La Neuvaine d'un peintre raté

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La Neuvaine d'un Peintre Raté... revisite des moments qui nous marquent à jamais, qui nous guident, ou nous détraquent, tout au long de notre vie. Par le biais et la souplesse de la fiction, ce recueil de nouvelles, cependant cousu d'éléments autobiographiques et de réflexions personnelles, taille le personnage à facettes que nous sommes devenu. Façonnée en imagerie tel un tableau lyrique, chaque histoire dévoile sa nature profondément humaine, met en avant toute sa miséricorde, ainsi que toute sa turpitude. Est-ce que l'humanité peut trouver l'apaisement ou serait-ce son destin de souffrir éternellement de ses passions et de ses idéaux?
Publié le : mercredi 13 mai 2015
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Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342037661
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342037661
Nombre de pages : 112
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Peter Harris










LA NEUVAINE D’UN PEINTRE RATÉ


















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2015


Mes tendres remerciements
pour Agnès,
qui a lu mes histoires avec plaisir
et pour Pascale et Danièle
qui ont su corriger mes faux pas.


Sommaire







Sieste....................................................................................................9
L’appel...............................................................................................13
L’exclu.27
Maladie33
Le facteur..........................................................................................43
L’émigré ............................................................................................53
Les paons du jour sont partis ........................................................67
Le bourreau ......................................................................................71
Le soleil brûle...................................................................................77
L’intrus..............................................................................................87
Promenade..................................................................................... 101
Kowloon........................................................................................ 107

7


Sieste



Cherche pas le gourdin
Pour aiguillier le cabochard,
Mais le doux parfum
d’une fleur.


