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La mouvance de Xéon

De
299 pages
Mais qu’arrive-t-il à notre bonne vieille Terre ? Ou plutôt à ses occupants ? Un mal étrange s’abat sur une large partie de la population. Il ne s’agit pas de choléra ou autres vacheries. Non, c’est beaucoup plus sournois. Ce mal s’attaque à la tête et plus précisément au mental. Épidémie de folie ? Explosion de névroses ? Deux hommes, Jack et Victor, vont s’atteler au problème. Jack, efficace et blasé, est enquêteur dans un bureau d’investigation d’un genre un peu particulier.Victor, passionné et rêveur, est astronome de formation, mais sa réelle passion, c’est l’astrologie. Par un hasard (peut-être un peu forcé...) ils vont être projetés dans un désert d’Irak. Ils rencontreront là des individus très bizarres et seront amenés à côtoyer les limites de l'esprit humain.
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LamouvancedeXØonEric Bouillot
LamouvancedeXØon
ROMAN' manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-1305-5(pourle fichiernumØrique)
ISBN: 2-7481-1304-7(pour le livreimprimØ)Avertissement del Øditeur
DØcouvertparnotrerØseaudeGrandsLecteurs(libraires,revues,critiques
littØraires etdechercheurs),cemanuscritestimprimØtelunlivre.
D Øventuellesfautesdemeurentpossibles;manuscrit.com,respectueusede
lamiseenformeadoptØeparchacundesesauteurs,conserve,àcestadedu
traitement de l ouvrage, le texte en l Øtat.
Nous remercions le lecteurde tenir compte de ce contexte.
manuscrit.com
5bis, rue de lA’ sile Popincourt
75011 Paris
TØlØphone:0148075000
TØlØcopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.comPROLOGUE CHAPITRE 0
- « StØphanie » murmura Bruce qui tentait de
rØveiller sa femme avec dØlicatesse.
- "Ma chØrie, ilestpresque 7heures".
StØphanie Alligton Ømit un petit gØmissement
plaintif. Sa tŒte Ømergea des draps.
- "DØj !" rØpondit-elle en soupirant.
BruceetStØphanieavaientfaitlafŒtejusqu trois
heures du matin chez leurs amis, les Allen. Une
soirØe dØlicieuse, agrØmentØe de vin comme s il en
pleuvait et de longues discussions passionnØes. Sa
tŒte retomba lourdement sur l oreiller. DØcidØment,
ilØtaitvraimenttropt t. Bruceouvritlesvolets. Une
trŁs belle journØe en perspective, constata-t-il avec
satisfaction. Lesoiseauxgazouillaientjoyeusement.
Du sol, Ømanait une lØgŁre brume. Bruce respira à
pleinnezunevivifianteodeurd herbefra che.
-"TuesdØj habillØ?"luidemandaStØphanie,qui
baillait à s en dØcrocher la m choire. Bruce se re-
tournaetsautabrusquementsurlelit"J aiunepŒche
aujourd hui !". Il lui prit la main et l embrassa ten-
drement.
- "Je t’ai mŒme prØparØ ton petit dØjeuner, toast
beurrØsetjusdepamplemousse,madameestservie."
Il lan a un clin d il, se leva et se prØcipita vers
la cuisine. Il revint avec un petit plateau, qu il posa
sur la table de chevet.
7La mouvance de XØon
-"Je te signale, mon amour, qu il ne te reste plus
que45minutespourprendretadoucheett habiller"
dit-ild unevoixchantante,toutenajustantsonn ud
de cravate
- "Je sais… Bon, il faut vraiment que j Ømerge
maintenant, quel mal de cr ne ! Elle se massa Øner-
giquement le visage avec ses mains, puis avala son
jus de pamplemousse
-"TunetrouvepasqueClaudiaaunpeugrossi?"
dit-elletoutenm chouillantunetartine. Elleparlait
de leurs amis, les Allen.
-"Ca ne m a pas frappØ, pourquoi?"
-"Jemedemandesiellen estpasenceinte"
-"Tucrois? Cam Øtonnerait. Ellenousenaurait
sßrementparlØ"rØponditBruced unevoixdistraite.
-"Passßr.Tusais,elle dØj 36ans."
- "Et alors ? Ce n’est pas une grand-mŁre quand
mŒme !"
-"Non,c estpas a,maisjesuispersuadØequ elle
attend de faire le test. Tu sais ce fameux test pour
dØpister une anomalie. Je sais qu elle a dØj eu un
problŁmeavecuneprØcØdentegrossesse,ilyadeux
ans." rØpondit-elletoutensefrottantlesyeux.
- "Tu veux dire qu elle a avortØ ?"
- "Oui, d ailleurs John Øtait contre, mais l enfant
Øtaitanormal. Ilsn ontvraimentpasdechancetous
les deux, tu trouvespas?". Elle pritsonpetitairbi-
zarre, que Bruce connaissait par c ur. Il sentit que
StØphanien allaitpastarderàluifairedelonguesti-
radessurlaresponsabilitØd Œtreparents,surlechoix
difficiledegarderunenfantanormal,quec Øtaitbien
d un certain cotØ, mais que d un autre cotØ, on pou-
vaitcomprendrelesparentsquisedØbarrassaientde
l enfant, etc., etc
-"BonchØrie,ilvafalloirquetuteprØparesmain-
tenant" rØpondit-il avec un large sourire, en espØ-
ranthabilementchangerdesujetdeconversation. Il
8Eric Bouillot
n’Øtait vraiment pas d humeur àphilosopher ce ma-
tin. Il avait tellement parlØ, pendant cette soirØe,
qu il Øtait comme saturØ de mots. Physiquement, il
sesentaitparfaitementbien,cequiØtaitplut tmira-
culeux,considØrantlenombredeverresdebordeaux
et de cigarettes qu il avait engloutis. A chaque fois
qu ilabusait,ilØprouvait,lelendemain,unesortede
lØger dØgoßt de lui-mŒme et avait hâte de retrouver
l’environnementfamilierdesonbureau. Sansdoute
pour retrouver la normalitØ d’un monde bien cadrØ.
Bruce adorait faire la fŒte, mais souffrait d une ex-
cessive timiditØ. MŒme avec ses meilleurs amis, il
avait beaucoup de difficultØ à rire et à plaisanter.
