La misère des temps

De
Ouvrage des Editions Salamata en coédition avec NENA

Samba Oumar Fall qui a constaté, durant ses quarante ans d'existence, l'injustice sociale, la misère, l'exploitation, la dégradation des moeurs, a décidé d'écrire pour montrer du doigt toute l'horreur dont l'homme est capable, mais aussi ses douleurs et celles des autres. Il signe ici son premier roman intitulé « La misère des temps ». Une entreprise de taille pour un néophyte, qui a réussi à bien architecturer son projet d'écriture, et à bien camper son ou plutôt ses personnages.

Ce livre, somme toute, captivant est teinté de trahison, de problèmes familiaux, d'amours perdues, de drames, de déception, de désespoir, de déchéance... Tout Sénégalais peut se retrouver dans ce roman poignant.
Publié le : mardi 30 juin 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782370150622
Nombre de pages : 182
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Extrait


Il faisait jour. Un éblouissant disque solaire commençait à poindre à l’horizon, habillant la capitale d’un jaune d’or sublime. Dans le ciel serein, une variété d’oiseaux voltigeaient et gazouillaient mélodieusement, ébranlant le silence matinal.

Sous le regard de quelques lève-tôt, pas tout à fait réveillés, sans doute, d’une bonne soirée passée la veille, la nuée multicolore, tantôt voltigeait d’un arbre à l’autre, tantôt, sautait de branche en branche puis, joyeusement, reprenait son envol. Une brise berceuse soufflait et, de temps à autre, balayait, d’un coup sec, l’air pollué, qui asphyxiait les artères de la ville. À ces âmes à la santé chancelante, cela faisait, un moment, oublier leurs nombreux soucis.

Ce beau jour était le tout premier de l’année 2008. Tout le monde l’attendait comme le Messie et il était là, au grand bonheur de la majorité de la population, écrasée par les plus terribles calamités. On l’avait accueilli avec une joie indicible, avait, de parts et d’autres, fait des sacrifices, donné l’aumône, imploré le Tout Puissant, afin de bénéficier d’une stabilité sociale et d’une situation économique favorable, qui permettraient à tout un chacun de manger à sa faim et de satisfaire ses impérieux besoins. À l’arrivée, que des espérances déçues.

Pour chaque nouvel an, c’était ainsi, mais, au bout de quelques mois seulement, on se rendait bien vite compte que c’était une année qui n’allait guère être meilleure. C’était comme si le Bon Dieu, mécontent de Ses sujets, leur jetait un sort pour les châtier. Partout, la misère. Et on faisait des pieds et des mains pour se procurer de l’argent, mais c’était comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Ce brave bonhomme s’était caché et nul n’était vraiment parvenu à le trouver.

À la Cité Millionnaire, ce coin loin de regorger de « millionnaires », la misère y était plus que jamais constante.

Elle se flairait à cent lieues à la ronde. Dans ce quartier populeux établi au cœur de Grand Yoff et qui n’avait rien à envier aux autres banlieues de la capitale, les nombreuses maisons, construites sans architecture aucune, étaient d’une laideur extrême. Le paysage, tel un tableau peint par un artiste à deux sous, était aussi malsain que pollué. Inutile de parler de ses ruelles. Elles étaient caillouteuses par endroits et d’une saleté quasi repoussante. Des détritus et autres déchets que des ménagères « je-m’en-fichistes » avaient déversé ça et là, puaient à plein nez et des flaques d’eaux usées stagnaient un peu partout. C’était répugnant comme tout et quelqu’un qui passait pour la première fois dans ce coin y aurait laissé son pauvre cœur.

Des animaux domestiques crottés, délaissés par des propriétaires harassés de tracasseries chroniques, divaguaient dans cette foule en mouvement, car une bonne partie de la population, pour ne pas croupir dans l’oisiveté, s’était transformée en vulgaires commerçants.

À intervalles réguliers, se tenaient, pêle-mêle, de tristes boutiques, pauvres en marchandises. Toutes étincelantes de misère, de vieilles dames, installées derrière leurs maigres étalages, se perdaient en rêveries ou tuaient le temps à admirer des gamines jouant à la marelle dans un vacarme indescriptible. Sous l’ombre des arbres, l’ambiance était on ne peut plus enjouée. L’éternelle Fambaye et sa clique se tressaient dans une lascivité exagérée, rêvassant de lendemains meilleurs et de ce prince charmant qui les tirerait de cette inexpugnable misère. Elles se faisaient mille confidences, papotaient volontiers, dégoisaient toute sorte de banalités qui leur passaient à la tête, se gaussaient, se donnaient quelques tapes et dénigraient à leur aise.


Quoiqu’on fut en janvier, il faisait extrêmement chaud et en cette période de forte canicule, le scénario était le même toutes les matinées. Les populations, en quête de fraîcheur, envahissaient l'ombre des arbres et s'occupaient, chacun à sa façon.

Pendant que ces jeunes filles s'agitaient comme des juments surexcitées, une rutilante Mercedes rouge vint à passer. Leurs regards se braquèrent aussitôt sur elle. Leurs commentaires se turent une longue minute avant de reprendre, bruyamment cette fois. C'était la voiture de Moustapha Ndiaye et tout le monde à la Cité Millionnaire la reconnaissait.

Trois années plutôt, ce garçon était un véritable hère, qui passait le plus clair de son temps à flemmarder dans le quartier. Tout jeune déjà, il était aussi paresseux qu'un loir, de ce fait, quand ses camarades allaient à l’école, il préférait errer dans les marchés ou aller de maison en maison pour jouer au valet. Et quand ses camarades usaient de leurs souliers à la quête d’un petit boulot qui leur permettrait de satisfaire leurs besoins, il dormait. Il n’avait aucune ambition et son rêve se limitait tout simplement à un chimérique voyage en Italie ou en Espagne, pays qu’il considérait comme un Eldorado. Sur tous les toits, il avait crié qu'il émigrerait un jour et reviendrait plein aux as. Toutes ces choses avaient fait qu’il était devenu la tête de turc du quartier. Tout le monde, hommes et femmes, jeunes et vieux et même ses propres parents se moquaient de lui, mais cela ne l’avait jamais dérangé.


Issu d’une famille très pauvre, Tapha, comme on l’appelait, était loin d’avoir les moyens de réaliser son rêve.

Pis, il n’avait personne sur qui compter. Aussi, dut-il consacrer tout son temps à s’entraîner pour faire épouser à son frêle corps une forme athlétique, qui attirerait quelques dames blanches à la recherche de jeunesse et de chaleur. Il croyait au miracle et cet exercice lui prit trois longues années. Un beau jour, la providence voulut qu’il rencontrât une vieille dame espagnole solitaire. Cette dernière, qui avait un pied dans la tombe s’était totalement éprise de lui et lui l'aima à son tour comme il n'aimât jamais personne auparavant. C’est ainsi que la dame qui ne jurait que par lui, finit par l’épouser et l’emmener dans son pays.

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