. Je me demande ce qu’ils peuvent bien se raconter, ce qu’ils peuvent bien comploter.

Les enfants, ce bien si précieux, cette douleur quand ils vous abandonnent. Une douleur, non, plutôt une amputation. La chose est si horrible qu’il n’existe pas de nom pour la qualifier alors qu’un enfant perdant ses parents peut se définir comme orphelin. Piètre consolation.

Il vaut mieux que j’arrête de ressasser ces souvenirs, cela me crève le cœur. En parlant de cœur, il serait bon que je mette au plus vite la main sur mes pilules pour la tachycardie. J’appelle Jannick tout en me dirigeant vers mon lit pour m’y m’allonger. En général, je me calme plus promptement dans la position horizontale. Et puis, cela repose cette vieille colonne vertébrale complètement recroquevillée qui me rapetisse de jour en jour.

Jannick arrive en courant, un verre d’eau à la main, une pilule dans l’autre. Elle est terrifiée, je le vois à ses gestes à grand peine contrôlés. Je la comprends : découvrir une vieille personne étendue sur son lit, les paupières closes, les deux mains rassemblées au niveau de la poitrine, il y a de quoi se poser des questions. Je confesse, avec un soupçon de honte, que j’en rajoute toujours un peu. Oui, je prends un malin plaisir à accentuer le côté dramatique de la situation et à faire croire que mes heures sont comptées. Et je sais ô combien Jannick est bon public ! C’est bien simple, lui annoncer qu’elle doit rester seule dans le manoir la cloue de frayeur ! Avant, je lui jouais des tours, je me cachais et la laissais me chercher de longues minutes. Mais désormais, je ménage son cœur.

Il ne faudrait pas qu’elle aussi me quitte.

 

 

 

Gwen

 

(fils de Soizic, petit-fils d’Aglaé, cousin de Tess)

 

 

Le truc de ouf ! Quand j’ai reçu le mail m’annonçant que j’avais gagné une semaine de vacances dans un hôtel quatre étoiles dans les environs de Concarneau, je me suis dit que c’était encore un de ces spams qui polluent à longueur de journées ma messagerie : « enlarge your penis », « viagrow », les jeux en ligne, sans compter Monsieur Diakité et ses potes de la Côte d’Ivoire qui me demandent de les aider à transférer des fonds… Tous ces messages pourris, au bout d’un moment, ça soûle grave !

J’ai failli le mettre direct à la poubelle. Avec les dix autres newsletters auxquelles je ne me suis jamais abonné (ou alors je ne m’en souviens pas), comme celles des ventes privées Machin Truc qui me proposent des sacs Vuitton pas chers. Rien à branler, moi, des sacs de viocs ! Je sais pas, j’ai eu un doute quand même. Il y avait mon nom, mon prénom, ma ville. Ça faisait vrai. Mais bon, combien de voyages te sont offerts tous les jours ? Et quand tu cliques, tu tombes sur une page web qui te dit qu’on t’a inscrit au tirage au sort qui aura lieu dans six mois. Mais avant, tu auras dû filer dix ou vingt adresses électroniques. L’arnaque ! La plupart du temps, je joue et trois jours après j’ai oublié que j’ai joué. C’est un mail avec les résultats qui me le rappelle. Quand il y a un mail…

Donc, ce mail était vraiment personnalisé et il me disait d’emblée qu’il n’y avait pas d’embrouille, que tout était prévu. Le hic, c’est qu’il fallait que j’accepte immédiatement, je n’avais qu’un jour de réflexion. C’était une offre à prendre ou à laisser. Le message m’expliquait que c’était dû à un déstockage, un truc du genre. Comme en ce moment je n’ai pas des masses de thunes, je me suis dit que ça pouvait me permettre d’avoir un peu de vacances. Plutôt que de rester dans mon appart minable à tenter de débusquer un contrat minable, forcément minable en cette période creuse. Plutôt que de passer mes journées sur Twitter ou à poster des photos sur Snapchat et Instagram (beaucoup de mes contacts kiffent mes œuvres d’art éphémères, des dessins que je fais avec mes aliments juste avant de les manger, j’appelle ça le « fast food art »).