En sociØtØ, il Øprouvait invariablement une sorte de
gŒne, ne sachant trop quoi faire de sa propre per-
sonne. Pourcompensercettelacune,ilbuvait. Mais,
quandilcommen aitàboire,mŒmeuninoffensifpe-
titverredevin,ilnepouvaitpluss’arrŒteretglissait
lentementmaissßrementdansl ivresselaplusØche-
velØe. Iln’Øtaitpasalcoolique,carilpouvaitparfai-
tementnepasboirependantdesmoissanslemoindre
manque. Il s accordait simplement des sortes de rØ-
crØationsbarbares. Peut-Œtrepourprouverauxautres
etàlui-mŒme,qu iln ØtaitpasrØellementcetteper-
sonne bloquØe, que chacun connaissait.
"Allez, hop !". StØphanie se leva d un bond et
se dirigea vers la salle de bains. Elle Øtait infor-
maticienne,dansunegrossecompagnie amØricaine.
Tousdeuxvivaientdansunepetitevillesanshistoire,
aux environs de Chicago. Une de ces petites villes
biensagesoøilnepassejamaisrien. Dansleurquar-
tierrØsidentiel,lesmaisonsØtaienttoutesàpeuprŁs
semblables, impeccablement alignØes. Le couple se
rendait au bureau ensemble, en utilisant leur grosse
Buickjaune. StØphaniedØposaitBrucedanslecentre
de Chicago, il travaillait comme comptable dans un
service public, puis elle se rendait à son bureau, à
9La mouvance de XØon
quelqueskilomŁtresdel . Lesoir,commeBrucefi-
nissaitplust t,ilrentraitenbus. Depuisdixans,tous
les jours ouvrØs, c Øtait la mŒme routine et jusqu
aujourd hui, leur vie s Øcoulait paisiblement. StØ-
phanie sortit de la salle de bains, s habilla rapide-
ment et dØvala les marches jusqu au sØjour. Bruce
ØtaitdØj sorti,ilfaisaittournerlemoteur. Enpassant
devantlefrigidaire,elleattrapaunelistedecoursesà
commander par tØlØphone, puis sortit. Elle Øtait tel-
lementpressØe,qu elleenoubliadefermerlaporte.
Elle revint sur ses pas, puis donna deux coups de
clefs. "Je suis vraiment à la bourre" constata-t-elle
ensautantdanslavoiture. LalourdeBuicksemiten
branle et le couple s en alla pour une nouvelle jour-
nØedetravail.
Tandis que StØphanie, à l aide du rØtroviseur,
achevait de se maquiller, elle eut soudain une im-
pression bizarre. Une sorte de bourdonnement dans
la tŒte, accompagnØe de petites mouches volantes
trŁs brillantes dans les yeux. Puis une fraction de
seconde plus tard, une image, trŁs fugitive, mais
trŁsnette,surgitdevantsonregard. Elleeutunpetit
mouvementdereculetpoussauncristrident.
-"Qu’est-cequ’ilya,tutesensmal?"demanda
Bruce en sursautant.
Ellese frottalesyeux. ToutØtaitnormal.
-"Non,rien,j ai j aieuunpetitvertige. Cadoit
Œtre la fatigue."
-"Tuessßreque ava. Tuparaistoutdr le?".
- "Oui, a va, t en fait pas, c est rien." rØpondit-
elle placidement.
Contrairement à Bruce, elle n Øtait pas hypocon-
driaque. Lui, au moindre malaise, courrait chez le
mØdecin. Le plus petit signe defatigue l angoissait.
Unesimpledouleuretils imaginaitimmØdiatement
Œtre atteint d un cancer ou d une quelconque mala-
die à l’issue fatale. Il plongeait alors avec voracitØ
dans les livres de mØdecine, à la recherche de ses
10Eric Bouillot
sympt mes. Tant qu il n’avait pas donnØ un nom
à ses douleurs, il ne pouvait pas dormir. Ni aprŁs,
d’ailleurs.
- "Comment ça, c est rien ! Tu te mets à hurler
d’uncoup, ane t arrivejamais. Qu estce quis’est
passØ ?" demanda Bruce.
- "J ai eu une espŁce de flash, pendantunedemi-
seconde, onne va pas en faire un plat !".
-"Commentçaunflash! Quellesortedeflash?".
profØrat-ilenlaregardantfixement. Lesyeuxronds
comme des billes.
- "Ecoute, tu vas encore t’inquiØter, je te dis que
ce n’est rien." conclut-elle. Sa voix trahissait pour-
tant une angoisse diffuse. C est la premiŁre fois
qu une telle chose lui arrivait. "C est sßr, j ai vrai-
ment disjonctØ. AprŁs tout, c est juste un petit dØcro-
chage momentanØ de la conscience, rien de bien alar-
mant",pensa-t-elle,sanstrop deconviction.
- "Tu veux que je te prenne un rendez-vous ? Je
trouvequetuprendsunpeutropàlalØgŁrecegenre
dechoses. Tusais,parfois,degravesmaladiessedØ-
clarentsurdepetitssignes. Ilnefautjamaisattendre,
aprŁsçadØgØnŁre."rØpondit-ild untondoctoral.
- "Dis-moi ! Je suis assez grande pour savoir ce
que j ai à faire ! Evidemment, toi, il suffit d un
simple gargouillis au bas ventre, pour te voir courir
chezledocteur. JeterØpŁtequetoutvabien. ArrŒte
det’inquiØtertoutletemps. Cafinitparmefoutrela
trouille. En plus, tu sais que je ne supporte pas les
mØdecins "
- "Je sais, à chaque fois qu on rentre chez eux en
pleine forme, on ressort avec quelque chose." RØ-
pondit Bruce d une voix mØcanique, singeant une
poupØe parlante.
- "Exactement !".
