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La nuit sera belle

De
191 pages

Arek, Ivan, Todd C. Douglas : trois amis, toute une nuit, dans un appartement en forme de pagode inversée. Demain, c’est sûr, ils partent enfin en expédition. Quelque part — la destination ne semble pas encore bien arrêtée. En attendant, ils boivent du thé, de la bière, du vin et du whisky mais chaque chose en son temps. Ils tentent d’échapper au but à tout prix. Ils font beaucoup plus que ce qu’ils croient et beaucoup moins que ce qu’ils disent. Mais qu'est-ce que « faire » ? Et qu'est-ce que l'oisiveté  (à ne surtout pas confondre avec la paresse) ? Comment trouver le temps et l'espace pour faire sans produire, ou pour chercher sans faire ? Comment se fait-il que l'on ne puisse pas vivre sans que le travail devienne la vie ? Une recherche sans certitude de trouver, est-ce un travail ? Tels sont les thèmes abordés au fil d’une nuit de contagieuse ivresse dans ce premier roman aussi profond que jubilatoire. 


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couverture

Le point de vue des éditeurs

Trois amis – Arek, Ivan, Todd C. Douglas – se préparent à veiller toute la nuit dans l’attente de l’aube qui les verra enfin partir pour l’expédition qu’ils concoctent de longue date… sans toutefois en avoir arrêté la destination. Car il s’agit d’abord de se donner du cœur à l’ouvrage, à grand renfort de thé, bière, vin et whisky – dans l’ordre et sans modération.

Au sein de leur trinité qui a érigé la procrastination en sagesse et en art de vivre, Arek cherche quoi faire, Ivan veut faire mais n’y arrive pas et Todd C. Douglas se complaît dans le non-faire. À eux trois, tandis que l’ivresse gagne et qu’ils essaient de soustraire leur existence à toute justification au bénéfice du désirable interstice au sein duquel les choses n’ont plus besoin d’exister mais seulement d’être possibles, ils explorent victorieusement l’oisiveté sous toutes ses formes.

Ne fait-on rien quand on ne produit rien ? Et qu’est-ce, au juste, que “faire” ? Comment agir sans produire ou chercher sans accomplir ? Ne peut-on vivre sans que le travail devienne la vie ? Comment dissocier l’idée d’oisiveté de celle de paresse ? Et qu’est-ce, au juste, que l’oisiveté ? Ne pas travailler ? Ne rien faire ? Pratiquer des activités qui ne sont pas le travail ? Une recherche sans certitude de trouver, est-ce un travail ?

À ces questions que se posent des personnages qui font beaucoup plus que ce qu’ils croient et beaucoup moins que ce qu’ils disent, La nuit sera belle imagine des réponses aussi profondes que jubilatoires.

LUCIE DESAUBLIAUX

 

Née en 1989, titulaire du diplôme national supérieur d’expression plastique, Lucie Desaubliaux a participé à plusieurs expositions avant de reprendre des études en master lettres et création littéraire au Havre, en 2014.

Elle vit actuellement à Rennes. La nuit sera belle est son premier roman.

 

Illustration de couverture : © Rolf Jansson

 

© ACTES SUD, 2017

ISBN978-2-330-07979-6

 

LUCIE DESAUBLIAUX

 

 

La nuit sera belle

 

 

roman

 

 
ACTES SUD
 

Arek frappe trois coups sur la porte de l’appartement et c’est la fin du jour.

Todd C. Douglas ouvre la porte, Arek entre et Ivan verse de l’eau dans la bouilloire rouge et ronde. Il la pose sur le gaz et il allume le feu. C’est toujours lui qui prépare le thé, parce qu’il connaît la science de l’infusion. C’est aussi lui qui préfère le bruit et l’odeur des allumettes qu’on craque. Ils ne disent presque rien – on n’a plus besoin de se saluer quand on est amis depuis longtemps.

 

Dehors, même si le ciel est encore bleu, le rose caché sous l’horizon commence à monter depuis l’arrière des immeubles, là où le soleil a disparu. La journée a été couverte d’un lavis gris, soyeux comme un ventre de chat, qui s’est levé au moment où Arek est sorti de chez lui. Un gros coup de vent est alors passé et le ciel est maintenant très propre – la nuit va être belle.

