Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 20,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

La Nostalgie

De
496 pages
Dans cette pièce vide, d’à peine trois mètres sur trois, deux enfants complètement nus se tenaient l’un en face de l’autre. Je vois encore avec une grande clarté devant moi, tandis que j’écris ces lignes, son corps à elle, mince et blanc, les monnaies cuivrées des seins, le sexe qui n’était qu’une ligne ébauchée entre ses cuisses. Il n’y avait presque aucune autre différence observable entre ces deux corps d’enfants.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

La Nostalgie

de pol-editeur

Longtemps, j'ai rêvé d'elle

de editions-flammarion

couverture
 

Dans cette pièce vide, d’à peine trois mètres sur trois, deux enfants complètement nus se tenaient l’un en face de l’autre. Je vois encore avec une grande clarté devant moi, tandis que j’écris ces lignes, son corps à elle, mince et blanc, les monnaies cuivrées des seins, le sexe qui n’était qu’une ligne ébauchée entre ses cuisses. Il n’y avait presque aucune autre différence observable entre ces deux corps d’enfants.

 

Mircea Cărtărescu

 

 

La Nostalgie

 

Traduit du roumain par Nicolas Cavaillès

 

 

Roman

 

 

P.O.L

33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6e

 

PROLOGUE

 

J’ouvre le livre, le livre se plaint,

Je cherche le temps ; de temps il n’est point.

Tudor Arghezi

LE ROULETTISTE

 

Accorde, Seigneur, la paix d’Israël

À l’octogénaire qui n’a aucun avenir.

 

Je note ici ces vers d’Eliot – mais pourquoi ? En tout cas pas comme un éventuel exergue à quelque livre à venir, car je n’écrirai plus jamais rien. Ces lignes-ci, je ne les considère pas du tout comme de la littérature. J’en ai bien assez écrit, de la littérature, pendant près de soixante ans je n’ai fait que ça ; qu’il me soit maintenant permis, à la fin des fins, un éclair de lucidité : tout ce que j’ai écrit au-delà de mes trente ans n’aura été qu’une pénible imposture. Je suis las d’écrire sans l’espoir de pouvoir un jour me dépasser, de pouvoir sauter par-dessus mon ombre. Certes, j’ai été jusqu’à un certain point honnête envers moi-même, de la seule manière possible pour un artiste : j’ai voulu tout dire sur moi-même, absolument tout. Mais l’illusion n’en a été que plus amère, car la littérature n’est pas un moyen adapté pour dire quelque chose d’un tant soit peu réel sur soi. Dès les premières lignes couchées sur le papier, il entre dans la main qui tient le stylo – comme dans un gant – une main étrangère, moqueuse, et ton image dans le miroir de la page s’éparpille de tous côtés comme du vif-argent, et voilà que de ses grains déformés apparaissent par coagulation l’Araignée, la Larve, l’Eunuque, l’Unicorne ou le Dieu, alors que tu ne voulais simplement parler, toi, que de toi. La littérature est tératologie.

Depuis quelques années déjà je dors mal et rêve d’un vieillard qui devient fou de solitude. Seul ce cauchemar me reflète encore avec réalisme. Je me réveille pleurant de solitude, même lorsque la veille j’ai passé la journée entouré d’amis, de bonne humeur. Je ne peux plus supporter ma vie, mais à l’idée que d’un jour à l’autre je vais entrer dans la mort sans fin, j’essaie de réfléchir. Voilà pourquoi j’écris encore ces lignes : parce que je dois réfléchir, comme celui qui a été jeté dans un labyrinthe doit chercher une issue, ne serait-ce qu’un trou de souris, dans les parois souillées d’excréments ; c’est la seule raison. Et non pas, à proprement parler, pour (me) prouver que Dieu existe. Je n’ai hélas jamais été croyant, malgré tous mes efforts, je n’ai jamais connu de crise de doute ni de déni. Peut-être aurait-il mieux valu que je croie, car l’écriture exige du drame, et le drame naît de la lutte dévorante entre l’espoir et le désespoir, et dans cette lutte la foi joue, j’imagine, un rôle essentiel. Dans ma jeunesse, un écrivain sur deux se convertissait, tandis que l’autre perdait la foi – ce qui pour leur littérature avait à peu près les mêmes effets. Comme je leur enviais ce feu que leurs démons attisaient sous les chaudrons dans lesquels ils se gargarisaient du statut d’artiste ! Mais me voici dans mon recoin, une pelote de haillons et de cartilage, sur l’esprit, sur le cœur ou sur la foi de qui personne ne parierait plus rien, parce qu’à moi, on ne peut plus rien me prendre.