StØphanie, un peu vexØe, alluma la radio. Cette
discussion, sur son Øtat de santØ, lui parut intermi-
nable. Un agrØable air de jazz se propagea dans la
11La mouvance de XØon
voiture. Ellesemit àchantonnerdoucement. Bruce
se retenait de parler. Il se gratta nerveusement le
poignet. S il voulait travailler l esprit tranquille et
en bon terme avec sa femme, il savait parfaitement
qu il Øtait prØfØrable de ne pas continuer. Il y eut
un long silence. Seule la musique baignait, avec
douceur, l habitacle. Au bout de quelques minutes,
BrucearrŒtalavoiture, embrassasafemmeetsedi-
rigea rapidement vers un grand building gris tre à
l aspectsinistre. Surlesmarchesduperron,ilsere-
tournaetluifitunpetitsigne,enagitantsamain. "A
ce soir, ma chØrie" lui lan a-t-il. Puis il s engouf-
fra dans la bouche bØante de l Ødifice de bØton. Il
n aimait pas qu elle lui fasse la gueule. En gØnØral,
a le troublait pour toute la journØe. Il passait alors
son temps à l appeler pour prendre de ses nouvelles
et sonder son humeur. Parfois, StØphanie s amusait
de cette attitude en simulant l irritation, juste pour
voir ce qu’il allait lui dire. AprŁs avoir rØglØ la po-
sitiondusiŁge,elleabaissalefreinàmainetappuya
sur l accØlØrateur. Tout en roulant, elle tentait de se
remØmorer cette fameuse image qu elle avait aper-
ue tout à l heure. C Øtait pourtant net, mais elle
n arrivait pas à en distinguer le contenu. Un peu
comme des images subliminales. Elle avait vu un
reportage sur ce sujet. Certaines cha nes de tØlØvi-
sion incorporent, pendant les publicitØs, des images
extrŒmementrapides. OnnelesvoitpasrØellement,
du moins pas avec les yeux, mais ces images pØ-
nŁtrent quand mŒme le cerveau des personnes qui
les regardent. Elles se perdent, quelque part dans le
subconscientdestØlØspectateurs. CettemØthodeest,
parait-il, efficace pour imprimer au sujet des dØsirs
vagues,quiplustardsetransformerontenachats. Le
consommateur "sublimitØ" achŁte tel ou tel produit,
sans trop savoir pourquoi. D ailleurs, il ne se pose
mŒme pas la question, car cette mØthode de condi-
tionnement se fait presque àson insu. "Oui, mais l
12Eric Bouillot
c’est diffØrent. J ai rØellement vu quelque chose et
je n Øtais pas devant la tØlØ" s interroge-t-elle, tout
en essayant de faire le lien entre son incident et les
imagessubliminales. "Finalement an arienàvoir"
conclut-elle.
ArrivØe à destination, elle gara sa voiture dans le
parking de la compagnie. La fa ade de l’immeuble
principal, tout en verre, Øtincelait au soleil. L’en-
droit Øtait sympathique, un peu comme un campus.
Il y avait de nombreux autres b timents, plus pe-
tits, noyØs dans la verdure et tous reliØs entre eux
par des passerelles de verre fumØ. L’entreprise Soft
Co, mettait beaucoup de soin à crØer un environne-
ment proche de celui que connaissent les Øtudiants.
Lamoyenned gedesemployØsØtaitde30ans. La
compagnieSoft,co. lesrecrutaitdirectementàl uni-
versitØ ou dans les Øcoles spØcialisØes, et ce dans
le monde entier. Il lui fallait des tŒtes fra ches à la
mØcanique bien huilØe. DØpassØ l’âge de 40 ans,
grand maximum, la compagnie estimait que vous
aviez ØpuisØ votre stock de neurones et vous aviez
intØrŒtàretrouverrapidementuneplaceailleurs. Si-
non c Øtait le placard, jusqu la retraite. Cette po-
litiquedegestiondupersonnelØtaitextrŒmementri-
gide, mais les Øtudiants le savaient parfaitement, et
ne s’en formalisaient pas, car Soft co Øtait certaine-
mentlameilleureentrepriseaumonde. Al extrŒme
pointe de la technologie. Tous retrouvaient trŁs fa-
cilement du travail. StØphanie Øtait rentrØe dans la
compagnie,justeàlafindesesØtudesauM.I.T.Cela
faisaitdØjàcinqans. ElleprogrammaitdessystŁmes
informatiques pour le compte d une sociØtØ privØe
de tØlØphone, la Standard Bell. Son travail la pas-
sionnait. Elle Øtait intØgrØedansuneØquipe decinq
informaticiens. L ambiance de travail y Øtait excel-
lente.
13La mouvance de XØon
Ellefl naun peu danslesallØesqui conduisaient
à son bureau. Quand il faisait beau, elle adorait re-
garderlesgrandscyprŁs,lesoiseauxquichantaient.
IlyavaitmŒmeunepetitemareentourØederoseaux.
Elle n avait pas d horaire fixe et pouvait parfaite-
ment gØrer son temps, presque comme bon lui sem-
blait. Tout travail commandØ devait Œtre rendu dans
les temps, c Øtait la seule contrainte. ComparØ au
bureau de Bruce, c Øtait le paradis. Lui, ne pouvait
pas se permettre une telle libertØ de mouvements.
LeshorairesØtaienttrŁsstrictsetlespetitschefs,qui
grouillaient partout dans les sombres couloirs, pas-
saient leurs temps à surveiller de prŁs tous les man-
quementsaurŁglement. StØphanielesavaitparfaite-
mentetnetenaitpasàmettreBruceenretard. Aussi,
mŒme si elle avait pu se permettre de partir de chez
elle un peu plus tard, elle profitait de ce temps libre
pour boire un petit thØ à la cafØtØria ou se rendre à
la bibliothŁque. Elle savait parfaitement que Bruce
adoraitpartiravecelle,t tlematin,dansleurvieille
voiture. C Øtait une sorte de rituel qui avait com-
mencØdŁsledØbutdeleurrencontre. Ellenesesen-
taitpaslecourage,nimŒmel envie,delelaisserpar-
tir tout seul. IlØtait dØj suffisammentcomplexØ de
nepasavoirfaitd Øtudes Ellel aimaittendrement
etnevoulaitpasqu ilsesenteinfØrieuràelle. Depuis
ledØbut,ellefaisaitdoncsemblantd avoircertaines
obligations, un peu comme lui, pour ne pas le bles-
ser. D ailleurselleluiparlaittrŁspeudesesactivitØs
professionnelles. Ils se quittaient le matin et se re-
trouvaientlesoir,sansseposerdequestionstropprØ-
cises. Juste des "bonne journØe ?" ou " a c est bien
passØ ?". Bref, le genre de questions passe-partout
qui ne rØclame que des rØponses toutes faites. Leur
vraieviedecoupleØtaitailleurs,loindesproblŁmes
de bureaux. Ils partaientpresque toutlesweek-end,
14Eric Bouillot
pour de grandes balades en amoureux. Ils ne fai-
saientjamaisd itinØrairesbienprØcis. IlsprØfØraient
selaisserguiderparlehasard,augrØdesroutes.
