Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Achetez pour : 7,90 €

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Publications similaires

La Narcose
François Devos
La Narcose






Roman











Le Manuscrit
www.manuscrit.com













 ditions Le Manuscrit, 2004
5bis, rue de l’Asile Popincourt
75011 Paris
TØlØphone : 01 48 07 50 00
TØlØcopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-3737-X (fichier numØrique)
ISBN : 2-7481-3736-1 (livre imprimØ)






















A Agnès,



Chapitre 1

A chacun son piano ! Elle joue sur un Pleyel. Moi, je
laisse glisser mes doigts sur le clavier de mon
ordinateur. Nous ne produisons pas les mêmes sons,
les siens sont mélodieux, les miens mécaniques mais
nous exprimons les mêmes sensations… A chacun
son Spleen… Elle frappe les touches blanches et
noires plus ou moins fort selon les conseils de son
oreille, moi, je tape à l’aveugle, transformant ses
croches, qu’elles soient double, triple ou quadruple en
mots, en verbes simples qui résonnent dans le cœur. A
chacun sa solitude… A chacun le silence des notes et
des mots ou devrais-je dire, des maux ! Notre maison
est située en Normandie, dans la campagne qui
environne Falaise. Le printemps est humide mais
doux. Nous y passons quelques jours de vacances loin
du stress parisien et de sa folie quotidienne. Nous
revenons aux sources, elle, celles des grands
compositeurs allemands et autrichiens, moi des poètes
9La Narcose
eet écrivains russes du XIX siècle. Notre maison est
isolée, seules les vaches paissent dans les prés
avoisinants. Personne n’est là pour nous entendre
nous exprimer sur nos claviers. Les herbes sont folles
dans le jardinet, les rosiers n’ont pas été taillés et les
premières tulipes sont en fleur au milieu des plantes
sauvages. Ciel chargé. La pluie ne devrait pas tarder à
tomber. Il pleut.
La fenêtre de mon bureau donne sur le jardinet séparé
en deux par un chemin en cailloux couleur granit. La
petite route qui descend vers la rivière n’est
fréquentée que par les engins agricoles, des tracteurs,
des moissonneuses-batteuses l’été et des fosses à
purin l’automne. Le piano est installé dans le salon,
près de la cheminée à feu de bois. Clara aperçoit les
flammes qui crépitent quand elle s’installe sur le
tabouret. A chacun sa vision des choses… Je laisse
toujours la porte entrouverte quand elle joue, les notes
entrent dans le bureau et envahissent la pièce dans un
tourbillon mélodieux, emportant mes états d’âme vers
l’abîme de mes songes. Après le passage de la
tornade, il ne reste plus que l’angoisse comme il ne
10 François Devos

reste que quelques amas de tôles et de planches après
le passage d’un cyclone sur une île tropicale. Je me
retrouve Robinson Crusoé, seul, isolé au milieu d’un
océan de désespoir. Ce tourbillon ne cesse jamais, il
se renforce au fur et à mesure que Clara frappe les
touches. Blanches ou noires, qu’importe la mesure,
qu’importe leur longueur, elles se suivent et se
poursuivent, s’impriment et se détachent aussitôt des
gammes. Impossible de lutter, inutile de résister, la
musique règne en maître et fait de moi son esclave,
abasourdi, immobile, transi. Mes pieds se glacent,
mes mains s’échauffent, la sueur humidifie mes
paumes, mon estomac se serre. Mon horizon se
rétrécit comme l’obturateur d’un appareil photo qu’on
ferme par excès de lumière extérieure, comme une
peau de chagrin. Mes yeux se plissent et laissent
glisser les premières larmes. Je pleure. A chaque jour
suffit sa peine…
Qui es-tu pour me tourmenter ainsi ? A quel bagne me
condamnes-tu ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Ne suis-je
pas heureux ? Qu’est-ce qui me chagrine à tel point ?
Qu’est-ce que le Bonheur ? Je n’entends plus la
11La Narcose
musique mais ce raz de marée de questions sans
réponse ! Je suis submergé, incapable de sortir la tête
pour respirer, un espoir, un seul, celui de m’échouer
sur une parcelle de terre ferme. L’horizon est
imperceptible, les vagues sont trop hautes, les lames
m’emportent et m’entraînent au centre du tourbillon.
Une main tendue vers l’avenir pour sauver mon
désespoir des flots d’interrogations qui m’accablent !
Je me débats, en vain, les phrases se bousculent dans
ma gorge et ma bouche, tel un entonnoir qui se
bloque. Il n’y a plus d’appel d’air ! Il n’y a plus
d’espoir…

La musique revient accompagnée d’un doux
murmure…
“ Viens, viens, n’aie pas peur !”
Mes sens me trompent, la vie me trompe, je divague,
mon esprit s’évapore : c’est la mort qui m’appelle…
La douleur est insoutenable, l’angoisse redouble de
violence, mon corps m’abandonne, la lutte est vaine…
J’ai peur !