Le jardin m’invite vers ce petit coin, à l’abri du regard. Un
fauteuil, de forme généreuse, s’offre au chaland qui passe,
promet un somme imprévisible dans l’ombre tamisée. Le soleil au
zénith, libère sa lumière ; les muses chuchotent ; la chaleur me
berce. J’entends, au loin, un tracteur labourer le champ, fiable
comme les saisons, le bourdonnement me rassure, m’appelle à
la raison. À la fin de la journée le fermier est comblé. Sa femme
l’attend ; sa certitude, sa pérennité ; bien en chair pour tenir aux
hivers rudes, les hanches larges pour survivre aux enfantements,
le dos bien droit pour porter la grande marmite à la table des
générations. Heureuse soit la vie des braves gens qui retournent
la terre, qui prient la bonne semaillle avant l’orage et la pluie
divine sur les terres desséchées. Le bonheur les attend à la fin
de la récolte, une fois le cep durci, les feuilles jaunies, et le fruit
mûr à la chair blette stocké dans le sombre sous-sol. La vie de
labeur et de servitude aura son repos mérité, elle portera les
fruits de ses efforts.
Voir l’habile qui sait inventer et façonner son destin. Depuis
quand est-il en proie à l’humeur dévorante qui l’habite, qui
refond tout comme une coulée de lave ? Le bonheur lui échappe.
9 LA NEUVAINE D’UN PEINTRE RATÉ
Il le recherche dans les débris de ses pensées. Les amours se
métamorphosent en statues de bronze dans les braises
enfumées. Il les revoit, trempées et refroidies dans les embruns
iodés, briller à travers l’opacité de ses années de souvenance.
Sont-ils les essaims de ses dieux qui se forment dans son
sillage ?
Puis, on leur montra leur place, une petite table assez basse,
pour deux, le long d’un mur, en pleine vue de tous les adultes
assis autour de la grande table. Face à face, les deux enfants
étrangers se regardaient, timidement. Chaque mouvement était
surveillé de près par les grands, si vieux, si rassurés. Le garçon
avait son pantalon retourné à la ceinture et sécurisé avec de
grosses épingles de nourrice, car plusieurs tailles au-dessus de sa
vraie pointure. Il fallait garder ainsi, à tout prix, la veste bien
boutonnée devant pour dissimuler la ruse. Par contre, sa
chemise en polyester, était trop petite et il sentait bourdonner son
pouls autour du cou et dans les tempes. La fille, si belle et
angélique, savait tout sûrement, dotée de pouvoirs divins et
sensiblement plus expérimentée que lui dans tous ces
mystèreslà. Il regarda dans ses yeux doux pour trouver la voie. Ses
lunettes commençaient maintenant à s’embuer et il se sentait comme
si on le pendait par sa cravate. L’image sereine et reposante de
la fille accentuait son malaise. Il faisait chaud. Il suintait comme
un filet de poisson cuit en papillote. Il avança le bras pour boire
une gorgée rafraîchissante de son verre d’eau et la manche de sa
veste, trop longue et trop béante, se trempa délicatement dans
la soupe orange, laissant une impossible traînée lumineuse sur la
nappe vierge. La fille le regardait de ses gros yeux maternels,
compatissant à la terrible souffrance que le petit garçon était en
train de subir. Ce ne fut qu’un instant, lui sembla-t-il, et il se
réveilla étalé par terre, des dizaines de paires d’yeux le fixèrent.
Il entendit des échos distants et ne vit que des têtes qui le
surplombaient. Il mit ses doigts dans son col de chemise et
heureusement, quelqu’un lui défit sa cravate.
10 LA NEUVAINE D’UN PEINTRE RATÉ
Mais ce ne sont que des pensées niaises, des réflexions
privilégiées, le luxe en temps de paix, à l’abri de la menace et du
besoin. Celui qui lutte pour la bonne cause, qui se préoccupe de
son avenir, qui laboure la terre pour sa survie, ne peut se
permettre de telles fadaises.
Encore une fois, elle met délicatement la chaîne de
pâquerettes autour de mon cou. Son visage s’approche du mien ; je sens
le parfum de fruits mûrs dans ses cheveux luisants, fils d’or. Je
vois les commissures de ses lèvres d’orient qui finissent en
virgules : je me demande si la vie sera assez longue pour arriver
jusqu’au fond de ses yeux lointains. Je porte toujours mon
collier de pâquerettes. Au fil des ans, les tiges se sont transformées
en de fins cheveux ; les fleurs sont devenues des boutons
précieux. Je défile mon chapelet d’images ; je m’enferme avec mon
enchanteresse, prisonnier de mon cercle de souvenirs.
Une légère brume fumeuse s’étalait sur la surface de l’eau
ardoise qui ne révélait aucun de ses secrets ; toute interrogation
renvoyée à l’expéditeur.
Avant, je voyais se construire mes avenirs dans le regard des
filles. Maintenant, le regard des femmes me parle de leur passé
et de ce qu’elles ont construit.
Le soleil projette un voile rouge écarlate devant mes sourcils.
J’ouvre les yeux : des pêches de vigne pendent dans l’arbre
audessus, d’un orange familier que je viens de quitter, cachées
encore dans leurs feuilles virgules. Des asters d’automne, blancs
immaculés, forment un tapis nébuleux au pied de l’arbre.
Doisje me réveiller une deuxième fois avant de rentrer ? Je me
contente ainsi, de somnambuler un peu.
11


L’appel



L’appel de la mer sonne
Seul pour celui qui l’entend.