StØphanie, s assit sur un petit banc en bois, juste
devant les courts de tennis, qui Øtaient rØservØs aux
cadres de l entreprise. Deux hommes, en tenues
d’une impeccable blancheur, Øtaient postØs prŁs du
filet. Il semblait y avoir une querelle au sujet d un
point litigieux "Bordel, je te dis que la balle Øtait
net !" dit l’un d entre eux avec force, tandis que
l’autre Øtait hissØ sur la pointe des pieds, l air du-
bitatif. StØphanieregardamachinalementsamontre.
IlØtait8h30. "Bien,encoreunpetitquartd heureet
j’yvais"pensa-t-elle. Cejourl ,ellesesentaitd hu-
meur paresseuse. Elle regarda un moment la petite
ballejaunefairedesallersretours. SatŒtependulait
doucement,commeunmØtronome. Subitement,elle
entendit un petit rire sec et nerveux, au son bizarre.
Elleseretournabrutalement,carlebruitsemblaitve-
nir de derriŁre. Il n y avait personne. Elle se leva
et observa ses alentours. Elle vit juste un employØ
d’entretien. IlØtaitàunevingtainedemŁtres,sursa
droite,armØd ungrandsØcateur. Ilsemblaitfortoc-
cupØ à taillØe une haie. Elle resta un petit moment,
debout,l aircomplŁtementahuri,scrutantl horizon.
"Il n y a rien" songea-t-elle. Ses pensØes dØfilaient
àtoutevitesse. SonvisageexprimaituneinquiØtude
mŒlØed apprØhension. Elleramassasasacoche,qui
Øtait posØe sur le banc, et se dirigea à petits pas ra-
pides et dØsordonnØs vers son lieu de travail. Dans
saprØcipitation,elleneprŒtapasattentionautrŁslØ-
ger bourdonnement dans ses oreilles.
ArrivØ dans son bureau, elle salua rapidement
Franck Melrought, un de ses collŁgues de travail, et
s’assit sur une chaise en cuir, ØquipØe de roulettes.
Ses jambes Øtaient encore un peu flageolantes,
quelquesgouttesdesueurperlaientsursestempes.
15La mouvance de XØon
-"CavaStØphanie. Tun aspasl airdetrŁsbonne
humeur ce matin ?" lui dit Franck, qui tentait de
brancher une prise rØcalcitrante.
-"FoutumatØriel. IlssesontplantØs,ilsnem ont
pas donnØ la bonne fiche. Je leur ai pourtant donnØ
lesrØfØrencesaumoinstroisfois!"continuat-il.
- "Il m est arrivØ quelque chose de bizarre. J en-
tends des bruits Je vois des choses. Pourtant a
ne vient de nulle part. Je ne sais pas ce que c est.
Il faut dire qu hier, avec Bruce, on s est couchØ trŁs
tard. Je pense que c est la fatigue." dit StØphanie,
sans conviction.
- "Sans blague, qu’est-ce que tu as vu, des fan-
t mes ?". Franck Ømit un petit gloussement, puis
continua
- "A propos de fant mes, j ai cherchØ partout les
donnØes du projet BCV sur ta bØcane. Je n ai rien
trouvØ,tupourraismedonnerlecode,ilfaudraitque
je planche dessus."
-"Vas-y,composele3521"rØponditt-elleenallu-
mant son micro-ordinateur. StØphanie ne souhaitait
pass ØpanchertroplonguementavecFranck. C Øtait
le genre de type à prendre tout en blaguant. Pour-
tant, il n Øtait pas idiot, loin de l . C Øtait mŒme
uneespŁcedegØnieduclavier. Ilcomposaitdespro-
grammesinformatiquescommeMozart,dessonates,
avecØlØganceetfacilitØ. Maisendehorsdel Øcriture
des lignes de codes, il n Øtait pas vraiment le confi-
dentidØal. Auniveauhumain,ilenØtaitrestØàl ge
prØ-pubertaire. En dehors de l’informatique, il ado-
raitlesfarcesetattrapesentoutgenre. Fluideglacial,
fausse araignØe, sucre piØgØ, bref tout un ensemble
degrossesblaguesbienlourdes. Toutlemonde,dans
lebureau,yavaiteudroit. AudØbut,StØphanietrou-
vait cette bonne humeur enfantine assez vivifiante.
MaisFrancknesachantpluss arrŒter,sansdoutepar
manque de la plus ØlØmentaire psychologie, elle fi-
nit par se lasser trŁs sØrieusement. Elle lui signifia
16Eric Bouillot
à plusieurs reprises son exaspØration. Franck ne le
prit pas mal, pire, il tenta de continuer un peu. Puis
constatant qu il ne faisait plus rire personne, il s ar-
rŒta enfin.
- "Salut la compagnie !" s exclama bruyamment
Timothy Rack en rentrant dans le bureau. Il se prØ-
cipita vers la machine à cafØ.
- "Salut !" rØpondit StØphanie. Franck Øtait telle-
mentabsorbØparsonØcranqu ilnes aper utderien
-"TuveuxuncafØouunchocolat?"demandat-il
en s adressant à StØphanie.
- "Un chocolat s’il te pla t". Elle n aimait pas
spØcialement le chocolat. "Pour aujourd hui, il vaut
mieux Øviter de titiller les neurones avec des exci-
tants"pensa-t-elle. Timothyluitenditungobeletfu-
mant. Elle le prit et en but le contenu à petites gor-
gØes.
-"Tiens,tuesl . CavaTimothy?"lan asoudain
Franck,quireprenaitconsciencedumondeextØrieur.
- "Elle t a racontØ ?" continua-t-il.
- "Non, quoi ?" rØpondit Timothy.
-"Sesvisions,pardi!"IlØmitunrireunpeuniais.
-"Quellevisions?". IlsetournaversStØphanie
- "Tout à l heure, j ai un peu fouettØ. J ai eu le
sentimentdevoirett entendredeschosesØtranges."
rØpondit-elle nerveusement. Timothy l’observa un
moment, le regard inexpressif. Elle prit soudain
conscience du ridicule de la situation. Son visage
vira au rose pourpre.
-"Allez,raconte-moiça!"lan aTimothy.
StØphanieregrettaitd enavoirparlØàFranck. "Ce
balourd,ilnepouvaitpasselafermer."pensa-t-elle.
AprŁss Œtrefaitprierlonguement,elledØcidadera-
contersonaventureàTimothy. IlØcoutaavecbeau-
coup d’attention. Cette attitude encouragea StØpha-
nie à lui donner tous les dØtails. Franck lan a de
bonnesvannes,àplusieursreprises,maissansaucun
succŁs.