12 François Devos

De grosses gouttes de sueur perlent sur son visage.
Les yeux hagards, il ne sait plus s’il dort ou s’il est
éveillé. Il croit que le monde l’a quitté, pour toujours.
Il palpe ses bras, ses jambes, son buste, son sexe
comme un homme qui découvre pour la première fois
son corps. Il respire. Il est soulagé. Clara dort
profondément, la tête enfoncée dans l’oreiller. Le
radioréveil indique 4 heures 30. Les chiffres rouges
découpent la nuit qui a envahi la chambre. Les mains
croisées derrière la nuque, il respire par le nez à pleins
poumons. Ce n’était heureusement qu’un cauchemar.




13



Chapitre 2

Recroquevillé dans le lit, en chien de fusil, il se lève
et se rend dans la salle de bains prendre une aspirine.
Les yeux plissés par la lumière crue de l’armoire de
toilette, il regarde le cachet se dissoudre dans l’eau.
C’est sa tempe gauche qui le fait souffrir. Il pose le
majeur et l’index sur son front, cherchant à percevoir
l’afflux de sang qui circulait dans cette grosse veine.
Le sang circule par saccades. Il a mal. La potion
avalée, il humidifie un gant de toilette avec de l’eau
froide et le pose, comme une compresse, sur sa tempe.
La douleur s’apaise. Les pieds calés dans les
chaussons offerts par Clara, il erre de la salle d’eau au
salon et s’assied sur le parquet, devant la cheminée.
Les braises sont encore chaudes, ils avaient allumé un
grand feu de bois pour y cuire des pommes de terre et
préparer des bananes flambées. La soirée fut
délicieuse. Clara était particulièrement rayonnante.
Les cheveux démêlés, retenus par un diadème de
15La Narcose
couleur ocre, elle portait une longue chemise blanche.
La lumière des flammes laissait entrevoir de jolis
sous-vêtements, notamment un ravissant soutien-
gorge balconnet. Quand elle se penchait ou tendait le
bras pour prendre son verre, la forme de ses seins se
dessinait avec plus de clarté et disparaissait une fois le
geste accompli. C’est Clara : tout est suggéré, rien
n’est dévoilé quand l’heure n’a pas sonné. Ses
longues jambes nues s’étalaient sur une peau de
mouton achetée dans les Alpes, à un artisan solitaire
et mystérieux qui vivait reclus près de Chamonix. On
l’appelait l’Ermite des Montagnes. Pour éviter d’avoir
froid aux pieds, elle avait mis de grosses chaussettes
de laine retroussées sur ses chevilles. Quelle frileuse !
J’avais servi le repas sur un plateau à pieds, quelques
cochonnailles et quelques cornichons et oignons
blancs. Les pommes de terre cuisaient dans le feu
enveloppées d’un papier d’aluminium. J’étais
descendu à la cave prendre une bouteille de vin
savoyard, un Apremont. La soirée fut exquise. Nous
sommes très amoureux ! Ce que nous disions n’avait
pas d’importance, ni l’un ni l’autre n’écoutions
16 François Devos

vraiment, nous nous délectâmes de nos regards et
nous respirions le parfum de la vie. Je la rejoignis sur
sa peau de bête et nous fîmes l’amour avec
délicatesse. Ma main glissait le long de sa chemise,
mes doigts lui palpaient les hanches, elle frémissait.
Les boutons enlevés, je découvrais ce qu’elle m’avait
laissé entrevoir, un soutien-gorge balconnet jaune !
Elle frottait sa poitrine ferme contre mon buste, se
déhanchait et me couvrait de caresses infinies. Nous
étions si heureux, tellement en dehors du temps que
nos bananes flambées finirent carbonisées…

Sa main effleure le parquet et rencontre un jeu de
solitaire. Il l’attire à lui et fait pivoter le couvercle en
bois. Sur ce couvercle, quelques mots : “à celui qui
est syndiqué à la solitude” Cette inscription, effacée
en partie par le temps, était l’œuvre d’un ami,
Charles. Une dédicace. Un clin d’œil, un sourire figé
que seule l’amitié peut décoder. Les pions sont rangés
dans une petite bourse en cuir. Il tire le cordon et
éparpille les personnages uniformes autour du plateau.
Le jour ne pointait pas encore dans la campagne
17La Narcose
normande. Seule la lueur du foyer éclairait le salon,
une lumière crépusculaire. Un par un, avec calme, il
dispose les pions sur le plateau, à l’aveuglette. Le jeu
prend du relief, la partie peut commencer, il réfléchit
aux milles combinaisons qui s’offrent à lui. Sa main
enlève, déplace les pions de manière tantôt vive,
tantôt hésitante. Comme dans un labyrinthe, il n’est
pas question de se retrouver prisonnier de son propre
parcours. Il est inimaginable d’en isoler un seul dans
un angle du jeu. La partie se termine, sur un échec…
Sans prendre la peine de ranger les pions, il s’allonge
sur la peau de mouton, ferme les yeux et s’endort. Les
bûches fument encore dans la cheminée.