Je gis dans ce fauteuil, terrifié à la pensée que dehors plus rien n’existe, plus rien, sinon une nuit compacte comme un glaçon de goudron, sans limite, une brume noire qui a fini par manger, à mesure que j’avançais en âge, les villes, les maisons, les rues, les visages. Le seul soleil qui reste dans l’univers, c’est l’ampoule de ma lampe de chevet, et la seule chose que ce soleil éclaire – un visage ridé de vieillard.

Après ma mort, mon caveau, mon recoin continuera de flotter dans cette brume noire et solide promènera ces feuilles dans son néant, pour leur absence de lecteur. Elles contiennent pourtant tout. J’ai écrit quelques milliers de pages de littérature – cendres et poussière. Intrigues magistralement menées, fantoches au sourire galvanique, mais comment dire quoi que ce soit, comment exprimer la moindre chose dans cette vaste convention qu’est l’art ? On voudrait retourner le cœur du lecteur, mais lui, que fait-il ? À trois heures il a fini ton livre, à quatre heures il en ouvre un autre, quelle que soit la valeur de celui que tu lui as mis entre les mains. Enfin, ces dix ou quinze feuilles-ci, c’est autre chose, un autre jeu. Mon lecteur maintenant n’est autre que la mort. Je vois ses yeux noirs, moites, attentifs comme ceux des petites filles : ils suivent chaque ligne à mesure que je les enchaîne. Ces feuilles contiennent mon projet d’immortalité.

Je dis projet alors que tout – et c’est là mon triomphe et mon espérance –, tout est vrai. Bizarrement, les nombreux personnages qui peuplent mes livres sont inventés, mais ils ont toujours passé, eux, pour des copies de la réalité. Aujourd’hui j’ai enfin le courage d’écrire sur un homme réel, qui a longtemps vécu à mes côtés, mais dans ma convention il semblerait complètement invraisemblable. Aucun lecteur n’aurait accepté l’idée qu’il ait pu y avoir dans le même monde que lui, grimpant dans les mêmes tramways, respirant le même air, un homme dont la vie est une démonstration presque mathématique d’un ordre des choses en quoi plus personne aujourd’hui ne croit, ou bien dont on croit qu’il est absurde. Et pourtant, diable !, le Roulettiste n’est pas un rêve, ni quelque hallucination née d’un cerveau sclérosé, ni même un alibi. Quand je pense à lui, aujourd’hui, je suis convaincu d’avoir connu moi aussi ce mendiant du bout du pont dont parle Rilke, autour duquel tournent les mondes.

 

Donc, chère absence de lecteur, le Roulettiste a existé. Et la roulette aussi. Tu n’en as jamais entendu parler, mais dis-moi encore, que sais-tu d’Agartha ? J’ai vécu, moi, l’époque invraisemblable de la roulette, j’ai vu les richesses s’élever et s’effondrer dans la lumière fauve de la poudre à fusil, j’ai hurlé moi aussi sous le plafond bas des salles souterraines, et j’ai pleuré de bonheur quand on en tirait dehors un homme la cervelle en miettes. J’ai connu les grands magnats de la roulette, les industriels, les propriétaires terriens, les banquiers qui pariaient encore et encore leurs sommes exorbitantes. Pendant plus de dix ans, la roulette a été le pain et le cirque de notre cruel enfer. Certes, pas le moindre murmure n’en a trahi l’existence, durant plus de quarante années – mais réfléchis bien, combien de millénaires se sont écoulés depuis les mystères grecs ? et quelqu’un sait-il aujourd’hui ce qui se passait vraiment dans ces cavernes ? Là où il y a eu du sang, on se tait. Ils se sont tous tus, ou bien ceux qui ont su ont laissé après leur départ quelques pages inutiles comme celles-ci, que seule la mort, de son doigt squelettique, aura jamais lues. La mort individuelle et propre à chacun, notre sombre jumeau, qui naît en même temps que chacun d’entre nous.