17La mouvance de XØon
-"Ouais! C estvraimentcurieux"lan aTimothy.
Il se gratta le menton, d un air dubitatif.
-"Ecoute,franchement,cen estpaspourt inquiØ-
ter,maisjecroisquesicessympt mespersistent,tu
devraisconsulterunmØdecin"poursuit-ilenlaregar-
dant. Il sortit de sa poche un calepin. Tout en tour-
nant les feuillets, il s exclama. "Tiens, justement je
connaisuntrŁsbonspØcialisteenneurologie". IldØ-
colla un post-it et griffonna le nom et le tØlØphone
d uncertainDocteurBlack. StØphaniepritlanoteet
la glissa dans son agenda.
- "Merci, mais tu sais, je ne pense pas en arriver
l , quand mŒme" rØpondit-elle joyeusement. L’ex-
pressiontranquilledesonvisagecachaitmalunecer-
taine anxiØtØ. Elle se leva et sortit d un placard un
Øpais dossier. Elle l emporta et se cala confortable-
ment devant son micro. Elle t cha de se concentrer
dumieuxqu elleput,pourØviterdetroppenser. Ses
doigtspianotaient,avecaisance,leclavierdesonor-
dinateur. Les lignes de codes dØfilaient sur l Øcran
toutevitesse.Eleavaitl’impressionØtrangede
travailler avec une incroyable facilitØ. AprŁs trois
heuresdetravail,elles arrŒtaunmomentpourrelire
laportiondeprogrammequ ellevenaitd Øcrire. Elle
constataqu iln yavaitaucuneerreurapparente. Elle
ouvrit une fenŒtre virtuelle sur son Øcran pour tes-
ter son programme. Tout fonctionnait à merveille.
D habitude, il y avait toujours un minimum de un
ou deux bugs. Sur des logiciels de tØlØcommunica-
tion, c est presque inØvitable, tant les paramŁtres à
prendre en compte sont nombreux. Mais pour au-
jourd hui, c Øtait du zØro faute. Elle tendit forte-
ment ses jambes sous la table pour faire passer un
dØsagrØable fourmillement dans les mollets. Elle
constata avec une pointe d Øtonnement qu elle ne
ressentait aucune fatigue. Elle se leva et alla se ser-
virunverred eauàlabonbonne. FrancketTimothy
18Eric Bouillot
Øtaient tous les deux absorbØs par d’Øpaisses docu-
mentations. Elle jeta un coup d il sur la pendule
du bureau, il Øtait 11 h 30. Tout Øtait calme. Trop
peut-Œtre. Elle avait l impression bizarre d Œtre ob-
servØe. Elleseremitàsonpostedetravailetcontinua
l’Øcriture de son programme.
Tout en tapotant sur le clavier, elle sentit son es-
prit vagabonder sur d anciens souvenirs, complŁte-
ment oubliØs. Une tarte à l orange que sa mŁre lui
avait prØparØe et qu’elle avait dØtestØe. Une chute
de vØlo, quand elle avait six ans ou encore le jour
de sa premiŁre communion. Elle se frotta Ønergi-
quement les doigts pour essayer d Œtre un peu plus
prØsente à ce qu elle faisait. Mais, malgrØ tous ces
efforts de concentration, elle ne pouvait pas s’em-
pŒcher de se remØmorer certains Øpisodes liØs à son
enfance. ElleconstataavecØtonnementquesessou-
venirs ne mobilisaient absolument pas ses capacitØs
intellectuelles. Elle pouvait à la fois Øcrire son pro-
gramme, tout entiŁre concentrØe sur son travail et,
simultanØment, se remØmorer une foule de dØtails
concernantsaviepassØe. Sesdoigtsenfon aientdØ-
licatementlestouchesduclavier,presqueàsoninsu.
Sur l Øditeur de programme elle constata qu elle en
Øtait à la page 34. Soudain, le phØnomŁne s accen-
tua brutalement. StØphanie dØcida de ne pas pani-
quer et de laisser faire les choses, juste pour voir ce
quiallaitsepasser. Sonespritseconcentraprogres-
sivement sur une forŒt dense et sombre, elle enten-
dit des cris de joie qui semblait venir d une petite
cabane situØe à quelques dizaines de mŁtres. Elle
prit soudain conscience que cette cabane et ce lieu
luiØtaientfamilier. "Oui,c’Øtaitavecl’onclePaulet
descousins. Unepromenadepourcueillirdesfram-
boises. Je devais avoir 4 ou 5 ans" songea t-elle.
Ces images anciennes Øtaient per ues par StØpha-
nie avec une trŁs grande nettetØ. La reprØsentation
19La mouvance de XØon
deslieux,lesodeurs,toutsemblaitplusvraiquena-
ture. Sa vue semblait dØmultiplier tant les images
Øtaient lumineuses. Elles aper ut tous les dØtails de
la scŁne avec une extraordinaire prØcision. Le son
des voix qu’elle entendait Øtait d une clartØ incon-
nue jusqu alors. Mais une pointe d inquiØtude se
mŒla à l ensemble et StØphanie t cha de reprendre
conscience de son environnement rØel. Elle secoua
latŒteet,pourtenterdedissipersavision,clignades
yeux violemment. Non sans mal, elle put enfin se
dØgager de son rŒve ØveillØ. Son cœur battait trŁs
fort dans sa poitrine. Elle avait les mains moites.
"Merde, j ai vraiment failli rester l -dedans" pensa
t-elleavec effroi. "ToutØtaittellement vrai. Unpeu
plus et je ne trouvais pas la porte de sortie". Elle se
levaetconstataqueFrancketTimothyn Øtaientplus
l . Elle regarda machinalement la pendule, il Øtait
13h45. "Quoi,maisc estpasvrai. JemesuislevØe
tout à l’heure pour aller boire, il Øtait 11 h 30. Ca
faitquandmŒmepasuneheuretroisquartquejefais
ce rŒve" s exclama-t-elle bruyamment. Il lui sem-
blait avoir passØ trois ou quatre minutes dans cette
forŒtvirtuelle,pasplus. ComplŁtementsecouØe,elle
s avan apourprendresonsacquiØtaitpenduaudos-
sier de son fauteuil. Elle s’apprŒtait à Øteindre son
micro, quand quelquechosedebizarreattirasonat-
tention. Elleregardal Øcranetcliquaàplusieursre-
prises sur la souris. Elle Øcarquilla les yeux. Son
regard exprimait la terreur à l Øtat brut Tout en haut
de l Øcran, sur la gauche, une petite case indiquait
pages : 95. Elle actionna un bouton et une succes-
sion d Øcrans, bourrØe delignes de codes, dØfilaient
devant ses yeux. "Mais je n ai jamais Øcrit cela"
pensa-t-elletouthaut,d unevoixØtranglØe. Elleim-
prima le contenu de ces pages, se saisit du listing et
partit en courant. Franck et Timothy Øtaient tran-
quillement en train de boire leur cafØ au restaurant
20Eric Bouillot
de la compagnie, quand ils virent StØphanie dØbou-
ler dans la salle. Elle regardait dans toutes les di-
rections, l air complŁtement affolØe, tenant son lis-
tingd unemaintremblante. Timothyluifitunsigne.