La douce chaleur des rochers sous ses pieds amortissait les
pointes coupantes des huîtres et des chapeaux chinois, le faisant
marcher comme un basketeur. Il avançait courbé, les jambes
galbées et les bras en évantail. Malgré les soupirs de surprise
qu’il poussait à chaque pas, il était heureux. Une excitation
primitive d’oubli l’emplissait d’une joie éperdue. L’odeur salée des
algues et des coquillages séchés sous un soleil brûlant se
déposait sur ses lèvres et ses yeux. Les mains poisseuses de sel le
piquetaient et il avait envie de les plonger dans l’eau fraîche de
la crique. Le monde bruyant et étourdissant n’existait plus pour
le moment, alors qu’à trois pas sur les hauteurs, le traffic du soir
hurlait ses bruits obscènes aux calmes impossibles. Le youyou
blanc avec sa peinture écaillée et le contreplaqué qui se
délaminait en feuilles sèches et ondulées, l’attendait sur les rochers
audessus de la marée haute à l’abri d’un figuier géant. La modeste
épave à valeur marchande zéro ne risquait rien des mauvais
esprits et pouvait dormir tranquille à la place qu’on lui avait
accordée. Un endroit magnifique sous le figuier des Banyans,
celui qui fit sa place il y a longtemps au bord de la crique au
temps où les calmes du jour et de la nuit tendaient l’oreille au
moindre remous sur l’eau, et qui se reposaient seulement
pendant l’arrivée tempêtueuse des chauves-souris géantes au
crépuscule pour se goinfrer de fruits mûrs en abondance.
13 LA NEUVAINE D’UN PEINTRE RATÉ
À peine plus long que lui et le poids d’un bout de bois flotté,
le youyou était facile à tirer à l’eau à travers les rochers et c’était
idéal pour le transporter de l’autre côté de la crique où était
amarré le petit voilier en bois. Mais cet après-midi il ne ferait
pas son petit tour de la baie jusqu’à la tombée de la nuit quand
la cité se calme, pour écouter la mer respirer et sentir l’odeur de
la vie nocturne se réveiller sous la quille, pour entendre vibrer
les voiles en coton dans la brise du large, et l’agrément de bois
verni couiner dans ses habillages de cuir. Il s’était préparé pour
mettre en place une idée, un peu badine, il se l’avouait bien,
mais cela ne faisait de mal à personne et d’ailleurs, personne ne
serait guère intéressé. Les cintres en métal ont toujours eu un
usage plus utile, à son avis, que de pendre des vêtements et les
voilà maintenant formés en cerceaux, un morceau de filet de
pêche tendu au milieu et une corde attachée en trois fois autour
du cercle comme la balance de la Justice. Des appâts, on en
avait à foison au restaurant de poisson et de fruits de mer
audessus duquel il avait ses logements. Des têtes de poissons, qui
finissaient autrement à la décharge municipale à ciel ouvert,
servaient admirablement et plus elles étaient faisandées plus les
crabes en raffolaient. Tant mieux, avec une telle chaleur elles
risquaient d’être à leur goût. C’était le troc avec son bailleur qui
avait fait germer l’idée et il le trouvait plutôt bon comme
arrangement. S’il attrapait des poissons, ou bien des crabes, on
pouvait les vendre au resto. Une si belle simplicité méritait la
reconnaissance.
Il posa la poche en plastique bourrée de têtes et puis les
cerceaux dans le youyou avec la bienveillance du figuier et
commença à tirer son équipement vers l’eau. Il se sentait
heureux, ni jeune ni vieux, un sentiment de sans âge, une liberté
d’esprit qui semblait détachée du temps, et il ressentait ses sens
se décupler comme un loup qui part à la chasse la nuit
tombante. Son trophée serait de voir les crabes dans la vitrine, leurs
longues pattes et leurs fines pinces bleues et blanches comme le
14 LA NEUVAINE D’UN PEINTRE RATÉ
ciel et la mer, parce qu’ils étaient très beaux à l’œil, les nageurs
bleus. Comme décoration de vitrine, il n’y avait pas mieux.
Le petit youyou reprenait vie sur l’eau. Accroupi au milieu il
faisait corps comme dans un canoë. Il manœuvrait avec une
vieille pagaye raccourcie et lorsqu’il n’avançait pas vite au moins
il regardait vers l’avant. Il cherchait les bons emplacements où
pouvaient se nicher des crabes alors que ces animaux mobiles se
déplaçaient avec la marée. Les contre-courants derrière des
rochers dans l’eau assez profonde semblaient bien tentants et
seraient propices à de belles prises. Lorsque tous les cerceaux