L’homme dont je parle ici avait un nom banal, que tout le monde a oublié ; on l’a très vite surnommé le Roulettiste. En évoquant « le Roulettiste », on ne pouvait songer qu’à lui, même s’il était loin d’être le seul roulettiste. Je me le rappelle sans difficulté : le triangle d’un visage traversé de morosité et posé sur un long cou, jaunâtre et maigre, une peau sèche et des cheveux presque écarlates. Des yeux de singe amer, asymétriques et qui me semblaient de grosseur inégale. Qu’il portât ses nippes de fermier ou plus tard ses smokings, il donnait une impression de saleté, comme s’il était mal lavé. Diable, je suis terriblement tenté ici de verser dans l’hagiographie, de jeter une lumière transfinie sur sa joue et de lui glisser une flamme dans l’œil ! Mais il me faut serrer les mâchoires et ravaler ces tics misérables. Le Roulettiste avait le visage sombre d’un paysan un peu cossu, aux dents moitié de fer, moitié de charbon. Depuis le jour où je l’ai rencontré jusqu’à sa mort (par revolver, mais pas par balle), il n’a jamais changé d’apparence. Il aura pourtant été le seul homme à qui il fut donné d’entrevoir le Dieu infini des mathématiques, et de lui chercher querelle.

Je n’ai aucun mérite à l’avoir connu, à pouvoir écrire à son sujet. Avec sa seule figure devant les yeux, je pourrais élever un immense échafaudage à ramifications multiples, une Babel de papier, un Bildungsroman d’un millier de pages dans lequel je retracerais, humble Serenus Zeitblom, hors d’haleine, la démonisation progressive de ce nouvel Adrian. Et après ? Même si – hypothèse absurde – je donnais maintenant ce que je n’ai jamais donné en soixante ans, à savoir un chef-d’œuvre, je me demanderais à quoi bon… Pour mon dessein ultime, pour le grand enjeu qui est le mien (à côté de tous les chefs-d’œuvre du monde il y a le sable de la clepsydre et le duvet du pissenlit), il suffit d’enchaîner en trois lignes les étapes de la vie larvaire d’un psychopathe : l’enfant brutal au visage fermé, qui dissèque des insectes et lance des pierres sur les joyeux petits oiseaux, passionné par les billes de verre, infatigable lanceur de fer de cheval au piquet (je me souviens de ses défaites, il perdait tout le temps son argent, ses billes, ses boutons, après quoi il se battait comme un désespéré) ; l’adolescent sporadiquement traversé de furie épileptique et d’un appétit érotique exacerbé ; le taulard condamné pour viol et pour brigandage. Je crois que le seul « proche » qu’il ait eu durant toutes ces étapes tortueuses de sa vie, ce fut moi, peut-être parce que nous avions été ensemble dès notre plus jeune âge, nos parents étant voisins. En tout cas, il ne m’a jamais frappé, et m’a toujours regardé avec moins de méfiance que les autres, que tous les autres. Je lui ai même rendu quelques visites en prison, dans la froidure verdâtre du parloir, où il se plaignait constamment et jurait horriblement contre la malchance qu’il avait au poker – avant de me demander de l’argent. Il en pleurait presque, humilié, à force de se faire vider les poches, incapable de remporter la moindre main parmi les milliers qu’il avait jouées pour gagner l’argent des autres. Il se tenait assis là, sur la planche verte, un lambeau d’homme aux yeux rougis par la conjonctivite.

Non, il m’est impossible de parler de lui à la manière réaliste. Comment composer l’image réaliste d’une parabole vivante ? N’importe quel artifice, tournure de phrase ou automatisme stylistique qui tend à la prose me déprime et m’écœure. J’ajouterai qu’à sa sortie de prison il s’est mis à boire, et qu’en moins d’un an il a connu une déchéance effroyable. Il n’avait pas de travail, et les seuls endroits où on était sûr de le trouver, c’étaient quelques bistrots peu reluisants, où je crois même qu’il dormait aussi. On le voyait errer d’une table à une autre, habillé comme un ivrogne (une veste à même la peau et le fond de pantalon traînant par terre), quémandant une autre pinte de bière. J’ai vu plusieurs fois la farce sinistre, douloureuse pour moi, mais en même temps amusante, que les habitués du bar lui jouaient parfois : ils l’appelaient à leur table et lui promettaient une bière s’il tirait la plus longue des deux allumettes que l’un d’eux tenait dans sa main. Ensuite ils s’effondraient de rire, parce qu’il tirait toujours la plus courte. Jamais, je le sais de manière certaine, jamais il ne gagna la moindre bière à ce jeu.