Comme elle n’avait rien vu, il lui cria "StØphanie,
par-l !". "Elle a pØtØ les plombs ou quoi !" l cha
Franck, en regardant Timothy. "Je ne sais pas, elle
al airvraimentmal."ConstatantqueStØphanieØtait
auborddel Øvanouissement,ilselevaets approcha
d’elle. Il lui prit le bras et la dirigea vers leur table.
Elleselaissatomberlourdementsurlachaise.
-"Qu est-cequit arrive? C estquoicelisting?"
lui demanda Franck.
Sans rØpondre, elle s empara d un verre d’eau et
lebutd untrait. ElleØtaittoutessoufflØe. Soncorps
Øtait agitØ de tremblements violents. Elle pris sa
tŒte entre ses deux mains et tenta de respirer pro-
fondØment. Franck et Timothy Øtaient debout, l air
complŁtement ahuri. Ils finirent par s asseoir tout
enconservantl unetl autreunregardquiexprimait
l’embarras. StØphanieavaitlesyeuxclos. Sabouche
Øtait grande ouverte. Son ventre faisait des aller-re-
tours pour aspirerleplus d air possible.
- "Nom de Dieu, tu vas nous dire ce qui ce passe
ou quoi ?" s Øcria Timothy, visiblement de plus en
plus inquiet.
- "Je deviens folle !" rØpondit-elle doucement,
d’une voix curieusement apaisØe.
- "Tu as encore eu des flashs ?".
- "Non, ce n est mŒme plus ça. C’est pire, je
disjoncte complŁtement". Son regard exprimait à la
fois la souffrance et le renoncement. Elle semblait
ne plus avoir la force de lutter, ni de comprendre
ce qui lui arrivait. Elle voulait surtout ne plus y
penser. Tout est arrivØ si vite. Hier encore, elle
Øtait insouciante, parfaitement heureuse en mØnage
et comblØe dans son travail. Il a suffi de cette seule
matinØepourtoutfoutreenl air. Ellelesavait,ellele
21La mouvance de XØon
pressentait,àpartird’aujourd’hui,plusrienneserait
comme avant. Elle ignorait tout des causes de sa
souffrance,maiselleØtaitsßrequeçanepartiraitpas
aussi facilement et aussi soudainement que c Øtait
arrivØ. Une sorte d intuition.
-"Maintenant,ilfautabsolumentquetuaillesvoir
quelqu un" lui souffla Timothy.
- "Ne soit pas abattue comme a. Deux ou trois
cachets et hop ! Tu verras, tu te sentiras beaucoup
mieux"lan aFranckavecun largesourire.
- "Tu sais, j ai peur que le phØnomŁne se repro-
duisen importeoø,n importequand. PeutŒtredans
le bus ou maintenant. Tu ne veux pas m accompa-
gner chez ton toubib ? Je serais plus rassurØe si tu
venais avec moi" dit-elle en regardant Timothy. Le
ton de sa voix Øtait solennel. Timothy consulta son
planning et poussa un large soupir.
- "J ai un boulot monstre qui m attend !" gro-
gna t-il, tout en se pin ant nerveusement le lobe de
l oreille. Franck disparut sous la table. Il avait sou-
dainementunetrŁsforteenviedesegratterlepied.
-"Tantpis,j’iraistouteseule". rØpondit-elleavec
un air de cocker battu.
- "Bon, bon, je vais essayer de me libØrer, at-
tends-moiuneminute". Ilselevaetsedirigeaversle
bar. Il demanda le tØlØphone au gar on. StØphanie,
qui avait un peu honte, l observait du coin de l il.
Il parlait assez fort et faisait de grands mouvements
avecsesbras. Auboutdecinqminutes,ilraccrocha
et se rapprocha d un pas rapide.
-"Onyva!"
La voiture stoppa dans une petite ruelle, juste en
face d une lourde porte en bois. Sur cette derniŁre
Øtait vissØe une grosse plaque dorØe oø l on pouvait
22Eric Bouillot
lire "Docteur Black, Phd. Neurologue Psychiatre".
Timothy appuya sur l unique sonnette. La grosse
portes entreb illa,tirØeparunmØcanismeintØrieur.
IlsmontŁrent unØtageà pied etse retrouvŁrent face
au docteur Black, qui les attendait devant le hall
d’entrØe.
- "Salut Timothy, bonjour Madame" lan a-t-il en
serapprochantlamaintendue. IlØtaitdepetitetaille.
Les yeux cerclØs de lunettes à monture d Øcaille.
Sa blouse, d une Øclatante blancheur, Øtait remon-
tØe jusqu au raz du cou. On pouvait à peine dis-
tinguer le n ud de sa cravate. Son cr ne luisait
comme une boule de billard. Au pied, il portait des
chaussuresnoires,brillantesetimpeccablementver-
nies. StØphanieremarquaunpetitdØtailØtrangepour
un homme d apparence si sØrieuse. Il portait sur
l’oreille droite une petite boucle de couleur dorØe.
Timothy fit de rapides prØsentations d usage et, en-
semble,ilssedirigŁrentdanslecabinet. LesfenŒtres
ØtaientmasquØespardegrandsstores. LapiŁceØtait
sombre. SeuleunepetitelampehalogŁneØclairaitun
somptueux bureau de facture ancienne. Le Docteur
Black referma laportecapitonnØe. Il s installadans
ungrandfauteuilencuirnoiretposasesdeuxmains
à plat sur le bureau.
- "Que puis-je pour vous ?" dit-il en regardant
StØphanie.
-"Jevaispeut-Œtrevouslaissertranquille?"lan a
Timothy qui fit mine de se lever.
- "Non, tu peux rester, je t ai dØj presque tout
dit !" rØtorqua StØphanie.