Il n’y avait aucun numéro de téléphone, il fallait simplement que je réponde « oui » par retour de mail et les titres de transport m’étaient direct envoyés chez moi. J’ai donc répondu « oui ». Des vacances dans un hôtel quatre étoiles en Bretagne ou n’importe où ailleurs, du moment que c’est gratuit, ça aurait été crétin de cracher dessus ! Le lendemain, j’ai reçu comme promis mes billets de train. Maintenant, il va falloir que je me tape cinq heures de route jusqu’à Brest. Mais bon, le jeu en vaut la chandelle, non ?

Ces deux billets posés sur ma table me font prendre conscience que ce n’est pas une plaisanterie. Je vais vraiment partir une semaine en vacances sans dépenser un centime. Trop de la balle !

Je bouge la souris de mon ordinateur portable pour le sortir de sa veille et me rends sur ma page Facebook pour actualiser mon profil : « Je pars en Bretagne aux frais de la princesse ^^ ». En appuyant sur « Publier », je me dis que l’expression est trop super bien trouvée ! J’en profite pour changer ma photo et en mettre une prise par ma copine Silvana dans le Bois de Vincennes au printemps dernier juste avant d’aller voir un spectacle d’Ariane Mnouchkine. D’une, je suis souriant, ce qui change de d’habitude, et de deux, j’ai les cheveux courts. C’est d’ailleurs la première photo de moi avec cette nouvelle coupe. Avant, je les portais mi-longs, mais, comme tout le monde me disait que je ressemblais au chanteur Mika, je les ai coupés. Depuis, on me fout la paix.

Oh ! ça ne me gênait pas de ressembler à un chanteur gay – ce serait un comble vu que je le suis (gay, pas chanteur). Non, ce qui m’énervait, c’était qu’on n’arrêtait pas de me crier « Relax, take it easy ! » avec une voix suraigüe, c’était insupportable.

Je vais ensuite sur Ask.fm pour me marrer cinq minutes avant de me connecter sur MSN, histoire d’annoncer au monde entier la grande nouvelle. Hélas, la plupart des amis avec qui j’ai l’habitude de chatter sont en mode absent. Le seul qui est connecté, Thibaud, est à moitié schizo – ce qui, mathématiquement, en ferait une personne presque normale. J’ai pas envie de lui parler. Avant de quitter, je change mon « humeur » et tape : « So happy !! ». Aujourd’hui, je n’irai pas sur Twitter. Hier, j’ai tweeté que j’avais reçu un mail zarbi, j’ai mis exactement : « C’est mon jour de chance ! J’ai reçu un mail qui m’annonce que je vais partir une semaine sur la côte bretonne, dans le Finistère. La Bretagne, ça vous gagne ! ». Je sais, c’est nul, et personne n’a compris la référence à une vieille pub vantant les mérites de la montagne (et maintes fois citée par mon oncle Jean-Marc). Du coup, mes followers n’ont rien répondu, trop la loose ! Mais pour mon départ, j’ai déjà trouvé un truc trop super cool à poster. Les chaussures aux pieds et mon sac sur le dos, voilà ce que j’ai prévu de mettre : « Je pars en Bretagne. Au frais… ». MDR non ? Sur les réseaux sociaux, il faut être concis et drôle, sinon personne ne like ou ne retweet. On n’est pas là pour faire du Proust non plus !

 

 

 

Béatrice

 

(fille aînée d’Aglaé, mère de Tess)

 

Ce matin, je me suis shooté à la testostérone dans un SPA. J’ai casté cinquante-et-un mecs, vingt ans à tout casser, tous plus canon les uns que les autres ! Quand je raconte mes journées au bureau, on me regarde avec envie, c’est tellement drôle que j’en rajoute un peu. Oh ! leur tête si je leur disais ce qu’on a fait dans le jacuzzi : liquéfaction assurée !

Bien moulés dans des maillots de bain, ce n’est pas leur pomme d’Adam que j’aurais aimé croquer ! Ça a été difficile de faire un choix, tous avaient quelque chose, tous auraient pu faire l’affaire : c’était la crème de la crème. J’ai particulièrement apprécié Brandon et son grain de beauté juste au-dessus de la lèvre supérieure. Tariq et sa peau dorée, le poil rare, délicieusement frisotté sur le torse m’a bien plu aussi. J’ai décidé de faire une première sélection, mon Top 50. J’ai juste viré Kévin (je lui ai dit : « Mon gars, à vingt-cinq ans, je te conseille d’aller chez Damart ! »). Et j’ai prévu un nouveau casting : j’aurai ainsi l’occasion de les revoir tous en maillot de bain une seconde fois !

— Tu ne devineras jamais ce que je tiens là ! s’exclame Miranda en faisant irruption dans mon bureau, une clé USB dans la main. Le dernier David Guetta, en avant-première ! Et je peux te dire une chose : il déchire !

— Si tu pouvais essayer de t’exprimer sans hurler, ça m’éviterait de frôler la crise cardiaque à chaque fois que tu ouvres la bouche !

Que mon cœur lâche, passe encore ! Mais le plus grave est que j’ai failli lacérer mon magnifique fauteuil en cuir avec mes ongles ! Un récent cadeau d’un présentateur télé dont la date limite de fraîcheur est largement dépassée (bon, faut avouer qu’il a de beaux restes). Il a la peau si douce, si sensuelle. Si vous saviez comme j’aime son odeur ! En vérité, j’y tiens autant qu’à la prunelle de mes yeux ou qu’à mon dernier sac à main Gucci (il va sans dire que je parlais du fauteuil, pas du présentateur !).

Ma collègue a un petit rire moqueur en voyant, sur l’écran de mon ordinateur, le torse imberbe du garçon sur lequel j’avais zoomé. Cela s’appelle être prise la main dans le sac.

— Je veux immédiatement son numéro de portable !

— N’y compte pas, c’est mon dossier ! Et puis, il n’a que dix-huit ans.

— Et alors ? Ce ne sera pas le plus jeune…

La jalousie m’empêche de commenter la saillie de ma collègue.

— Celui-là, il est trop chou ! continué-je en désignant un des tops de mon top 50.

— Lui ? dit-elle avec un sourire ironique.

— Ben, oui, lui !

— Il est pédé, t’as aucune chance !

— Comme tu peux savoir ça rien qu’en regardant une photo ?

Miranda me regarde dix bonnes secondes avant de poser sur mon bureau ses fesses empaquetées dans le sublime tailleur Prada acheté la veille. Miranda a mon âge, cinquante et un ans, mais, par je ne sais quelle injustice de la nature, elle est parvenue à conserver un teint de pêche. Non, l’expression n’est pas adéquate, je devrais dire « un teint de quetsche », puisqu’elle est black. L’éternellement, l’effrontément belle Miranda sait tout sur tout, un véritable puits de science !

Ah, ses lèvres tressaillent, elle entrouvre la bouche, elle va me dévoiler son secret, comment elle arrive à deviner si un mec est gay ou hétéro. Fausse alerte, c’est simplement pour y glisser une cigarette.

— Tu sais que c’est interdit de fumer dans les bureaux ?

— Non, depuis quand ? lance-t-elle en passant la main dans sa chevelure rouge, coupée au carré.

J’ai toujours un doute quand ma collègue et amie me regarde avec un demi sourire, je ne sais jamais si elle se fout de moi ou s’il s’agit d’une diversion afin de masquer sa naïveté.

— Un jour, l’alarme incendie va se mettre en route et on va se retrouver trempées de la tête aux pieds !

— Puisse cela arriver pendant le casting de ton Tariq et de son boys band ! me rétorque-t-elle en gloussant comme une dinde asthmatique.

Je ne peux m’empêcher de m’esclaffer avec elle. Ah la la ! que ferais-je sans Miranda ? Elle est ma soupape de sécurité, mon sas de décompression. Il ne faut pas croire, ce n’est pas parce que j’évolue dans le strass et les paillettes que mon travail n’est pas difficile. J’ai beaucoup de pression au quotidien. Il suffirait d’un mauvais champagne dans un cocktail pour mettre un terme définitif à ma carrière. Dans l’événementiel, les retours de bâtons sont eux aussi événementiels !