furent glissés dans l’eau tout le long du bord de la crique, une
tête bien attachée au milieu de chacun et un bout de polystyrène
pour flotteur, il était temps de revenir au départ pour relever le
premier piège. Avec célérité il releva la corde main sur main, il
ne fallait pas qu’ils eussent le temps de se barrer, mais comme
cela ils étaient plaqués contre le filet, d’un seul mouvement,
hors de l’eau et dans le bateau. Une belle crabe réussit à
regagner la mer, mais là, dans le youyou, il y avait déjà quatre beaux
spécimens. Il les mit dans le bac en plastique et releva les autres
pièges. À la fin le bac était plein. Ceci dépassait toutes ses
attentes. Ça a marché comme une fleur. La pêche miraculeuse, se
ditil.
Maintenant la lumière du jour diminuait visiblement. Le
coucher du soleil se préparait et, à cette saison, l’entre chien et loup
surprend de par sa rapidité puisque le soleil plonge tout droit
dans l’océan. Il imaginait la réaction sur le visage des gens au
restaurant et il avait déjà les ébauches d’une méthode plus
efficace, plus rentable pour la prochaine fois. C’est bien, mais on
peut toujours faire mieux si on s’applique, c’est ainsi le progrès.
Il traversa vers l’autre rive sur l’eau qui commençait à noircir et
qui semblait s’épaissir. Des ombres furtives jouaient sur la
surface et près du bord, des petits calamars chassaient des crevettes
et menus poissons. Il lui restait juste assez de clarté pour
rejoindre le figuier et, au moment d’arranger l’équipement sous le
youyou renversé, il entendit arriver les roussettes. Elles étaient
15 LA NEUVAINE D’UN PEINTRE RATÉ
grandes, dans les proportions de l’arbre. Il se voyait tout petit
en remontant la berge. Les quelques maisons et leurs toitures
autrement rouges s’étaient maintenant retirées en silhouettes
grises dans le bush d’eucalyptus et le bac de crabes commençait
à peser son poids en bouteilles de bière bien frappées, avec de
la condensation, et des frites, et du ketchup.
Le service du soir battait son plein. Il passa derrière dans la
cuisine où travaillait l’équipe et posa le bac sur le plan de travail
à côté du chaudron où on ébouillantait les crevettes le matin.
Chacun à son tour regarda dedans. Josif le plus âgé, qui passait
des dizaines d’heures par semaine à ouvrir des huîtres, souriait
derrière sa grande moustache. Toute interruption de travail était
la bienvenue, bien qu’il regardât dans le bac sans s’arrêter, tout
en lançant son couteau avec des coups secs dans la coquille de
l’huître. Dans un premier temps ils se demandèrent qui avait pu
faire la commande d’une caisse entière de crabes et puis, en le
voyant pieds nus, les pantalons roulés jusqu’aux mollets, ils
appelèrent le grand Éric qui était à sa place aux fourneaux. Son
bailleur était devenu un ami avec des intérêts en commun,
notamment la pêche et l’immigration, la base d’une amitié
privilégiée et facile qui échappait aux préjugés polluants. Cent
cinquante kilos de cuistot macédonien maîtrisaient la situation.
Avec des gouttes de sueur qui dégoulinaient sur la plancha, il
mitraillait les commandes entre les crépitements de friture et
des calamars à l’ail sautés en l’air. Il l’avait vu et quitta
brièvement le fourneau pour se rincer l’œil. Tout de suite l’affaire fut
conclue. Il les prendrait et il payerait le meilleur prix du marché
en plus, avec une étoile d’idée dans les yeux, il lui signala de
l’accompagner. Au-dessus du bruit du zapper industriel au
rayon ultra-violet qui crépitait sans discontinuer de mouches
suicidaires, il proposa d’acheter tous les paniers assortis de
toutes sortes de poissons et de crabes.
— Cela se vend à prix d’or à la criée, expliqua-t-il. Il les
achèterait pour les vitrines chaque matin, comme ça tout le
16 LA NEUVAINE D’UN PEINTRE RATÉ
monde serait gagnant. Mais pour cela, continua-t-il, il faut
prévoir un filet.
Encore des commandes et Éric jeta d’autres poissons sur la
plancha qui se recourbaient instantanément saisis sur le gril.
— Pour poser un filet, il faut passer en professionnel.
Il y eut une pause. Pendant qu’Éric s’occupait à retourner les
filets de daurade, le pêcheur entr’aperçut au fond de la salle,
l’amour de sa vie qui servait le soir et lui fit signe. Il la voyait