18


Chapitre 3

Le soleil vient de se lever. Clara, les yeux embrumés
par une longue nuit de sommeil, tend le bras dans le
lit et laisse sa main courir le long des draps à la
recherche de l’être aimé. Sans succès. Personne. Elle
se redresse, les coudes appuyés sur le matelas, regarde
dans la chambre mais elle doit se rendre à l’évidence,
Marc n’est pas là. Elle enfile un peignoir, jette un œil
dans la cuisine et se dirige vers le salon.

“Marc, Marc, qu’est-ce qui… ”
Elle ne réussit pas à finir sa phrase. Elle se jette sur lui
et soupire, soulagée. son geste brusque l’a réveillé.
Quittant les brumes matinales, Marc se réveille à son
tour, regarde Clara, affolée mais souriante.
“Bonjour Clara, ça va ? T’as l’air toute bouleversée !
T’as fait un cauchemar ?
19La Narcose
- Non, non, tu m’as fait une belle frayeur, j’en suis
toute retournée, j’ai eu peur. tu dormais là, par terre,
sans bouger, sans ronfler… j’ai cru que…
- Tu as cru quoi ?
- Je ne sais pas, que tu ne vivais plus, tu ressemblais à
un animal blessé, à un chien abattu à même le sol…
Tu m’as fait peur…
- Allons, viens ici, viens te blottir, tu te fais des idées,
ton imagination te joue des tours.”
Ils échangent un long baiser, enlacés avec fermeté.
L’intensité de leur regard est identique à la veille mais
les pupilles de Clara dissimulent mal une vague
inquiétude, indicible mais bien réelle.
“Je vais te préparer le petit déjeuner, allez, c’est
parti !”
Elle répond par un sourire et le regarde s’en aller. Elle
regarde ses longues jambes musclées et velues
disparaître dans un rayon de soleil printanier.
“T’as vu, Clara, les primevères et les crocus sont en
fleur ! Il y en a de toutes les couleurs. Tu veux un café
pour commencer ou un jus d’orange ?”
20 François Devos

L’épaule appuyée sur le montant de la porte, Clara
sursaute en poussant un léger cri. Marc a parlé un peu
fort croyant qu’elle était restée dans le salon.
“Un café, je veux bien et n’oublie pas que j’ai acheté
des croissants hier, ils sont dans l’armoire au-dessus
de l’évier.
- Ah oui, c’est vrai, t’as pris aussi des petits pains au
chocolat ?
- A ton avis, gros bêta, je sais que t’adores ça !
- T’es un amour !”
- Au fait, tu te souviens que Delphine et Arnaud
viennent manger ce midi, il ne faudrait pas trop
traîner, il est déjà 10 heures”
- Non, non je n’ai pas oublié…
- Ah, au fait comment t’es-tu retrouvé allongé dans le
salon au milieu de la nuit ?
- Tout à l’heure, chérie, tout à l’heure… ”
Clara s’affaire à la cuisine, elle prépare une blanquette
de veau, le plat préféré de ses invités. Marc fait les
cent pas entre la salle de bains et le salon, range des
vêtements qui traînent dans la chambre, déplace un
fauteuil de quelques centimètres sans trop savoir
21La Narcose
pourquoi. Il erre, victime impuissante de sa nuit agitée
qui le tourmente. Il pourrait en parler à Clara, lui dire
ce qu’il a vu, entendu, ressenti mais il préfère laisser
son âme en paix et contenir sa peine. Oui, c’est bien la
peine qui l’accable depuis son réveil. Il a de la peine
pour lui-même. Lui, qu’il croyait si fort, si robuste, au
moral d’acier que rien ne peut ébranler. Une nuit, un
cauchemar si proche de la réalité et son univers
s’effondre. Il n’identifie pas ce mal nouveau qui le
ronge, son estomac se tord, se noue comme une
serpillière ou une éponge que l’on presse entre ses
mains pour extraire l’eau qu’elle contient. Il a
l’impression qu’une chape de plomb est posée sur sa
tête. Il est faible. Des gouttes de sueur perlent sur son
front, ses jambes menacent de l’abandonner à chaque
pas, il se tient au dossier d’une chaise, persuadé qu’il
va choir. Ses forces l’abandonnent. Le film de cette
mystérieuse nuit se déroule sans cesse, en boucle
devant ses yeux. Le roc se fissure. Il croyait que le
mot “sentiment” était réservé au domaine de l’amour
et non à celui du tourment. Il sent sa vie basculer vers
l’inconnu, la peur, l’autre… N’est-il plus lui-même,
22