- "Attends-nous dans la salle d attente, s il te
plait !" rØpliqua le Docteur Black, sur un ton assez
sec. "Je ne pense pas que Madame Allington ait
rØellement tout dit.". StØphanie, bouche bØe, fut
complŁtement estomaquØe par cette dØsobligeante
remarque.
23La mouvance de XØon
- "A tout à l heure. Tant fait pas, je ne vais pas
m ennuyer, j ai emmenØ mon portable". rØpondit-il
d untonjovial,enadressantàStØphanieunpetitclin
d il complice.
Sansriendire,desamaingauche,ledocteurBlack
invita StØphanie à s Øtendre sur un canapØ. Elle
s exØcuta,unpeuintimidØeparunaccueilaussigla-
cial. Dansuntiroirdesonbureau,ilextirpauncarnet
de note vierge et un stylo. Puis, il s’installa sur une
chaiseenrotin,placØejustederriŁrelecanapØ.
"Alors,qu est-cequinevapas?"lan aledocteur
Black, aprŁs quelquesminutes desilence.
StØphaniecommen aitàenavoirunpeumarrede
cetteattitudepaternaliste. Elleavaitunefurieuseen-
vie de foutre le camp. "Il me prend pour une buse
ou quoi !" pensa t-elle. Elle ne connaissait rien au
psychiatre et n en avait jamais vu. Elle tenta de se
convaincrequelamaniŁred’agirdeBlackØtaitpeut
Œtretoutàfaitcourante. UnesortedemiseenscŁne
professionnelle. De plus, elle songeait à Timothy.
Par respect pour lui, elle ne pouvait pas laisser tout
en plan. "Non vraiment ce ne serait pas correct"
conclut-elle. Elle raconta donc son histoire, en t -
chant de ne rien omettre. C’Øtait à la fois pØnible et
salvateur. Elle redoutait le phØnomŁne, c Øtait ainsi
qu elle nommait tous les ØvŁnements qu elle avait
vØcu depuis ce matin. Le simple fait d’en parler lui
donnait le sentiment que tout allait revenir, mainte-
nant, sans prØvenir. C’Øtait surtout ça, sa frayeur.
NonpasdevivrelephØnomŁne,maisdelesentirve-
nir,àl improviste,aveclafulgurancedel Øclair. En
mŒme temps, le simple fait d’en parler longuement
lasoulageait. Peut-Œtrequececiestbanal,connu,se
disait-elle pour se rassurer. Quelque chose de trŁs
courant et qui se soigne vite. De temps à autre StØ-
phanie s interrompait pour entendre les remarques
du docteur Black. Mais ce dernier ne disait abso-
lument rien.
24Eric Bouillot
- "Voil , vous savez tout !" finit-elle en guise de
conclusion. Elle insista bien sur "tout", pour bien
lui faire comprendre que c Øtait maintenant à lui de
parler. Il se leva doucement, tout en continuant à
griffonner son carnet et s installa tranquillement à
son bureau.
- "C’est plus compliquØ" lan a t-il.
- "Quoi, qu est ce qui est compliquØ ?" rØpondit
StØphanie,unpeuanxieuse. Elleselevaetsedirigea
vers le bureau.
- "Vous travaillez dans l informatique, n est ce
pas ?"
- "Oui, et alors ?"
-"Lecerveauhumainn estpasunsimpleordina-
teur. JesaisquevousaimeriezdesrØponsesrapides,
maisjenepeuxpasvousenfournir,chŁremadame".
Ilfitunegrimaceavecsabouche. Unesortedesou-
rire coincØe.
- "J aimerais juste savoir si c est grave. Vous
pouvez peut-Œtre le dire a au moins ?". Elle prit
conscience de son agressivitØ. "calme-toi" pensa
t-elle.
-"Jeveuxdire,est-cequ ilyamatiŁreàs inquiØ-
ter ? Vous savez, je bosse tous les jours, et là oø je
suis, je ne peux pas beaucoup m absenter. Ils sont
assezdursdanscettebo te.". Ellet chaitdeprendre
un ton dØtachØ.
- "Ce qui est le plus bizarre dans votre histoire,
c’est que vous ne dØveloppez pas les sympt mes
classiquesde laschizophrØnie. Pas enapparence en
touscas"continua-t-il,toutensaisissantungroslivre
dans sa bibliothŁque.
- "Vous pensez que je suis schizophrŁne !" hurla
t-elle. Elle tenta de radoucir sa voix. "Je vous dis
quejevaisparfaitementbien. Saufdepuiscematin.
Maissinonjen aijamaiseuaucunproblŁme,croyez-
moi".
25La mouvance de XØon
- "Je vous crois tout à fait, chŁre madame, c est
bien pour cela que je m interroge" lui rØpondit-il
d une voix onctueuse. "Aussi, j ai besoin d infor-
mations complØmentaires. Je vais vous prendre un
rendez-vous à l h pital Roosevelt pour un scanner
ducerveau,nevousinquiØtezpas,onnesentriendu
tout.". Il dØcrocha son tØlØphone, et tout en parlant,
regarda fixement StØphanie.
- "Bonjour Brigitte, docteur Black à l appareil,
c est pour un scanner".
StØphanie fut soudain attirØe par le petit anneau
en mØtal que le docteur Black portait à l oreille. Il
semblait briller d une Øtrange lumiŁre.
- "Jeudi soir, 19 h 30, ça vous convient ?". de-
manda t-il soudain à StØphanie. Elle vit alors une
sorte de sphŁre d un bleu acier. Cette boule devait
avoir deux mŁtres de diamŁtre. Elle flottait au mi-
lieu d une salle vide. L’endroit Øtait baignØ d une
lumiŁre intense. Une blancheur Øclatante. Cette lu-
miŁre Øtait indescriptible. StØphanie Øtait fascinØe
par cette Øtrange sphŁre qui se dØpla ait trŁs lente-
ment sur sa gauche. De plus, elle semblait animØe
d un mouvement de rotation sur elle-mŒme, extrŒ-
mementrapide. ElletentadetoucherlasphŁre,mais
cette derniŁre disparut instantanØment. A la place
elle vit le docteur Black. Il avait l air parfaitement
tranquille.
- "Samedi 9 h 30. C est d accord ? merci Bri-
gitte". Il raccrocha et poursuivit.
-"Nous disons donc samedià 9 h30".
StØphanie t chait de reprendre ses esprits. Pour-
tant, cette fois-ci, elle n avait aucune peur de ce
qu elle venait de vivre. Elle essaya de prendre un
ton neutre.
