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La Mouette de l'Algarve

De
351 pages
Elisabeth est romancière, quinquagénaire et néanmoins amoureuse de son mari qu'elle a convaincu de quitter Paris. Elle a découvert une villa solitaire perchée sur une falaise face à l'Océan, au sud du Portugal, qui répond idéalement à ses aspirations d'espace et d'authenticité et qu'ils envisagent d'acheter. Les machinations d'un ancien général de Salazar et d'une mouette compromettent brutalement ce rêve. Confrontée à la disparition mystérieuse d'Edmond, elle engage à sa manière fantasque et tenace une enquête d'amour et de vérité dans un dialogue cybernétique posthume avec son mari et un défi désespéré à l'environnement. Elle cherche la clé de l'énigme dans son dépassement, au risque de lancer une nouvelle interrogation au destin.
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2 Titre
La Mouette de l'Algarve

3Titre
Jean Jouandet
La Mouette de l'Algarve

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02640-5 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304026405 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02641-2 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304026412 (livre numérique)

6 .
8 La mouette de l’Algarve






« Ouf ! » Ils ne sont pas mécontents d’être
enfin arrivés. Le voyage, en avion de Paris à
Lisbonne puis en voiture jusqu’à l’Algarve, fut
plutôt agréable mais les derniers kilomètres ont
terni la bonne humeur conjugale. Une adresse
vague, un plan approximatif, des signalisations
incompréhensibles, des routes en chantier ou en
impasse, tout s’était ligué à l’impatience
d’Elisabeth et à son co-pilotage pour les faire
tourner en rond pendant une heure. Heureuse-
ment qu’Edmond ne l’avait pas écoutée et qu’il
avait, au flair, pris cette voie privée et cahoteuse
pour parvenir à la placette sans nom, bordée de
murs rébarbatifs et d’interdictions de stationner,
où comme convenu on les attendait. Quoi
qu’en dise sa femme, ils sont parvenus à desti-
nation : le grand escogriffe qui les guettait se
dirige vers la voiture et se présente, José, le jar-
dinier du propriétaire chargé de recevoir Mon-
sieur et Madame Doustalet. L’homme est à
l’image des accès, mal rasé, d’apparence rude et
peu accueillant. Elisabeth qui avait imaginé un
autre accueil et un autre décor doute encore
mais José, visiblement lassé de faire le pied de
9 La mouette de l’Algarve
grue, ouvre le portail et les invite à prendre
l’allée qui monte.
Blottie dans la verdure, étouffée par les pins
parasols et un énorme figuier, la villa les sur-
prend par sa modestie. Rien ne correspond aux
photos de l’annonce. Le jardinier les a rejoints
et, coupant court à leur hésitation, il prend une
valise, les presse d’entrer et propose de com-
mencer la visite des lieux. Elisabeth n’en fait
rien et se précipite sans mot dire vers la terrasse
qui borde le salon puis disparaît. Edmond se
résigne à faire avec son guide le tour de toutes
les pièces, du rez-de-chaussée à l’étage, puis à
feuilleter l’inventaire du mobilier et à écouter
patiemment ses recommandations sur la clima-
tisation, l’alarme et le barbecue. Le sabir du jar-
dinier portugais, émaillé de français et d’anglais
rudimentaires, et sa gestuelle sont plutôt sympa-
thiques mais Edmond en sait assez. Il a pris la
mesure de l’intendance, il estime que le loge-
ment convient pour des vacances.
L’équipement est correct. Malgré les inévitables
azulejos et les carrelages de sol traditionnels, la
décoration reste sobre. L’ensemble est propre et
clair. Les chambres et la salle de bain sont
agréables. Le séjour, spacieux et lumineux, ou-
vre sur une terrasse et un jardin pourvus des
accessoires de loisir illustrés par la documenta-
tion photographique : pelouse avec massifs de
fleurs, piscine, chaises longues et parasols.
10 La mouette de l’Algarve
Derrière la haie il aperçoit Elisabeth figée sur
la falaise. Les mains en visière face au large, elle
contemple. Elle craignait d’être déçue. Son atti-
tude extatique rassure Edmond, elle se repaît du
paysage. En se rapprochant, il pressent que déjà
elle brosse le décor de son prochain roman.