 

le thé

 

Le ventre de l’appartement tient en une seule grande pièce. On y entre par le milieu, après avoir grimpé l’interminable escalier – il est raide comme une échelle, et la crasse sur les marches le fait coller et couiner – jusqu’au dernier palier, où il n’y a qu’une porte – celle de Todd C. Douglas. À droite après être entré, il y a la cuisine, bien ouverte sur le reste – c’est là où on va boire le thé.

 

C’est une belle cuisine, très blanche, avec ce qu’il faut comme place pour travailler sans que l’organisation ne rende tout pénible. Les appareils sont vieux, taillés pour les recettes confortables de plats mijotés et de confitures. Les deux éviers en émail sont assez larges pour que la vaisselle ne prenne pas un air trop irréalisable. Des étagères s’étalent contre le mur du fond, elles portent les bocaux et les bouteilles qu’Ivan prépare. Ils sont remplis de rhum arrangé, de fruits au sirop, de conserves de chou épicé et de gros cornichons. Sur l’autre mur, au-dessus des éviers, il y a une frise de carreaux qui donne à ce coin-là un air de grand-mère fluette. Todd C. Douglas a habillé la faïence à l’encre bleue – il a dessiné, sur chacun, un tatouage de prisonnier russe. Ça raconte une histoire que lui seul ou un membre de la mafia seraient capables de déchiffrer. Il y a des larmes, des poignards, des cœurs, des poissons, des chats et des anges.

 

Arek et Todd C. Douglas se font face, installés aux deux extrémités de la table. Ivan s’est assis sur l’un des grands côtés – il a besoin de place pour ses bras et ses mains qui sont longs et larges. Il aime bien être devant les histoires muettes des carreaux de faïence. Il réussit mieux les discussions quand il a quelque chose à regarder, à tâter ou à se raconter. Il possède tout un tas de petites activités de compagnie, à faire sans y prendre trop garde, pour les soirées à boire des coups dans la cuisine.

 

La vieille table est en noyer cuivré, doux et chaud. Les joints de pâte à bois sont mous, entre goudron et caramel. Si on les gratte de la pointe du couteau ou de l’ongle, on découvre une couche tendre couleur muscade sous la surface noircie. C’est une très bonne table pour soutenir les coudes en cas de grosse conversation. Il faut juste faire attention à l’endroit où le joint, à force d’être gratté, est remplacé par les miettes des petits-déjeuners. Il y en a toujours pour venir se coller sur l’avant-bras. Si on ne prend pas le temps et qu’on ne les secoue pas avant de redescendre ses manches, les miettes restent piégées là, elles se cachent dans les plis et démangent toute la journée.

 

C’est juste l’heure de l’apéro. Arek, Ivan et Todd C. Douglas ne sont pas de grands adeptes de la sobriété. Ils aiment passer leurs soirées autour de la table, ils boivent des bières et laissent les discussions se construire toutes seules, ils les regardent foncer, l’œil droit très impliqué et le gauche goguenard, ils fument des cigarettes pour rendre les mots plus photogéniques – sauf Arek, que ses bronches angoissent beaucoup –, ils font vibrer leurs mains et écoutent leur voix grossir à chaque gorgée. Todd C. Douglas et Ivan fument du tabac à rouler – le premier préfère le blond très sec, l’autre le tourbé très humide, qu’il faut aérer et émietter du bout des doigts. Todd C. Douglas roule de toutes petites cigarettes, très fines, de deux trois gestes vifs, sans même y penser. Il les fume à petites inspirations rapides, presque sans discontinuer. Ivan, lui, prend son temps. Il se fabrique de grosses cigarettes très droites, toujours parfaites, sur lesquelles il tire mollement des bouffées grasses.

 

La réussite des soirées dépend entièrement du nombre de bouteilles présentes. Todd C. Douglas est responsable de ce calcul très sérieux. Pas assez d’alcool, et personne n’étanche sa soif – la soirée se dégonfle avec la frustration. Trop, et on n’est plus capable de l’arrêter avant que les mots ne soient pâteux et emmêlés – ensuite, l’impression du lendemain n’est plus que celle d’un grand n’importe quoi dont on ne sait pas très bien dans quel sens il était fait.

Mais ce soir, il ne faut pas arriver trop vite à l’ivresse. Ce soir, les paroles doivent être pensées – avec du vrai sérieux. Pas du sérieux bouffi par l’alcool, qui occupe toute la bouche et toute la nuit et qui ne sait jamais où il donne de la tête. Non, ce soir, il faut du sérieux sobre et sec, sans inspiration – pratique. Au moins au début. Ils vont essayer. Tant que ça dure. Alors, ils repoussent un peu la bière et le vin – et ils prolongent le thé. Il faut garder la tête claire. Pour finir de parler de l’expédition.

 

Il ne reste plus beaucoup de temps.

 

L’expédition a occupé pas mal de soirées à se racler les coudes sur la table. Mais celle-ci, c’est la dernière. Ils ont bientôt épuisé tous les mots de la préparation. Aucun ne l’a dit, tout le monde le sait. Tout le monde sait qu’on partira demain, ou jamais. La bouteille de whisky est déjà prête. Un vieux, bien sec, qui brûle les lèvres gercées par l’attente et vient se fondre dans l’excitation du fond de l’estomac.

 

Arek, Ivan et Todd C. Douglas frottent leurs fesses sur les chaises jusqu’à ce qu’elles soient parfaitement bien installées. Ils s’imprègnent de l’atmosphère de l’appartement, qui est un lieu incroyable pour ce genre de discussions.

C’est un endroit dont l’impression de l’intérieur et celle de l’extérieur sont très différentes : il réussit à faire changer le paysage alentour quand on y pénètre. Il est indépendant de son milieu de vie. On peut imaginer – quand on est dedans – qu’il ressemble à un bateau renversé, un genre de pagode dessus-dessous posée sur la tour d’un château. Pourtant, vu de dehors, l’appartement ne se résume qu’à quelques fenêtres tout en haut d’un immeuble de briques. Dedans, on rêve d’un aventurier errant, assis dans une barque sous un soleil de plomb, une toute dernière goutte d’eau au fond de la gourde. Il lève la tête et voit, au cœur d’un mirage vibrant, la tour qui flotte à quelques centimètres au-dessus de l’horizon et l’appartement-navire, perché au sommet. Mais dans la réalité, le passant sur le trottoir d’en face ne voit aucun bateau s’il hausse le regard jusqu’aux trois fenêtres du dernier étage. Il s’imagine à peine un bout de plafond mansardé derrière les rideaux en crochet jauni.

L’appartement et son locataire s’entendent très bien. Ils vont l’un avec l’autre. Leurs gestes et leurs manières sont accordés. Ils ont appris à se connaître et ils se sont tellement bien adoptés qu’à présent, ce serait très difficile de les séparer.

 

Il ne fait pas encore nuit mais l’appartement s’est assombri depuis que le soleil a disparu. Ivan a allumé les lumières. Les ampoules clignotent jaune. Les pieds de lampes sont faits de très vieilles et très grosses bouteilles vides. Leurs abat-jour sont tissés en macramé d’épaisse laine chinée écrue. Elles feraient de parfaites lampes de grand grenier. Elles aident le lambris du plafond à se transformer en charpente de bateau. Elles font osciller les ombres – les ombres qui oscillent donnent toujours plus d’idées. Elles poussent à la confession, elles réchauffent l’amitié, elles permettent le privilège du moment. Elles collent au poil à la préparation d’une expédition.

Arek, Ivan et Todd C. Douglas s’enfoncent dans leur lumière. Ils la laissent couler dans la gorge en attendant le début. Ils n’ont toujours pas prononcé un mot. Il faut trop bien choisir le premier. On ne peut pas commencer avec n’importe lequel et tout gâcher en en jetant un mauvais, là, au hasard, sur la table. Il faut bien s’appliquer pour le début d’une soirée. Rien ne presse. Mieux vaut commencer en silence qu’avec un faux départ.

 

La grosse bouilloire rouge se met à siffler. La soirée a accepté de commencer. C’est Ivan qui empêche le silence de se blottir à nouveau. Ce n’est pourtant pas dans ses habitudes. Il aime ça, les silences – ça le gêne toujours un peu de les bousculer.

 

IVAN. La nuit va être belle.

AREK. Oui, ils l’ont dit, à la télé, que demain, ça irait.

