La mesure du temps

De
Bernard, un homme du monde dans la soixantaine, retourne à Saint-Boniface pour renouer avec ses origines. Accompagné de Marjolaine – une jeune femme qui a été sa protégée –, il arpente la ville sur les traces des lieux, des êtres et des événements qui ont marqué son enfance singulière.
Au fil des récits qui ponctuent leur parcours, ils croisent notamment la petite rivière Seine, le lac Winnipeg, Gabrielle Roy, Louis Riel, un shérif acadien, la reine Elizabeth II, un jésuite bien particulier, Salinger, Malraux, Dostoïevski... ainsi que des castors. Bernard se laisse progressivement aller à des confidences qui le révèlent, aux yeux de Marjolaine, sous un jour nouveau.
Roman imagé aux accents poétiques, «La mesure du temps» effectue une plongée saisissante dans la psyché humaine.
Publié le : vendredi 22 avril 2016
Lecture(s) : 9
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782897440398
Nombre de pages : 260
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Ancrées dans le Nouvel-Ontario, les Éditions Prise de parole appuient les auteurs et les créateurs d’expression et de culture françaises au Canada, en privilégiant des œuvres de facture contemporaine.
Éditions Prise de parole C.P. 550, Sudbury (Ontario) Canada P3E 4R2 www.prisedeparole.ca
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DUMÊMEAUTEUR POÉSIE Carnet de routes ourdies, Ottawa, Éditions du Vermillon, 2006. Deçà, delà, pareil…, Ottawa, Éditions du Vermillon, 2003. Saisons d’esseulements, Ottawa, Éditions du Vermillon, 2001.
JEANBOISJOLI
LAMESUREDUTEMPS
Roman
Éditions Prise de parole Sudbury 2016
Œuvre en première de couverture et conception de la première de couverture : Olivier Lasser Accompagnement éditorial : Johanne Melançon Révision linguistique : Eva Lavergne Édition : Stéphane Cormier Correction d’épreuves : Chloé Leduc-Bélanger et Suzanne Martel Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays. Copyright © Ottawa, 2016 Diffusion au Canada : Dimedia Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada Boisjoli, Jean, auteur La mesure du temps / Jean Boisjoli. Publié en formats imprimé(s) et électronique(s).  ISBN 978-2-89423-943-8. – ISBN 978-2-89423-782-3 (pdf). –  ISBN 978-2-89744-039-8 (epub) I. Titre.  PS8553.O46653M47 2016 C843’.6 C2016-900721-9 C2016-900722-7 ISBN 978-2-89423-943-8 (Papier) ISBN 978-2-89423-782-3 (PDF) ISBN 978-2-89744-039-8 (ePub)
Pour mes filles Renaude et Camille, sans qui tout ceci ne serait que poussière au vent
Le désir de retourner là d’où on vient est-il aussi naturel que la fraie chez les poissons? Combien de temps devait-il s’écouler avant que cela ne perde de son importance? (D. Y. Béchard,Vandal Love)
Le soleil se lève, le soleil se couche; Il soupire après le lieu d’où il se lève. (Ecclésiaste 1:5)
je palpe tous les recoins des silences clés de voûte du départ
silences fuyards sur fil tordu l’intimité césure vies modelées sur l’étendue de silences trop lisses
la mémoire de silences égrenés est perdue dans l’oubli du regard
1
Je suis née et j’ai grandi à Montréal, sur la rue Durocher, à deux pas du parc Jarry. Je suis donc résolument urbaine, mais je n’endure que difficilement les foules et les bruits qui viennent avec. J’aime flâner dans les rues et avenues de la planète, mais je déteste me faire bousculer. Ce n’est pas une contradiction. Dans une grande ville, les gens se dépêchent toujours le matin. C’est le cas, aujourd’hui, dans cette gare de Winnipeg, où je me sens agressée. Tout à l’heure, alors que j’étais debout sous la grande coupole, un homme distrait m’a frappé le genou avec sa valise. Puis, une femme d’affaires pressée a failli me renverser tant elle était occupée à parler dans son téléphone intelligent. J’ai lancé : – Ah,fuck! Le «you» était implicite. Les gens se pressaient autour de moi. De toutes parts, on passait en coup de vent. J’ai pris une grande respiration et j’ai murmuré : « Calme-toi, Marjolaine. » J’ai fini par me réfugier vers un banc le long du mur. D’ici, je peux surveiller la porte des arrivées. J’attends mon ami Bernard. Je ne veux surtout pas le rater. Je suis arrivée un bon moment avant l’heure prévue de l’entrée en gare du train de Montréal. J’ai dit à mon ami qu’il se fatiguerait moins s’il prenait l’avion, que ce serait plus rapide, mais il a insisté : « Je pourrai me reposer pendant le long trajet, et surtout en profiter pour revivre certains moments de mon passé. Ça me rappellera mon tout premier voyage. C’était il y a plusieurs années. » Il a fait une pause, puis a ajouté : « Mais c’était dans le sens contraire. J’allais vers l’est plutôt qu’à l’ouest. » Voilà le but de son voyage : revoir sa jeunesse, retourner sur les lieux des événements qui ont forgé le cours de son enfance. Du moins, c’est le but avoué. Pour le reste, je ne sais pas encore. Je me suis réfugiée dans ma bulle. Je relis une lettre que j’ai reçue de lui il y a quelques semaines, à un moment où je ne m’y attendais plus. Je n’avais pas eu de ses nouvelles depuis plusieurs mois. Étrangement, Bernard n’avait pas envoyé cette lettre à mon bureau, comme d’habitude, mais à mon domicile. Ce détail m’avait intriguée. J’avais aussi remarqué que, pour la première fois depuis fort longtemps, il avait utilisé son papier des grandes occasions, un parchemin incrusté de fleurs. J’ai lu et relu la lettre, tentant d’y trouver un sens caché… Je me dis finalement que ce voyage n’est peut-être qu’une occasion de ressourcement pour mon ami, qu’il ne cultive probablement aucune arrière-pensée. Je me promets quand même de rester vigilante. On n’ouvre pas une vieille plaie sans risquer de souffrir encore une fois. Je jette un nouveau regard vers la grande porte des arrivées. Bernard ne se trouve pas parmi la foule des passagers qui se bousculent. Je demeure plusieurs minutes les yeux dans le vide, la lettre entre mes mains. Je reprends la lecture depuis le début.
Ma chère Marjolaine,
Cette lettre pourra vous surprendre, puisqu’elle semblera, je n’en doute pas, vous être envoyée à l’improviste, dans un élan irréfléchi, mais croyez-moi, si je vous écris, ce n’est qu’après longue et mûre réflexion. La vie est ainsi faite qu’elle nous dicte un parcours; il nous incombe ensuite de suivre le tracé sans trop résister. À l’âge où je suis rendu, un temps d’arrêt s’impose. Une pause qu’il m’aurait été bénéfique de prendre il y a longtemps. Il me faut faire le point sur ma vie, revoir ce que j’ai accompli, voir où j’en suis et envisager les prochaines étapes, dont l’ultime, celle qui nous attend tous. La fin du parcours ou la ligne d’arrivée, selon l’approche philosophique que l’on privilégie.
Je ne peux m’empêcher d’être touchée par ce que mon ami écrit. Ses mots sont, comme toujours, empreints de délicatesse. Il est dans la nature de cet homme d’enrober ses écrits de velours : avec Bernard, tout est dans l’art de dire, dans la manière de faire. Un critique littéraire
a d’ailleurs écrit que ses livres sont ficelés de fils de soie. Je parcours les phrases à la calligraphie précise et aux lettres légèrement inclinées. Il me demande de lui rendre service.
Ce ne sera rien de trop accaparant, en somme; une toute petite faveur, mais qui me sera d’une très grande utilité. L’âge, encombré de ses aléas, m’incite à faire un retour sur mon passé, mais il y a plus. Une maison d’édition de Montréal, qui a ses entrées à Paris, m’a convaincu d’écrire ma biographie (allez donc savoir pourquoi!). J’avais d’abord refusé, mais dans un moment de faiblesse et, je l’avoue, sans doute de vanité, j’ai succombé. Je dois donc maintenant donner suite à mon engagement, sonder le fond de mon âme, rassembler mes souvenirs et en faire un récit qui se tienne, qui sache aussi être vendeur. Je voudrais qu’il s’agisse du portrait d’un lieu et d’une époque, vus à travers les joies et les tourments d’un garçon. Je voudrais aussi que ce soit quelque chose de profond, pas un récit superficiel. Vous savez que je ne suis pas abonné aux historiettes à l’eau de rose, n’est-ce pas?
Je dépose la lettre sur mes genoux. Mon regard se porte sur une jeune femme dans la vingtaine. Appuyée à un mur, elle essuie des larmes du bout d’un mouchoir. Son air me rappelle la peine que j’ai ressentie à cause de Bernard. Je revois des images de notre relation amoureuse, de ma mère Maria qui me consolait, qui me disait que tout ça serait bien vite oublié. Elle savait, elle était passée par là avec mon père. « On refait vite sa vie », qu’elle me répétait. Il me faut quelques minutes pour retrouver mes esprits. Je reprends la lecture de la lettre.
Dans la réalisation de mon projet, il me faudra agir avec doigté, m’improviser archéologue pour déterrer mon passé au petit pinceau, afin de ne pas endommager les artéfacts enfouis dans la mémoire du temps. Ce ne sera peut-être pas comme dans le livre de Salinger, enfin je ne sais pas encore, cela reste à voir. Vous vous souvenez peut-être qu’un soir, voilà déjà plusieurs années, je vous ai lu l’incipit deThe Catcher in the Rye:
If you really want to hear about it, the first thing you’ll probably want to know is where I was born, and what my lousy childhood was like, and how my parents were occupied and all before they had me, and all that David Copperfield kind of crap, but I don’t feel like going into it, if you want to know the truth.
Collégien, j’ai été happé par ces mots. Je me suis senti de grandes affinités avec le jeune Holden Caulfield qui, comme moi, cherchait sa voie, parfois maladroitement, souvent confusément, je dois l’avouer. J’ai précieusement conservé ce livre qu’une dame m’avait donné alors que j’étais adolescent; elle l’avait elle-même reçu en cadeau. La dame me le transmettait pour m’aider à apprendre l’anglais, sa langue maternelle. Elle voulait aussi m’inciter à sortir des sentiers battus, à réfléchir par moi-même. Contrairement à Caulfield, je vais cependant tenter de ne rien exagérer des personnes; je devrai toutefois les décrire avec leurs qualités et leurs défauts. Je serai le photographe de leur vie quotidienne, de leurs aspirations et de leurs renoncements. Ce faisant, je n’aurai parfois d’autre choix que de les dépeindre à travers la lentille de mes propres valeurs. L’objectivité n’existe pas; seule l’honnêteté peut nous guider. Je vous l’ai si souvent répété. Je dois aussi vous avouer que la tâche me sera d’autant plus ardue que nous écrivons chaque jour le compte rendu de notre vie; bien que mon avenir soit davantage derrière moi, je n’ai pas encore complété la trame narrative de mon existence. Loin de là… c’est du moins la grâce que je me souhaite. Alors, ma très, très chère et si jolie amie, voici où je veux en venir. Vous êtes la personne toute désignée pour me prêter main-forte. Je serais, Marjolaine, plus qu’honoré que vous acceptiez de m’aider à rédiger ma biographie. Vous pourrez me répondre sans trop tarder?
J’ai retourné la question sous toutes ses coutures. Je cherchais à gagner du temps. J’espérais sans doute qu’il change d’idée. Puis, chose qu’il n’avait pas faite depuis plusieurs années,
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