L’échappée vertigineuse sur l’océan et le ciel
confondus, la terrasse de rocailles broussailleu-
ses sur la falaise et la petite maison solitaire ni-
chée dans la colline de pins maritimes à l’abri
du caravansérail à touristes qui grignote la cam-
pagne, elle a là tous les ingrédients dont elle rê-
vait : un espace de vie à taille humaine et un ho-
rizon démesuré. Il l’imagine dissertant intérieu-
rement sur ses thèmes favoris : l’équilibre tout
en contraste entre les masses de roc, l’intensité
de lumière, les flux de vent et de vagues, un
équilibre pétri de puissance et d’instabilité qui
rassure et inquiète, aussi fragile que tenace, en-
durci par le temps mais soumis à lui comme ces
conifères rabougris enracinés dans les failles.
Edmond a compris. Elle est fascinée et lui pié-
gé.
Quand elle se retourne vers lui, éblouie de
soleil et de beauté, grisée d’air salin, étourdie
par le tourbillon strident des mouettes, elle
exulte : « superbe ! Le site est superbe, plus
beau que je n’osais l’espérer » Edmond l’enlace
mais bougonne en la ramenant dans la villa : « le
site ! le site d’accord, mais le gîte ? » Il ne les
11 La mouette de l’Algarve
voit vraiment pas s’enterrer là, dans une maison
deux fois plus petite que leur appartement pari-
sien et perdue au diable vauvert… aux confins
de l’Afrique ! Il parle de superficie - cinq pièces,
une seule salle de bains, ni garage, ni atelier - et
d’éloignement, à deux mille kilomètres du cabi-
net. Elisabeth répond : « l’horizon ! Tu as vu
l’horizon, l’océan, le ciel ? Tu as l’océan en bai-
gnoire et tout le ciel dans ton salon ! Que de-
mander de plus ? As-tu besoin d’un établi pour
être heureux ? Ce n’est pas ta voiture qui cher-
che un garage, c’est nous qui prenons le large,
enfin ! »
Edmond commence à regretter d’avoir cédé
à la lubie de sa femme. Longtemps il a résisté à
son aspiration bucolique de quinquagénaire las-
sée de la capitale et qui rêvait pour eux d’une
deuxième existence dans un havre de paix, à mi-
chemin du chalet savoyard et du salon de thé
touareg, elle disait « un balcon de vie où le
temps se déguste avec lenteur, gourmandise et
tranquillité. » Il a cru couper court en objectant
qu’il était inscrit au barreau de Paris et que tout
hameau loin de la cour dégénère vite en ennui
et piqûres d’insectes. Il lui a proposé d’acheter
pour le week-end une maison en Normandie ou
dans le Lubéron. Elle a rétorqué qu’il ne
s’agissait pas d’une coquetterie de soixante-
huitarde ménopausée en quête de pied-à-terre
dans une campagne branchée mais du besoin
12 La mouette de l’Algarve
vital d’une femme normale, saturée de la ville et
qui voulait en partir définitivement pour
s’installer n’importe où. Ni trop près, ni trop
loin, n’importe où, répétait-elle, pourvu que le
cadre soit beau et paisible, qu’elle puisse y récu-
pérer son mari une semaine sur deux, son fils
un week-end par mois et que, tous les jours de
chaque semaine, elle puisse respirer à pleins
poumons, écrire sans être obligée de fermer les
fenêtres, écouter le silence et voir d’autres oi-
seaux que des pigeons bisets ou des moineaux
poussiéreux.
Edmond a fléchi quand, suite à une alerte
cardiaque, il a décidé de céder progressivement
à son fils, Eric, les parts de son cabinet. Elle a
réussi à le rallier à l’idée de vivre à cheval entre
Paris et cet ailleurs à dénicher où elle pourrait
vivre et écrire ce qu’elle ressent et le faire vivre
au rythme de son cœur. Il a feint d’adhérer au
projet qu’il pensait lointain car suspendu à la
mirifique trouvaille, à la fois isolée et bien des-
servie, qui satisferait aux aspirations d’Elisabeth
et entrerait dans leur budget. Il avait compté
sans la chance et le coup de pouce que sa
femme lui a donné en mobilisant tous ses pro-
ches sur la recherche et en prospectant elle-
même les cabinets immobiliers et la presse spé-
cialisée. En deux semaines, elle a collecté plus
de cent offres convenables, en a sélectionné
douze séduisantes, six en France et six à
13 La mouette de l’Algarve
l’étranger. Puis, sans tarder, elle a complété son
information auprès des agences, des propriétai-
res, des consulats ou des offices du tourisme.
Elle a consulté les guides de voyage, les amis
familiers de ces régions et les sites cartographi-
ques d’Internet. Elle a confié à son fils
l’instruction de deux sites au Portugal où il avait
des relations professionnelles et Eric lui a mon-
té en quelques jours un dossier complet sur la
« destination Algarve » dont les photos l’ont en-
thousiasmée mais dont le descriptif donnait à
Edmond un motif d’inquiétude et un prétexte à
tergiverser.
Solitaire et bâtie sur la falaise dans un décor
exceptionnel, la villa, irrésistible aux yeux
d’Elisabeth, semblait en revanche suspecte à ses
juristes de mari et de fils au cœur d’une région
gagnée par une urbanisation touristique force-
née et dans un site naturel voué, selon eux, à le
rester. Le paradoxe de cette implantation privi-
légiée les surprenait. Ils se demandaient com-
ment, alors que les alentours avaient été soit bé-
tonnés soit protégés, cet espace de verdure en
bordure immédiate de l’océan avait pu être ré-
servé à un seul propriétaire privé. Ils
s’interrogeaient sur le privilège accordé à cette
maison dans un tel environnement : sa cons-
truction est-elle régulière ? N’est-elle pas mena-
cée d’expropriation ? Sinon pourquoi son chan-
ceux possesseur veut-il s’en défaire ? Et chacun
14 La mouette de l’Algarve
de donner sa version, romanesque ou juridique,
de l’énigme mais tous trois d’admettre qu’ils ne
pouvaient ni laisser passer une telle chance ni
courir un tel risque sans autre vérification. Eric
suggéra alors, pour concilier ses parents, de
louer la villa pour l’été afin de s’informer et de
négocier avec le vendeur. Ce compromis de
trois mois, dilatoire dans l’esprit d’Edmond,
prometteur pour Elisabeth, ayant été accepté
par le propriétaire, c’est ainsi que le couple
DOUSTALET s’est embarqué vers ce bout de
l’Algarve d’où les navigateurs de la grande épo-
que du Portugal partirent à la conquête du
monde.

15 La mouette de l’Algarve
I


LA ROCHA DA TORRALTA
17 La mouette de l’Algarve






Quand Eric les rejoint le samedi suivant, sa
mère follement éprise de l’endroit, son père
toujours chagrin, tous deux étaient soucieux
de la suite. Ils l’ont attendu, car il est le seul lu-
sophone, pour rencontrer le propriétaire sur le-
quel Elisabeth a beaucoup appris. Elle avait
amadoué le jardinier en le faisant parler de sa
famille, du pays, de la maison, de son travail et
donc de son patron. Elle sait par lui que
l’homme est âgé, veuf et malade. Il vient de ren-
trer de cure thermale. Médecin militaire de haut
rang, il a dévié vers la politique et, sous Salazar,
il a mené carrière dans les états-majors et au pa-
lais présidentiel. Il est revenu prématurément
(raison de santé ou de politique ? mystère) dans
son village où entre-temps il avait construit
deux maisons sur la falaise. Il habite la majes-
tueuse demeure blanche que l’on aperçoit d’ici,
précise Elisabeth, dans un vaste parc qui des-
cend en terrasses vers l’océan. Il y vit seul le
deuil de sa femme et de son fils unique, victimes
d’un accident de voiture il y a vingt ans. Il avait
bâti cette petite villa annexe pour son fils. La
retraite et la solitude lui pesant, il a repris une
activité de médecin libéral et ouvert un cabinet.
19 La mouette de l’Algarve
Mais, selon José mis en verve par les compli-
ments sur son français (souvenir d’un chantier
sur un golf du pays basque), le docteur avait
quitté le pays depuis trop longtemps : on se mé-
fie de lui parce qu’il a réussi en faisant de la po-
litique et, disent les jaloux, plus de mauvaise po-
litique que de bonne médecine. Sa clientèle se
réduit donc aux touristes du village de vacances
et des grands hôtels mais, d’après José, il serait
bon médecin, il a guéri sa fille d’un mal mysté-
rieux, et malgré tout ce qu’il a connu de pouvoir
et de malheurs, ce serait un homme bon et sage,
renfermé, sans doute autoritaire et altier mais
prêt à aider qui en a besoin.
Au ton de sa mère, Eric sent que le person-
nage sanglé dans le deuil et reclus sur sa falaise
prend dans le décor une dramatique dimension
de mystère et d’exotisme. Il hasarde un ironique
commentaire sur ce has been réfugié dans sa
tanière ensoleillée et qui, entre la cueillette
d’oranges et les albums photos de sa gloire, ar-
rondit ses rentes en pommadant les brûlures des
grosses teutonnes et en monnayant le pavillon
de l’héritier défunt. Désappointée, elle allume
une cigarette. Edmond sourit et propose de
faire le tour du locataire. Elisabeth se lève,
prend le bras de son fils et l’entraîne sur la ter-
rasse en plein soleil.
Plein soleil, plein ciel ou pleine mer, plein la
tête assurément : une brise légère et salée sur le
belvédère éblouissant, le tourbillon criard des
20 La Rocha da Torralta
mouettes, les bruits puis les silences, les sen-
teurs, les courants divers se mêlent dans les sen-
sations, se combattent et se complètent comme
épices et douceurs dans la cuisine chinoise,
comme la paix dans les turbulences, aussi indis-
sociables que la peur et le plaisir dans
l’existence. Elisabeth commente avec enthou-
siasme : « Regarde, respire, écoute. Là bas c’est
le Maroc (le doigt pointé vers un horizon indis-
tinct) A gauche, en contrebas derrière le pro-
montoire, tu as une grande plage à bronzeurs et
tout ce qui va dessus : matelas et parasols, mi-
nettes et bellâtres, pédalos, maîtres nageurs sau-
veteurs et dragueurs, parkings, buvettes, toilet-
tes et derrière tout ça une kyrielle de restaurants,
boites de nuit, palaces de béton tout neufs avec
suites panoramiques sur mer, des ossatures aus-
si de H.L.M. de plage, des grues de chantiers et
des terrains à construire, etc… etc… D’ici, Dieu
merci, on n’en voit rien et tout ce monde nous
ignore. C’est un monde de gisants inoffensifs.
Les uns recueillis face au soleil, les autres tapis
le nez dans leur serviette, tous accablés de far-
niente les plagiens, en acariens endémiques du
sable, ne montent pas jusqu’ici, ils font écran
entre notre réduit qu’ils ne soupçonnent même
pas et la foultitude en short qu’ils rejoignent à
heures fixes dans les snacks et les night-clubs à
néons. De l’autre côté de la ravine qui longe le
domaine de notre major – je ne sais pas si dans
ce pays on nomme ainsi les médecins militaires
21 La mouette de l’Algarve
mais j’aime l’expression – par là, on a un parc
résidentiel de pavillons proprets nichés dans la
verdure, parfait pour les vacances pépères des
cadres moyens germaniques, qui en plein ca-
gnard s’alanguissent sur leur lit de piscine et
dont l’activité consiste à traîner en fin d’après-
midi avec leur marmaille sur le golf miniature.
L’escalade de notre plateau rebute la plupart de
ces semainiers en tong et ceux qui s’y essouf-
flent une fois n’y reviennent pas. C’est donc un
voisinage sans nuisance. Pratiquement l’espace
nous appartient. De temps en temps, il y a quel-
ques randonneurs qui passent en nous jetant à
la sauvette un regard envieux mais ils pressent le
pas et se détournent, imaginant sans doute que
nous sommes les vigiles ou les maîtres des lieux.
Hormis les rares pêcheurs qui vont se percher
sur les falaises et font partie du paysage, on ne
voit déambuler qu’une dizaine de couples ou de
petites familles par jour, n’est-ce pas Edmond ?
– Je confirme cette impression de jouer aux
Robinson perchés sur l’océan, échoués en soli-
taires sur un vaisseau intime affrété par hasard
et campant dans cette crique de sérénité,
comme dit ta mère, pour un temps indéterminé
avant, peut-être, d’appareiller à nouveau. Tu
vois, dans ce contexte enchanteur, je vais som-
brer moi aussi dans la littérature. Pour en reve-
nir aux faits, nous avons tenté la contre-
épreuve. Saisis du voyeurisme des désœuvrés
nous avons débarqué de notre vaisseau perché
22 La Rocha da Torralta
pour explorer le tourisland qui nous cerne. Un
soir, nous sommes allés au village, enfin ce qu’il
en reste, pour voir, entendre et renifler l’âme
portugaise. Il n’en reste pas grand chose : tout
est noyé dans la cohue cosmopolite, la mondia-
lisation marchande déborde sur les trottoirs en
néfastes foods et en verroteries de marks (Ed-
mond ne résiste jamais à la tentation du plus
banal des calembours), on est allé, on a vu et on
a été convaincu (ou d’une parodie), on est vite
revenu se mettre à l’abri. Bien nous en a pris
d’ailleurs, nous avons dégoté à deux pas d’ici un
resto sympa, du genre raffiné dans le tradition-
nel qui sied à notre condition de bourgeois
branchés, niché dans la falaise avec vue sur la
côte et tout ce qui plait à ta mère, calme, élé-
gance et propreté, nappes brodées, chandeliers
et last but not least un art de griller la langouste
à damner un maure en ramadan. Avec un vin
sec du pays tout à fait acceptable, puis por-
to/cigare pour moi, deux cafés pour Madame,
un tendre dialogue sur la vie qui passe (et nous
avec) On s’est fait un tête-à-tête d’amoureux en
pré-retraite digne d’un voyage de noces jubi-
laire. Jubilaire et, je dirais même plus, jubilatoire.
Le ton d’Edmond est badin mais, en contre-
point de sa femme, l’appréciation biaisée.
L’heure étant à l’euphorisation, Eric privilégie la
tactique du restaurant troglodyte et reporte au
porto/cigare la stratégie Doustalet c/Major : il
suggère que les tourtereaux jubilants invitent
23 La mouette de l’Algarve
leur rejeton dans ce havre gastronomique après
lui avoir fait découvrir la plage. « Laquelle ?
s’empresse sa mère. On a le choix. Je t’épargne
l’anse Gay… pour de simples raisons de com-
modité : on n’y accède qu’à marée basse. Là, il
est trop tard, les amoureux sont coupés du
monde. Je te propose une balade apéritive sur la
grande plage mais il faut d’abord que tu vois no-
tre crique. »
Déboulant de la falaise dans les broussailles,
de sautillements dans les trous en glissades sur
les aiguilles de pins, d’arrêts contemplatifs
d’Elisabeth en jurons étouffés d’Edmond, un
lacet de contrebandiers les y mène. La plage est
lovée dans un écrin de rochers lesquels massés
en rempart, architecturés en arches et en contre-
forts ou plantés en sentinelles, peuvent selon
l’éclairage rassurer ou angoisser. L’espace est à
cette heure paisible : l’eau étale a renoncé à at-
teindre les trois épaves humaines qui à la limite
du sable sec, inertes sur leur serviette de bains
comme sur un radeau, persistent à offrir leur
nudité au dernier rayon de soleil et laissent la
brise du soir feuilleter leur magazine. Il y règne
un faux silence énigmatique. L’absence de tout
bruit artificiel, machines, moteurs, musiques,
souligne la rémanence d’un clapotis fatigué qui
aspire à se retirer et la stridence des oiseaux ma-
rins qui chamaillent d’une falaise à l’autre. Des
grottes alignées dans la falaise comme des cabi-
nes de bains pour cavernicoles semblent atten-
24 La Rocha da Torralta
dre leur visite. Elisabeth fait les honneurs de la
sienne à Eric, large et profonde, « idéale à
l’heure du grand soleil » Puis elle se faufile der-
rière un paravent de rochers à travers une an-
fractuosité plus haute et, en zigzaguant parmi
les algues, lui annonce l’autre plage.
Edmond rectifie : « ce n’est pas la plage prin-
cipale. C’est le solarium du village de vacances
où les nouveaux résidents, les plus que blancs
d’outre-Rhin, se précipitent dès leur arrivée
pour ne pas perdre le moindre rayon.
L’ascenseur caché dans la falaise les y déverse
dès l’aube et en un jour ils en prennent pour la
semaine. Le lundi, après avoir consulté le major
et oint leurs brûlures, ils mettent leur derme à
l’ombre sur la terrasse de leur maisonnette. Par
la suite ils adoptent un modus operandi solaire
plus approprié à leur mélanocyte et à leur cor-
pulence, somnolant sur leur transat et sous un
parasol de la piscine. Ce qui fait que le lieu est
très fréquenté par les arrivants le samedi, encore
un peu le dimanche, et qu’il est pratiquement
désert le reste de la semaine.
– Mais comment sais-tu cela ? Tu n’as pas
passé une semaine entière ici.
– Par notre gazette, José. Toujours est-il qu’il
y a une sorte de privatisation de cette plage que
tout le monde croit réservée aux clients du vil-
lage. Ceux-ci, tu l’as compris, n’étant pas très
remuants, très peu s’engagent dans le boyau où
nous sommes passés si bien que, hormis quel-
25 La mouette de l’Algarve
ques enfants égarés, notre crique reste préservée
de toute invasion. En revanche, la grande plage
où nous arrivons est le déversoir des hôtels, des
clubs et des résidences qui poussent sur le sable
comme champignons d’automne en forêt de
Fontainebleau. Infréquentable de dix heures à
six heures du soir, c’est bien avant et après. Très
tôt c’est parfait, de préférence à marée basse : la
plage triple en largeur et s’offre librement au
promeneur matinal ; avec en option conseillée le
footing à deux temps, chrono à l’aller, chromo
au retour sous l’œil des nymphettes qui se sont
posées avantageusement pour guetter dans le
soleil tout neuf la bonne aventure du jour et
l’ombre chinoise des athlètes en parade. En fin
d’après-midi à cette heure-ci, c’est bien aussi : il
n’y a plus de nymphettes ni de plagiens. A
l’exception des derniers accros de surdose
d’U.V.ou des mâles postés pour la passée, tous
sont rentrés s’apprêter pour le chalandage et le
mangeage de la soirée. C’est alors pour ta mère
et moi l’heure de la marche vers le soleil cou-
chant, sur les sept kilomètres de grève qui mè-
nent à l’estuaire. On s’arrête généralement à mi-
parcours. Là, où l’espace sauvage de dunes et de
roseaux se dissout dans le fleuve, où le fleuve à
son tour se mélange insensiblement à l’océan et
où l’océan sous cet éclairage se confond avec le
ciel, nous faisons notre pause méditative. Et là,
entre le sable et les roseaux, tu trouves un pal-
heiro, fac-similé d’une cabane de pêcheurs sur
26 La Rocha da Torralta
pilotis qui te sert la grillade de petits poissons
ou l’inévitable morue à la braise. Mais ce soir
nous avons mieux à faire.
Demi-tour, ils gagnent la terrasse panorami-
que du Restaurante Büzio, nappes brodées et
chandeliers, où le maître d’hôtel, Afonso, se dé-
clare ravi de revoir mes parents et offre une ta-
ble abritée de la brise. Suggéré par Edmond, le
choix est rapide : loup grillé et blanc sec. Sur
l’invite d’Elisabeth, coup d’œil récapitulatif sur
le panorama : à droite, une vaste constellation
émerge des barres de béton noyées dans la pé-
nombre, semis lumineux de milliers de touches
impressionnistes, légères ici, voilées parfois, vi-
ves ou fugitives, multiples clignotements de vies
en éclats et juxtaposées, en veille ou en fête on
ne sait, d’une beauté silencieuse, distante et in-
déchiffrable ; à gauche, comme en réponse à
cette interrogation de la terre, les balises de la
baignade se sont éclairées et dessinent le long de
la plage un pointillé jaune et rouge ondulant au
gré des vagues et dirigé vers le centre de
l’horizon visible, le phare de Lagos.
Eric s’enquiert de leurs baignades :
– Je n’ai pas vu de nageurs ; vous êtes-vous
baignés ? quelle est la température de l’eau ?
– Tonique, répond Edmond. Stimulante aux
orteils mais peu propice à la brasse coulée. Sa
température me rappelle le gave de Pau où j’ai
appris à nager.
27 La mouette de l’Algarve
– Il faudra des combinaisons, confirme Eli-
sabeth.
– … Si…
– Ici, nous en aurons besoin
– … Si… répète Edmond mezza voce.
Le moment semble venu, pour Eric,
d’aborder les questions qui hypothèquent leur
projet et qui seront au cœur de la rencontre du
lendemain avec le major. Il propose donc
qu’avant l’arrivée du loup ils s’accordent sur la
répartition des rôles, sur la tactique et sur
l’objectif. Sa mère est catégorique : « l’objectif
est clair, on veut acheter cette maison.
– Oui, bien sûr, module son père, si c’est
possible.
– C’est possible à trois conditions, ré-
sume Eric. Une, qu’elle vous plaise ; deux, que
le prix soit acceptable ; trois, que nous ayons
des sécurités juridiques sur la construction.
– Je réponds oui à la première, Edmond se
charge de la deuxième. Toi, Eric, tu discutes du
reste.
Le reste, rappelle Eric, c’est-à-dire le statut de
cette maison, ne sera pas facile à traiter vu le
portrait robot du vendeur dessiné par son jardi-
nier, aigri et sûr de lui, sans doute susceptible et
intransigeant. « Le notariat ibérique n’étant pas,
comme en France, garant des titres de proprié-
té, il faudra, ajoute-t-il, des recherches, peut-être
des procédures qui risquent d’être longues, plus
longues que la location.
28 La Rocha da Torralta
– Vos arguties de droit, de procédure, de ga-
ranties de ceci, de cela m’agacent. Edmond
veux-tu, oui ou non, t’ancrer avec moi, comme
tu disais tout à l’heure dans ce coin de rêve ? Et
toi, mon fils, veux-tu faire plaisir à ta mère ?
Soyez concrets, épargnez-moi vos tergiversa-
tions et préalables. Les questions d’affaires sont
vos affaires. DE – BROU - ILLEZ – VOUS !
Impossible n’est pas Doustalet, n’est-ce pas ?
Comme vous dites en english à vos clients ″ où
est la ville est le tramway ! ″
– Yes, my dear. Je dirais même mieux, ajoute
Edmond littéralement bluffé par la concurrence
de sa femme en matière de çonorisation graduée
de la calembredaine (traduction : plus c’est
grave, plus t’es con), le tramway nommé désir
n’est-ce pas ?… Bon, répartissons-nous les tâ-
ches. Toi, Elisabeth, tu hypnotises le veuf in-
consolé, tu masses ses neurones et tu nous le
livres sans défense ni méfiance. Eric entonne la
mélodie diplomatique, beau langage, amour du
pays et déférence pour le personnage. Moi, si-
lence de chasseur et prudence de félin, je me
borne à des banalités avec lui et des apartés avec
Eric qui traduira mes interrogations. Puis on
verra bien.O.K. ?
Et la trinité familiale, assurée par cette straté-
gie, de trinquer au blanc sec du pays avant
d’attaquer le loup qu’avec dextérité le maître
d’hôtel vient de dépouiller de son arête dorsale.
Elisabeth rit avec complaisance des calembours
29 La mouette de l’Algarve
d’Edmond. Eric est heureux du bonheur de ses
parents. Ce fut une belle journée mais demain
sera un autre jour.
30 La Rocha da Torralta






Comme convenu par le truchement du jardi-
nier, le trio se présente à l’entrée de la propriété
du général à 17 heures précises et, au premier
coup de sonnette, José aux aguets derrière la
haie l’accueille. Il s’est pour la circonstance rasé
de près et, avec la grave dignité du majordome
endimanché, il conduit les visiteurs sur le sentier
qui sinue entre une haie de lauriers-roses et un
muret de pierres sèches effondré sous les aloès.
En montant vers l’habitation, Elisabeth bara-
gouine avec José et, pendant qu’Edmond com-
bat un insecte volant qui le parasite depuis le
seuil, Eric note l’étrange contraste entre la réali-
té des lieux et l’image qu’on en perçoit de la
corniche. C’est l’envers du décor. La bâtisse de
deux étages est plus que sobre, massive et raide,
inhospitalière. Sa façade de pierres grises n’est
rompue que par des volets de bois bleu délavé
qui semblent clos depuis un siècle et les soupi-
raux grillagés du rez-de-chaussée semi-enterré et
des mansardes lui confèrent l’aménité d’une ca-
serne abandonnée. Mais, cerise baroque sur un
vieux plat de lentilles, un porche surélevé avec
jardinières d’azulejos et colonnade trône au cen-
tre de l’austère bâtiment sous un fronton trian-
31 La mouette de l’Algarve
gulaire. Le cadre campe le maître des lieux : il
tourne le dos à la populace grouillant en
contrebas, oppose aux rôdeurs une image rude
du domaine mais veille, par ce sas incongru au
bout du sentier, à impressionner et filtrer les
privilégiés admis dans les parties nobles de sa
demeure. Sans doute traités en invités choisis,
les Doustalet sont dispensés du porche de dé-
cantation. Le majordome du major contourne le
logis vers la terrasse méridionale et là, avec une
fierté de féal natif, les invite à admirer le pano-
rama.
De fait le décor théâtral dressé vers le sud
qu’ils avaient aperçu de loin comme en réduc-
tion se dévoile au fil de leur progression. Du
mur de pierres bossagées qui rehausse la bâtisse,
ils retrouvent en vision inversée les gradins ré-
gulièrement étagés jusqu’à la ravine du fond
qu’une clôture de grillage et d’épineux isole de
la falaise. La déclivité ne permet pas de distin-
guer les divers niveaux, que de là-bas on ima-
gine soulignés de balustres arrondis à chaque
extrémité d’un petit belvédère. D’ici ils
n’aperçoivent que les boules d’orangers sur le
palier du haut, les tonnelles de canisse qui sur le
deuxième voilent les citronniers et enfin plus
bas de grands figuiers. Le mur de soutènement
de la terrasse est bordé de jeunes arbousiers,
grenadiers et mandariniers, parfaitement taillés.