Vers la même époque, je publiai mes premiers récits dans des revues, et un peu plus tard mon premier recueil de nouvelles, que je considère aujourd’hui encore comme la meilleure chose que j’aie jamais faite. En ce temps-là, chaque ligne que j’écrivais me remplissait de bonheur, je me sentais en concurrence non pas avec ceux de ma génération, mais avec les plus grands écrivains universels. Petit à petit, j’ai pénétré la conscience du public et du monde littéraire, j’ai été adulé et déprécié dans des proportions égales. Je me suis marié, une première fois, et je me suis enfin senti vivant. Chose qui m’a d’ailleurs été fatale, car l’écriture cohabite mal, généralement, avec la richesse et le bonheur. J’avais évidemment oublié mon ami, jusqu’au jour où, quelques années plus tard, je le recroisai dans l’endroit le plus invraisemblable en ce qui le concernait : dans un restaurant du centre-ville, dans la lumière chétive et hallucinée d’un thyrse de candélabres aux prismes d’arc-en-ciel. Je discutais tranquillement avec mon épouse et promenais mon regard dans la salle quand soudain mon attention fut attirée par un groupe d’hommes d’affaires assis à une table ostentatoirement remplie. Il était là, au beau milieu de leur groupe, son visage long et étriqué s’extirpant de nippes scintillantes, avec toujours son air de voyou aux orbites oculaires éteintes. Il gisait, blasé, sur sa chaise, tandis que les autres jacassaient avec une joie de vivre pour le moins vulgaire. J’ai toujours ressenti de la répulsion envers ces fines mouches huileuses, ces m’as-tu-vu indécents habillés comme des croque-morts. Mais sans doute étais-je avant tout contrarié par le changement en bien, un changement si inespéré, de la situation matérielle de mon ami. Je marchai jusqu’à leur table et lui tendis la main. Je ne sais pas s’il se réjouit de me voir, il était impénétrable, mais il nous invita à nous joindre à eux, et à mesure que le soir avança dans la nuit, parmi les nombreuses banalités et autres âneries enquillées dans la conversation, ici et là apparurent des expressions ambiguës, des termes énigmatiques que les hommes d’affaires s’échangeaient par-dessus l’abondance baroque de la table et auxquels je ne savais pas comment réagir. Durant plusieurs semaines, ensuite, je ressentis pleinement la terreur d’avoir entraperçu, même de manière subconsciente, des perspectives qui finissaient dans un autre espace que celui du monde dans lequel je vivais, un monde bourgeois, en définitive, quoiqu’il fût teinté des minauderies de l’art. Plus encore, j’avais souvent la sensation, dans la rue ou même à mon bureau, que l’on me surveillait, qu’une instance définitive flottant dans les airs, dissolue, comme une fumée crépusculaire, contrôlait toute ma vie. Je sais aujourd’hui de manière certaine que j’étais effectivement soumis à des contrôles détaillés, parce que l’on avait proposé mon nom pour le noviciat dans le monde souterrain de la roulette.

Je me remplis parfois de bonheur à l’idée que Dieu n’existe peut-être pas.

DU MÊME AUTEUR

 

Chez le même éditeur

LE LEVANT, traduit par Nicolas Cavaillès, P.O.L, 2014

 

Chez d’autres éditeurs

ORBITOR, traduit par Alain Paruit, Denoël, 1999

L’ŒIL EN FEU, traduit par Alain Paruit, Denöel, 2005

POURQUOI NOUS AIMONS LES FEMMES, traduit par Laure Hinckel, Denöel, 2008

L’AILE TATOUÉE, traduit par Laure Hinckel, Denöel, 2009

Cette édition électronique du livre La Nostalgie de Mircea Cărtărescu a été réalisée le 10 janvier 2017 par les Éditions P.O.L.

Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782818020364)

Code Sodis : N61755 - ISBN : 9782818020371 - Numéro d’édition : 264491

 

 

 

Le format ePub a été préparé par Isako
www.isako.com
à partir de l’édition papier du même ouvrage.

 

Achevé d’imprimer en janvier 2017
par Normandie Roto Impression s.a.s.

N° d’édition : 264489

Dépôt légal : février 2017

 

Imprimé en France

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin