La mort du père

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Un retour dans la maison de son enfance où chaque recoin éveille un souvenir.

Une promesse : ne pas oublier son père. Et il ne l'oublie pas, car la meilleure arme contre la mort, c'est la mémoire.

José-Louis Peixoto reconstruit le monde avant la douleur et la perte. Se dévoile alors la découverte déchirante et universelle du Mal.

Un livre bouleversant, une véritable ode à l'amour du père, parti trop tôt.

Publié le : mercredi 6 novembre 2013
Lecture(s) : 21
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246787693
Nombre de pages : 64
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© Frank Krahmer/Getty Images
© 2009 José Luís Peixoto e Quetzal Editores.
© 2013, Éditions Grasset & Fasquelle pour la traduction française.
ISBN 978-2-246-78769-3
Du même auteur
Sans un regard, Grasset, 2004.
Une maison dans les ténèbres, Grasset, 2006.
Le Cimetière de pianos, Grasset, 2007.
Livro, Grasset, 2012.
À la mémoire de José João Serrano Peixoto
Je suis revenu aujourd’hui vers cette terre désormais cruelle. Notre terre, papa. Tout semble comme avant. Devant moi, les rues balayées, le soleil noirci de lumière qui nettoie les maisons, blanchit la chaux ; et le temps attristé, et le temps arrêté, temps attristé beaucoup plus triste que quand tes yeux, clairs de la brume et d’une odeur de mer fraîche au lointain, engloutissaient cette lumière maintenant cruelle, quand tes yeux parlaient haut et que le monde ne voulait être rien d’autre qu’existence. Pourtant, tout semble comme avant. Le silence fluvial, la vie cruelle d’être vide. Comme à l’hôpital. Je disais : je n’oublierai jamais, et aujourd’hui je me souviens. Des visages inconnus, défigurés dans ma certitude de te perdre, dans le désespoir de mon désespoir. Comme à l’hôpital. Être oublié, je ne crois pas que tu le puisses. Tandis que j’attendais ma mère et ma sœur, les gens passaient devant moi comme si la douleur qui m’emplissait n’était pas océanique et ne les embarquait pas aussi. Les femmes parlaient, les hommes fumaient. Comme moi, ils attendaient ; non la mort, devant qui nous tous, dans notre imprudence, avions toujours fermé les yeux dans l’espoir pâle que, si nous ne la voyions pas, elle ne viendrait pas. Ils attendaient. Dans une voiture trop rapide, ma mère, courbée de perdre ce qu’elle possédait, et ma sœur. Les hommes et les femmes parlaient et fumaient encore quand nous sommes arrivés à ton étage. Dans la chambre, sur un lit quelconque qui n’était pas le tien, ton corps, papa. Distant peut-être, prisonnier d’un regard entrouvert et jauni, tu respirais avec peine. L’air avec lequel tu luttais et luttais toujours criait son chemin rauque. Par ton nez entrait le tube qui te maintenait en vie. Au pied du lit, ma mère se taisait, veuve de tout. À ton chevet, ma sœur et moi. Des rideaux en plastique et des paravents de bain nous séparaient des autres lits. J’ai posé les mains sur tes épaules faibles. Toute ta force était mourante dans tes bras, sur ta peau, une peau vive encore. Et je t’ai menti. J’ai dit ce que je ne croyais pas. À ton regard jaune, essoufflé, j’ai dit que tout serait – que nous serions – comme avant. Et je t’ai menti. J’ai dit : nous rentrerons à la maison, papa ; je conduirai la voiture, papa ; seulement pour le temps où tu ne pourras pas encore, papa ; allons, maintenant tu es faible, mais ensuite, papa, mais ensuite, papa. Je t’ai menti. Et toi, sincère, tu ne me disais qu’un regard suppliant, un regard pour que je n’oublie jamais. Papa. L’heure venue, on nous a fait sortir. Quand nous avons franchi la porte de l’hôpital, agrippés comme des naufragés, la lumière abondante nous a bus.
Et cet après-midi, et cette terre désormais cruelle. Dans notre rue, notre maison. La porte du potager immobile devant moi, fermée, défiante. J’avais dit : je n’oublierai jamais, et cet après-midi je me suis souvenu. Avec tes gestes, j’ai tiré de ma poche ton trousseau de clefs, et, selon ton habitude, j’ai pris grand soin de choisir la bonne en les examinant l’une après l’autre, fier de chacune. Et dans la serrure, le triomphe. Les choses advenaient comme il était dû. La rouille et les gonds ont émis un cri comme un soupir ou comme un râle. L’aluminium au ras du marbre a raclé et balayé une forme sûre et blanche sur le feuillage épais du pêcher. Abandonné sur l’ampleur d’un hiver, le potager de quand j’étais petit, le potager que tu avais planté, papa. De tristes, tristes fleurs nouvelles et des feuilles nouvelles sur les branches des arbres, des parterres peints de mauve, de trèfles et d’herbes vertes, vertes de quand j’étais petit, de quand tu arrivais pour m’apprendre des travaux de grand. Oriente-toi, mon garçon. Je m’oriente, papa. Ne t’inquiète pas. Et je sais aussi, je sais avec toi. Je m’oriente, papa. Ne te fais aucun souci. Le travail ne me fait pas peur. Sois en repos, papa. Les fleurs neuves et les feuilles neuves sur les branches, les parterres peints de mauve, de trèfles et d’herbes vertes, vertes de ce printemps triste, si triste.
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