toujours entourée de gens auxquels elle offrait avec élégance un
accueil on ne peut plus chaleureux. Elle était bien occupée,
toute table prise, et il était convaincu que la popularité de ce lieu
était en partie à cause d’elle et de son sourire mortel. Pendant
un moment il crut que quelque chose lui échappait, puis Éric
reprit,
— Pour le permis il n’y aura pas de souci mais, pour cela, je
te l’expliquerai demain.
Il fallait à tout prix qu’il prévienne son amour du nouveau
projet. C’était très important d’avoir son avis favorable comme
encouragement. Les autres savaient bien que l’inévitable se
dessinait. Ils avaient sans doute une certaine envie de l’insouciance
et de la liberté d’action que représentait ce jeune naufragé mais,
pour Éric et Mice qui venaient de fonder chacun une famille, les
bébés tout petits demandaient une attention permanente. Il n’y
avait plus de place pour l’esprit de liberté. La sécurité
s’imposait. Le jeune Dobre cependant cachait bien son jeu, des
rêves de footballeur l’aidaient à passer les longues journées dans
la cuisine où il se trouvait installé un peu avant l’heure. Mais
l’équipe de cuistos finalement n’était pas une si mauvaise
substitution et, en attendant, il pouvait toujours continuer à rêver.
Comme ambassadeurs de leur pays, il n’y avait pas mieux
que ces honorables gens et parfois il se demandait quelle
impulsion les avait décidés à émigrer, puis, il suffisait de se poser la
même question pour trouver les réponses. C’était de ne pas
rester là où l’on est. L’immobilité emprisonnait le rêve qui,
inassouvi, commençait à se corrompre. Là-dedans, quand même, il
17 LA NEUVAINE D’UN PEINTRE RATÉ
y avait certainement l’appel de la mer et devant cet appel on est
complètement démuni. Mais il sentait qu’ils éprouvaient la
nostalgie de leur pays, ils se parlaient dans leur langue natale et
Éric, à l’occasion, racontait l’anecdote que si l’on voulait
réserver sa place à un match de foot en Macédonie, on pouvait le
faire en laissant son portefeuille sur le banc. Cette vision du
monde était tellement belle qu’il voulait le croire.
La croyance innée s’achemine vers la vigueur de la jeunesse,
à l’âge où on se sent indestructible et puis, au fil des ans, nous
passons le restant de nos jours à maintenir cet état rêveur sur
assistance vitale pour tenter de nous sauver de notre propre
destruction. Entre-temps, l’émerveillement de la création sous
toutes ses formes s’est transformé en doctrines alambiquées et
crâniennes avec l’homme, la seule valeur sur cette terre. Le seul
but de se justifier et de se mesurer contre l’ennemi imaginaire,
ce qui était en vérité l’absence progressive de cette vigueur. Car
si la croyance se manifestait quelque part, elle se réjouissait ici.
Il n’avait jamais connu une solidarité aussi vigoureuse qu’avec
ces gens. La gentillesse et la bonne entente formaient une arme
mille fois plus puissante que toute ingérence et il était fier d’en
faire partie. Le sentiment d’un épanouissement individuel au
sein de ce milieu collectif était, à lui seul, une réussite enivrante
de bonheur.
Le matin Éric l’accompagna à la criée pour s’approvisionner
pour la journée et pour lui présenter ses amis, pour la plupart
des Italiens, Portugais et des Grecs. Six heures du matin : il
devrait s’habituer. À cette heure, les bateaux sont déjà arrivés à
quai, les pêches sont aussitôt pesées et la criée commence. Il
décida qu’il aimait cette heure jusque-là perdue au fond d’un
sommeil en trop. L’urgence avec laquelle le jour à peine formé
filait vers son dessein prémesuré lui confiait le sentiment de
partage, ayant eu au moins la politesse d’être à l’heure. De plus,
les routes n’étaient pas encombrées et, chose considérable, il n’y
avait pas encore de mouches. Les gens se saluaient sans grande
agitation, parfois un signe suffisait ou bien, ils se contentaient
18 LA NEUVAINE D’UN PEINTRE RATÉ
de se tapoter dans le dos. Ils arpentaient les allées des bacs gris
standardisés de poissons, une surprenante diversité de variétés
de toutes tailles et de toutes couleurs, mais Éric savait ce qu’il
cherchait, les variétés qui se cuisinaient bien. Il était restaurateur
et non pas poissonnier, le surplus se vendrait en vitrine.
La criée avait commencé, un charabia flou et continu faisait
écho dans la halle. Entre-temps, ils avaient dérivé vers le
comptoir du fond. Sans rien commander un gars avenant leur servait
un café bien chaud et de temps à autre, Éric levait le doigt sans
même regarder le commissaire. Décidément un autre monde
s’ouvrait devant lui. Ce n’était pas un lieu public, mais un sacre
intime d’une confrérie de gens étroitement liés par la nature de
leur métier. Il comprit maintenant pourquoi la visite était
indispensable, être vu avec le grand Éric c’était avoir une chance
d’être accepté dans ce monde, et là encore il faudrait faire
preuve d’un comportement exemplaire envers l’autre. D’abord
intimidé, une fierté commençait à naître dans ses idées. Cela se
voyait qu’Éric était bien respecté et non seulement de par son
envergure. Il ne voyait que du bien et il ne voulait que du bien
et pour rien au monde, il avait l’intention de le décevoir.
Maintenant la criée se détériorait en petites négociations
autour des dernières caisses et de petites enchères entre groupes
isolés, mais le plus gros était fait. On pouvait charger les bacs
dans l’utilitaire. À sa façon, Éric les faisait valdinguer d’un coup
de poignée à travers le sol en béton humidifié de glace fondue
et lubrifié avec les jus des poissons. Dehors le soleil tapait déjà
et l’eau salée et muqueuse des bacs coulait librement sur le
châssis de l’utilitaire complètement rouillé. Dedans, le siège du
conducteur était défoncé à tel point qu’Éric avait commencé à
farcir l’assise avec des cannettes de bières en aluminium
écrasées, autrement il se retrouverait carrément par terre. Et les
premières mouches commencèrent à arriver.
À la sortie du marché l’utilitaire s’arrêta devant l’entrepôt,
une vraie cabane d’Ali Baba pas plus grande que la timonerie
d’un petit chalutier, mais fourrée du sol jusqu’au plafond de
19 LA NEUVAINE D’UN PEINTRE RATÉ
tout équipement imaginable et à des prix très bas,
subventionnés par la coopérative. Un filet maillant de cent mètres avec la
maille réglementaire et deux rouleaux de cordages polyéthylènes
fut mis à côté avec des flotteurs et des plombs et de la ligne
pour monter le tout. Il signa une feuille de papier et le vendeur
l’informa que son numéro de permis serait envoyé
prochainement par courrier.
À la maison, il reprenait son souffle parce que les choses
s’étaient développées un peu plus vite qu’il ne l’aurait imaginé.
Signer un papier, c’est bien facile, mais maintenant il fallait
penser à des choses plus pratiques. Son voilier bien aimé n’était
guerre convenable à la pêche avec sa quille encombrante pour
bien s’emmêler dans le filet, en maniant le tout à la barre, il
voyait bien le spectacle qui se profilait. En attendant, il décida
de fabriquer le filet en apprenant des nœuds nécessaires à la
tâche, d’espacer les plombs et les petits flotteurs comme il le
fallait et finalement, d’entreposer le filet dans le bac gris pour
que le tout ne s’emmêle pas pendant la descente dans l’eau. Il
décida que, pour le premier essai il se servirait du petit youyou
et puis, si tout allait bien, il franchirait le pas d’échanger le
voilier contre un bateau plus adapté. Il étudia la charte maritime du
port pour interpréter les contours et la profondeur du fond, et il
croyait déduire des endroits prometteurs pourvu que, pendant
quelques jours du moins, ils ne se trouvent pas trop éloignés du
figuier.
En début de soirée il pouvait poser le filet. Avec des rames
cette fois, il s’aventura avec le bac à ses pieds vers l’endroit
choisi. Une belle soirée chaude et tranquille, les rames
couinaient dans les dames et les premières phosphorescences se
turbinaient dans le sillage des pales. Le filet descendait
doucement au fur et à mesure qu’il avançait, les plombs résonnèrent
contre le bois et des fines bulles remontaient du filet bien sec. Il
rajusta fièrement les bouées avec son numéro professionnel
peint dessus et le travail sembla terminé. Au figuier, les
roussettes arrivèrent pour signaler l’heure ; il devait rentrer. Dans un
20 LA NEUVAINE D’UN PEINTRE RATÉ
esprit professionnel plus circonspect, il ne voulait pas trop
céder aux suppositions, aux faux espoirs ni à son imagination
joueuse. Son amour se montrait pour le moment indifférente à
toute cette histoire et il savait bien que seulement de bons
résultats pouvaient la convaincre de le soutenir moralement. Il
espérait bien un peu de chance pour lui acheter le bijou, le joli
lézard qu’elle avait adoré. Il se prépara donc sagement pour le
matin et il mit le réveil pour trois heures.
La nuit les poissons cherchent dans les eaux moins
profondes, ils suivent les sillons au fond de la mer pour remonter les
estuaires et les criques avec la marée montante. Les soudaines
migrations pendant les grandes marées et la pleine lune peuvent
surprendre avec les filets pleins d’abondance. Et ainsi il rêvait
de ce que voulaient les pouvoirs du hasard et de la fortune.
Puis, il l’imaginait en bas, les gens se pressaient autour, les yeux
collés sur elle, une sirène qui leurrait des marins pris dans le pot
au noir. Il s’interrogeait sur son choix de relever
systématiquement chaque défi qui passait sous son nez. Cela finirait
éventuellement dans l’échec et avec quelle conséquence pour lui
et les autres. Mais l’appel de la mer avait de l’emprise sur lui à
laquelle il ne pouvait pas résister et il le savait, donc il faudrait
s’accorder au moins une chance.
Le réveil sonna et il l’éteint brusquement pour ne pas la
réveiller à côté. Délicatement il glissa du lit, s’habilla et sortit dans
la nuit noire. Le froid tendu et silencieux captait chaque bruit. Il
se sentait seul dans son nouveau monde accompagné de ses
pensées claires et confuses à la fois. Un gros nœud qu’il faudrait
démêler. La solitude lui donnerait le temps de mettre tout cela
en bon ordre. Pour la première fois, il voyait son figuier la nuit,
les roussettes dormaient le ventre plein et le youyou aussi
semblait ne pas vouloir être dérangé. Sur l’eau le bateau prenait des
airs surnaturels, comme suspendu sur des ressorts. Il avançait
lentement sur un nuage noir de soie cassante, les gouttes d’eau
brisaient la surface lisse et les rames remuaient les légendes
dormantes. Dans la nuit, le rêve avait sculpté d’autres formes
21 LA NEUVAINE D’UN PEINTRE RATÉ
qui maintenant dessinaient un paysage nouveau. Autour le noir
s’étalait sur les berges et montait jusqu’au ciel. Il suivait les
profils diffus des rochers vers l’endroit où devaient se trouver les
bouées blanches. Devant, une petite forme grise flottait
immobile, à peine visible. Il s’approcha et, les yeux écarquillés,
distinguait difficilement le numéro. Il le reconnaissait à peine,
révolu, légèrement modifié, tel un ami que l’on n’a pas vu de
longue date. Il repêcha la corde et la brique qui servait d’ancre,
les enroulant dans le bac du marché. Le youyou s’enfonçait
jusqu’aux bords sous le poids du filet qui, en remontant inondait le
fond du bateau. Assis, il tira et le bateau suivit la corde. Des
dizaines de beaux poissons attendaient déjà d’être démêlés et le
deuxième bac se remplissait tel qu’il l’avait imaginé. Des jeunes
mérous argentés seraient découpés en tranches, les snappers
rouges pointillés de bleu qui pâlissaient en mourant, ceux-là en
filets, et des poissons avec le grand œil noir sur le flanc, on les
cuisinerait entiers. Des crabes, des têtes-plates et des daurades
faisaient en tout un panier magnifique. Il leva les yeux, et autour
de lui un tableau se dévoilait en images familières. Le ciel se
fendit d’éclairs dorés. Des éclats vitreux s’éparpillaient sur l’eau
et un dard de chaleur piquait sa joue. Le youyou virait au blanc
et le panier de poissons se présentait devant lui comme un
coffre de trésor tombé du ciel. Il sentait la fraîcheur de l'eau qui
baignait se pieds et fut envahi d'une douce complicité avec
l'urgence de la journée qui poignait.
À la criée le bac fut pesé et le contrôleur nota mixte sur la
feuille. Il n’avait pas besoin d’attendre Éric qui ne tarderait pas à
se pointer, il trouverait le panier sans problème avec ses yeux de
calamar. Il fut pris subitement d’une grande anticipation pour
tout partager avec elle, de plus, il avait besoin d’une bonne
douche bien méritée. Mais, à l’arrivée, la maison était
désespérément vide. Sur la table de cuisine il déjeuna seul
devant un message gribouillé qui disait qu’elle ne pouvait plus
attendre et c’était tout. Bien dommage, on va reporter tout cela
à ce soir, se dit-il. La journée entière était devant lui et pendant
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