— Tu as des nouvelles de Tess ? me demande Miranda, en fouillant dans mes tiroirs.

— Oui, elle tourne dans le nouveau film de Bettina, elle est ravie. Si tu cherches le champ’, j’ai terminé la bouteille tout à l’heure.

— Ah, merde… Non, je parle de ta fille. Ne me dis pas que tu as oublié que tu en as une.

Ça me fait toujours bizarre de penser qu’un être vivant ait pu sortir de ma matrice. En même temps, j’ai eu le temps d’oublier cette épreuve, c’était il y a trente ans. Je ne voudrais pas laisser croire que je regrette sa venue au monde, cela a été le plus beau jour de sa vie. Voilà qui donne une raison d’être à cet événement ! De mon côté, je n’éprouve aucune rancœur à son encontre… même si mes hanches ont doublé de volume depuis ! Même si elle a fait de moi le parfait portrait de ce qu’aurait été Amy Winehouse à cinquante balais si elle n’avait pas eu la stupide idée de se faire la malle si jeune. Amy Winehouse avec la même tignasse rétro, mais blonde, et sans le grain de beauté sous le nez.

OK, Tess et moi, nous ne nous voyons jamais, mais c’est tout simplement parce que nos relations n’ont jamais été fusionnelles (comme on peut le voir, étrangement, dans certaines familles). On a vécu nos existences de façon parallèle, on a marché côte à côte. Mais à distance.

— Elle va bien. Enfin, c’est ce qu’elle me dit dans la carte postale de Montréal que j’ai reçue hier.

— C’est dommage que vous vous voyiez si peu…

— Ce n’est pas évident, on vit à des kilomètres l’une de l’autre.

— Elle vit à Montréal, un saut de puce en avion !

— Et quand bien même elle habiterait Rouen, c’est à des kilomètres de Paris !

— Tu veux dire : c’est hors de Paris, chérie ?

— Par pitié, parlons d’autre chose ! dis-je avec une grimace de dégoût. Alors, tu me le fais écouter ce Guetta qui déchire ?

 

 

 

Jean-Marc

 

(ex compagnon de Béatrice, père de Tess)

 

 

Assis dans mon canapé en velours acheté pour des clopinettes sur Le Bon Coin, une 1664 bien fraîche en main et un bon vieux Depeche Mode dans les oreilles, je suis le type le plus heureux du monde. Ce qui me met en joie, ce n’est ni mon canapé vintage, ni ma mousse, ni la musique, mais le bouquin tout corné posé devant moi, sur la table basse de mon salon.

Je viens de terminer 1984, le roman de George Orwell.

J’en ai une bonne que je ne me lasse pas de raconter : si vous mélangez une 1664 et 1984, vous obtenez 1964 : l’année de ma naissance. Ça ne s’invente pas !

C’est la quatrième fois que je le lis, ce roman. Certains lecteurs ont un livre de chevet, eh bien moi j’ai un livre de canapé. Enfin, j’en ai plusieurs, et 1984 fait partie de ceux-là. On peut dire que je suis un grand lecteur. Quoique « lecteur » n’est pas le mot le plus approprié : je ne lis pas, je ne dévore pas, non je déguste ! Tout gamin déjà, je passais mon temps libre sur le sofa le nez dans les livres dont vous êtes le héros. Le monde pouvait s’écrouler autour de moi, mes parents pouvaient se disputer, mes frères et sœurs sauter, crier, se chamailler, rien ne pouvait m’extraire de ces histoires qui faisaient de moi un être extraordinaire vivant des aventures palpitantes.

Aujourd’hui, je ne suis toujours pas sorti de l’enfance et de ces livres qui me donnaient un rôle. On peut dire que je suis un grand enfant de quarante-huit ans. Un grand enfant au chômage. Voilà quatre mois que je n’ai pas mis les pieds dans un studio de télévision. Je suis réalisateur. Après mon dernier contrat pour une émission de télé-réalité, j’ai fait quelques pubs sur le net dont une pour une marque de téléphones connue pensant que cela ferait le buzz. « Connecting People », tu parles ! Heureusement, comme le dit la voix de Carrouf, « je positive ! ».

Enfin, j’essaie.

Après Orwell, ce sera au tour des Chroniques martiennes de Ray Bradbury, mon maître. Le jour de sa mort, j’ai pleuré comme je n’avais jusqu’alors pleuré pour personne, même pour ma grand-mère adorée ! J’ai ressenti une perte irréparable, sensation étrange, comme si un alien, après avoir pénétré ma boîte crânienne, avait aspiré les derniers rêves d’enfant qu’abritait mon cerveau. Le monde a, ce jour-là, perdu un immense écrivain, moi j’ai perdu mon plus grand inspirateur.

J’ai toujours aimé les mondes virtuels, les films de science-fiction, en fait, tout ce qui n’est pas ce monde. Peut-être parce que je n’y ai jamais trouvé ma place. Du coup, je ne suis jamais parvenu à accorder à quiconque sa place dans le mien. Voilà pourquoi Béatrice m’a quitté après quinze ans de mariage. Elle a préféré me laisser seul avec mes créatures et je n’ai jamais pu lui en vouloir. Faut dire que c’est une sacrée créature, elle aussi !

Seul, pas tout à fait, puisque j’ai recueilli ma fille. Tess était en conflit avec sa mère qui a fait des pieds et des mains pour la garder. Non pas par amour, même pas par peur de la solitude, non, simplement parce qu’elle voulait à tout prix gagner quelque chose. Comme si notre fille était un lot de tombola ! Le juge ne l’a pas considérée apte à l’élever. Du coup, c’est chez moi, dans ma nouvelle ville – Marseille – qu’elle a terminé son adolescence. Avant de retourner sur Paris, la majorité tout juste acquise. La majorité et l’envie de vivre dans la capitale, là où les éditeurs importants se trouvent. Elle voulait devenir la nouvelle Sagan. Elle n’a pas eu cette chance, mais elle travaille tout de même dans l’édition. Elle est correctrice.

Entre temps, moi, j’ai tenté de refaire ma vie, j’ai d’abord rencontré Lucie, puis Samira, Francesca, Emilie, « les trois rine » (Catherine, Corine et Karine), Katia, Roberte… et Fernando. Cette dernière relation n’a duré qu’un week-end et me permet d’affirmer de façon définitive que je ne suis pas sensible aux… émotions anales. Et peut-être encore moins aux baisers qui piquent ! On ne pourra pas me reprocher mon manque d’ouverture.

Ensuite est arrivée Nina.

J’ai fait sa connaissance lors d’un jeu de rôle médiéval (c’était son premier) : j’étais un chevalier et elle la fille du roi. Comme quoi, même les êtres les plus banals peuvent vivre un conte de fées !

Sur la route du réfrigérateur pour aller chercher une autre bière, mes yeux se posent sur un paquet déposé par ma factrice et que je n’ai pas ouvert sur-le-champ.

Je n’ai rien commandé, je n’attends rien. Je ne vois pas du tout ce que cela peut être. Si j’ai oublié de l’ouvrir, c’est tout simplement parce que j’étais dans le dernier chapitre de 1984 et qu’il n’existe rien de plus important, de plus vital, qu’un bon livre qui vous emmène loin des tristes contingences du quotidien.

Si j’avais su, je peux vous dire que l’aurais ouvert plus tôt !

 

 

 

Soizic

 

(fille cadette d’Aglaé, mère de Gwen, tante de Tess)

 

 

« Géniaaaal !!! »

Cela fait quinze fois que j’ai crié ce mot aujourd’hui, et je crois que ce n’est pas fini !

Désolée pour cette euphorie qui peut paraître excessive, mais c’est plus fort que moi. D’autant que je ne suis pas du genre à tempérer mes émotions, quelles qu’elles soient.

Attablée à une terrasse de café sur le port du Croisic, mes lunettes de soleil sur le nez, je savoure ma revanche. La bonne nouvelle est tombée ce matin, annoncée au téléphone par Lili, mon attachée de presse : pour la première fois de ma carrière, je vais faire la une de Marie-Claire ! Oui, il s’agit d’une réelle nouveauté pour une artiste qu’on a définitivement classée dans la catégorie...

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