- "Vous n aviez pas dit jeudi soir ?" lui demanda
t-elle.
26Eric Bouillot
- "Vous m avez dit que vous prØfŁreriez samedi.
Mais on peut toujours changer si vous voulez". lui
rØpondit-il, l air un peu ØtonnØ.
"Non,non,c estbiencommeça"rØpondit-ellede
maniŁre empressØe.
StØphanie n osait rien dire. Visiblement, le doc-
teurBlacknes Øtaitaper uderien. ElleavaitmŒme
parlØ avec lui pour changer le jour et l heure d un
rendezvous. Ellen enavaitaucunsouvenir,puisque
elle-mŒme Øtait trŁs occupØe avec cette fameuse
sphŁre. "Bon, je verrais tout a à la maison, à tŒte
reposØe" se dit-elle intØrieurement. Finalement cela
lui paraissait presque comique. "Je perds la boule
et a me fait marrer !". Elle commen ait à croire
que le phØnomŁne n Øtait pas entiŁrement nØgatif.
Ce dernier Øpisode avait provoquØ une sensation
extraordinaire. ElleØtaitremplie d une joie intense.
ElleselevaetremercialedocteurBlack. "Abient t,
aprŁs le scanner" lui rØpondit-il, sur ce ton trŁs
hautain qu il semblait affectionner. StØphanie, tout
entiŁre baignØe dans une sorte de douce euphorie,
s’enallaenoubliantTimothy,toujoursconfinØdans
lasalled attente. Cedernierlarejoignitdanslarue.
"HØ! Tum’asoubliØ?"luilan at-il,enriant. Sans
rien dire de plus, ils montŁrent dans la voiture et
s’en allŁrent en direction du bureau.
"Quoi ! mais tu aurais du m’appeler". Bruce vo-
cifØrait comme un fou. Il Øtait rouge comme un ra-
dis. StØphanien eutmŒmepasletempsdeluiexpli-
quer qu elle avait un rendez-vous à l h pital, pour
une sØance de scanner. Il n’arrŒtait pas de beugler
dans tous les sens.
27La mouvance de XØon
- "Bon, tu as fini ! calme-toi un peu, tu frises le
ridicule"hurlaStØphanie,quiavaitbeaucoupdemal
à en placer une.
-"Merde. Ilt arrivequelquechosedegraveettu
ne penses mŒme pas à dØcrocher ton tØlØphone. En
plus, tu voudrais que je sois calme !" lui rØpondit-il
d untongrave,enutilisanttoutessesressourcespour
affecterlaplusparfaiteexpressiond indignation.
- "Je ne voulais pas te paniquer. J attendais sim-
plementd avoirl avisd unspØcialisteavantdet en
parler. Je sais parfaitement que si je t avais mis au
courant avant, tu m aurais fait un ulcŁre !" rØtorqua
t-elle avec une pointe de malice.
- "Parlons en de ton spØcialiste ! Visiblement, il
n a rien compris à ton cas. De plus, je suis dØsolØ,
mais je ne vois pas pourquoi tu fais appel à ce Ti-
mothy quand il t arrive quelque chose d important.
Tu crois peut-Œtre que je ne suis pas à la hauteur.
Que je vais tomber dans les pommes dŁs qu il t ar-
rive quelque chose, que "
- "Tu ne vas me faire une crise de jalousie en
plus !" coupa StØphanie ulcØrØe.
- "Ca n’a rien à voir avec la jalousie. Je suis ton
mari ! Je peux tout à fait t assister dans des cas
comme ça. ArrŒte de me prendre pour le pauvre
petitquivas’inquiØter . Tumeferaisplaisir."rugit-il
dans un brouillard de postillons.
- "Tu as fini ton cinØma, je peux continuer ?" de-
manda t-elle vertement.
Tout en maugrØant des phrases inaudibles, il se
dirigeaverslebuffetdusalon. Ilouvrituntiroireten
sortitunpaquetdecigarettes. Ilenprisune,l alluma
et en tira une Ønorme bouffØe.
-"Bon,excuse-moi. Vas-y,continue"luidit-il,le
visage enfin apaisØ.
-"Leplusdifficileàcomprendre,danstoutecette
histoire, c est ce dØdoublement de la personnalitØ.
Je fais ou je vois quelque chose et en mŒme temps,
28Eric Bouillot
complŁtement à mon insu, je fais ou je vois autre
chose. AudØbut,j aipensØàunesorted absencede
moi-mŒme. Mais dans ce cas, les autres personnes
devraient pouvoir me dire que je me suis Øvanouie
ouquelquechosed approchant. Maisl ,pasdutout,
personne ne remarque rien. Si le phØnomŁne surve-
nait maintenant, je suis presque sßre que tu ne t en
apercevrais mŒme pas "
-"Tuveuxdirequ unepartiedetoiestprØsenteet
qu uneautrepartieestailleurs?"demandaBruceen
expirant un nuage de fumØe gris tre.
- "Non, pas du tout. En y rØflØchissant, je crois
que je suis complŁtement absorbØe par le phØno-
mŁne. JesuistoutentiŁredanslephØnomŁne.". Ces
yeux brillaient.
- "Mais, je ne comprends pas. Tu m as dit que
tu avais pu continuer ton travail sur l ordinateur,
commesiriennesepassait? C’estquandmŒmepas
undetescollŁguesquiatapØtonprogramme?"
- "Je sais. J ai mŒme pu prendre un rendez-vous
à l h pital Roosevelt avec le docteur Black, alors
mŒme que je n’Øtais pas prØsente.". Sa voix Øtait
toute empreinted’une intense excitation.
- "Mais bien-sßr. Tu Øtais prØsente, mais tu ne
t’en souviens plus, c est tout. Je crois qu une par-
tiedetoiØtaitactivemaisnon-conscientedel Œtreet
qu uneautrepartieØtaitplongØedansdesrŒvesdont
tu avais conscience, mais qui n avaient aucune rØa-
litØ.". rØpliqua Bruce en jetant sa cigarette dans un
pot de yaourt vide.
-"C’est ce que j’ai cru au dØbut. Mais tu ne peux
pas imaginer à quel point ces soi-disant rŒves pa-
raissent rØels. J entends mieux, je vois mieux que
danslarØalitØ. Enplus,tiens,regarde "Elleouvrit
saservietteetensortitlelistingqu elleavaitimprimØ
au bureau. Elle le donna à Bruce.
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