José s’en montre à juste titre très fier. A l’angle,
entre deux bougainvilliers d’un rouge vif, un es-
32 La Rocha da Torralta
calier de pierre, étroit et raide, les conduit sur la
terrasse. De là ils découvrent les trois espaces
qui se superposent majestueusement : le parc
ordonné en sages vergers, puis au pied de cette
nature domestiquée la falaise plongeant sur le
grand large sauvage, l’océan, le ciel, l’horizon, et
derrière, en fond de décor, la demeure du sei-
gneur dressée sur son socle. Sa façade, de blanc
crépi à la méditerranéenne, a la noblesse usur-
pée de ces châteaux du bordelais que les crus
bourgeois dessinent sur leur étiquette Il ne lui
manque que les tourelles. Ses deux corps de bâ-
timent couronnés d’un balustre et ajourés de
hautes portes-fenêtres cintrées sur la terrasse,
d’ouvertures carrées en étage, sont agencés en
symétrie autour d’une avancée centrale de
même style pseudo classique coiffée d’un ro-
buste fronton triangulaire, l’exact pendant du
porche d’entrée mais orné celui-ci, signature de
bourgeois sur un pastiche d’architecture, d’un
soleil rayonnant de pierre sculptée et par chance
oxydée par les embruns.
Tout au bout de la terrasse, deux hommes
sont assis près d’une table. Ils feignent de
s’entretenir dans l’ombre de la tonnelle et, à la
dérobée, observent la famille Doustalet qui
avance à découvert, en plein soleil, derrière le
jardinier. José a interrompu son bavardage avec
Elisabeth et ralenti comme pour attendre le si-
gne du maître de céans les autorisant à le re-
joindre. Quand ils atteignent le corps de logis
33 La mouette de l’Algarve
central, les deux hommes se lèvent ensemble et
se dirigent vers eux sans presser le pas, comme
pour vérifier encore si ces étrangers ne déparent
pas dans le site. Ce qui laisse à ceux-ci le loisir
de s’interroger sur leur ressemblance : même
taille élancée, même prestance et aisance malgré
l’âge apparent, cheveux grisonnants, chemisettes
et pantalons de toile clairs, lunettes de soleil,
une élégance estivale ayant visiblement répudié
l’uniforme militaire et le laisser-aller touristique.
Vu de loin et dans ce décor, tout y compris
deux détails qui les distinguent, une légère clau-
dication pour l’un et un panama pour l’autre,
tout suggère une paire hollywoodienne de ma-
fiosi retraités. Difficile d’identifier le maître des
lieux dans ce duo bien réglé, marchant en ca-
dence avec une sorte de complicité tranquille,
sauf à imputer la claudication aux rhumatismes
du major.
Le doute est levé quand, surprise, l’homme
au chapeau se décoiffe et, s’inclinant devant Eli-
sabeth, leur souhaite la bienvenue de façon fort
civile, presque cordiale, comme si l’examen
déambulatoire était satisfaisant. Il se présente,
Général Felipe Crespo da Cunha, et présente
son « vieil ami », Fernando Guerreiro puis
s’excuse de ne pouvoir poursuivre l’entretien en
français dont sa pratique se réduit aux étiquettes
de champagne et à la première strophe de la
Marseillaise. Eric traduit et confirme qu’il se fe-
ra l’interprète de ses parents, lesquels misent sur
34 La Rocha da Torralta
ce premier séjour pour s’initier au portugais.
Fernando Guerreiro plus galant, ou plus riche
en vocabulaire, esquisse en un idiome franco-
lusitanien appliqué un aimable hommage à sa
mère dont le gracieux sourire de remerciement
entreprend l’offensive de charme convenue.
D’un geste du bras et du chapeau, le Général les
dirige vers la table d’angle où José a disposé un
plateau de rafraîchissements. Courtoisement il
offre à ses invités les places tournées vers le pa-
norama et ombragées par l’ample bougainvillier
de la tonnelle qui apporte la seule couleur vive à
l’ensemble du bâtiment.
La rencontre s’ouvre sous les meilleurs auspi-
ces. Le général, le torse raide, mais volubile,
presque empressé, s’excuse de n’avoir pu les ac-
cueillir à leur arrivée, étant en cure comme tous
les ans avec son vieux compagnon de toujours,
Fernando. Dans la foulée, il leur explique que
celui-ci a exercé une activité importante dans les
travaux publics, mais qu’ils ne se sont jamais
quittés tout en menant des existences parallèles,
qu’il a concouru au développement de cette ré-
gion à laquelle ils sont tous deux si attachés et à
l’aménagement de ce domaine où « la vie l’a ra-
mené. » Une nostalgie semble une seconde em-
brumer son propos. Mais il enchaîne aussitôt
sur sa maison, son havre retrouvé pour y couler
paisiblement ses derniers jours. Il pense que
Monsieur et Madame Doustalet aimeront ce
coin préservé, un peu grâce à lui, et en expan-
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