 

Todd C. Douglas fait un mauvais regard. Il y a trois sujets absolument interdits dans l’appartement : la météo (sauf quand elle est nécessaire à l’élaboration de projets concrets), ce qu’on a mangé à midi (sauf quand il s’agit de bonnes recettes qu’Ivan pourrait essayer), et ce qu’on a dit à la télévision. Ce dernier point, c’est surtout parce qu’il n’a pas la télé et que ce serait un comble si on se mettait à lui donner l’envie de la regarder. “On n’est ni chez le coiffeur, il a dit un jour, ni à la boulangerie, ici. S’il y a bien un avantage avec les amis, c’est qu’on n’est pas obligé de meubler. Ça ne se meuble pas, le temps, on le remplit déjà trop. Alors si vous voulez vous disperser avec des banalités, descendez cinq étages et allez faire la queue à la boucherie. Si moi, j’en ai envie, j’inviterai le plombier à boire le café, et il saura en profiter pour réparer la chasse d’eau qui fuit.”

 

Cette histoire de chasse d’eau, on ne sait pas bien si c’est vrai. Il jure qu’il entend goutter les WC dans sa chambre, la nuit. Ivan y a bien jeté un coup d’œil, mais il n’a vu aucune fuite. Il pense que c’est une excuse de Todd C. Douglas pour rester dormir dans les canapés du salon.

 

En trois mots, deux des sujets honnis ont été abordés – la météo et la télé. “Et dire que c’est à ça qu’ils ont voulu faire ressembler le début !” se dit Todd C. Douglas. Il est prêt à se lancer dans un reproche, mais Arek recommence à parler, très vite.

 

AREK. Je l’ai noté, parce que c’est toujours de meilleur augure de partir par ciel sec. C’est trop triste, de monter à bord d’un train en sentant déjà le chien mouillé.

 

Todd C. Douglas ne dit rien mais il renifle – pour bien montrer que cette fois, ça ira –, mais c’est juste. Tout le monde gigote un peu et les chaises couinent. Ils sont mal assurés, c’est la première fois que le départ est clairement énoncé et mine de rien, ça en fiche un coup dans le tube digestif. Pour détourner l’attention, Ivan remplit la théière d’eau chaude. Il fait ça tout doucement, en mince filet – comme ça, le thé a l’impression d’être meilleur.

 

La théière est belle, avec des formes compliquées. Au premier coup d’œil, on ne saisit pas trop comment elle est faite. Au deuxième non plus. Ivan se rassoit. Il penche un peu la tête et l’observe. Il avance son index et suit ses contours, ses angles et ses arêtes. Il les effleure à peine.

 

AREK. Où tu l’as trouvée, cette théière, Todd C.?

TODD C. DOUGLAS. C’est la même que d’habitude, et d’habitude, elle ne te fait pas causer.

 

Il est encore aigri d’avoir entendu parler météo.

 

IVAN. On a l’impression qu’elle vibre un peu, qu’elle clignote – comme entre deux plans – quand on la regarde sans en avoir l’air.

AREK. Elle est à peine compréhensible, cette théière.

IVAN. C’est comme si elle ne pouvait pas exister en dehors de son image.

AREK. Une théière en forme de tesseract.

 

Todd C. Douglas n’y comprend rien mais il tient absolument à participer à la conversation.

 

TODD C. DOUGLAS. J’ai dû la trouver sous l’évier.

IVAN. Une théière impossible. Et pourtant.

TODD C. DOUGLAS. Mais ça fait longtemps.

AREK. Elle sert très bien le thé.

 

Il en profite pour la saisir et remplir leurs trois tasses.

 

Ivan couve sa tasse. Il n’y a que ses mains calleuses qui supportent l’étain chauffé d’eau bouillante. Les deux autres sont obligés d’attendre et de boire leur thé froid pour ne pas se brûler les doigts.

Todd C. Douglas aime le goût métallique du thé à peine tiède, quand de petites nappes de calcaire s’agglomèrent à la surface, plus transparentes et plus fines que les écailles des poissons.

Arek se demande souvent si l’idée du thé ne serait pas meilleure que le thé lui-même.

Todd C. Douglas aime aussi le bruit du fer contre la table en bois – et puis contre ses ongles, quand il tapote du bout des phalanges. C’est pour ça qu’il a acheté des tasses en étain, au sacrifice de ses doigts.

Ivan note mentalement – à garder pour plus tard – que le thé est un bon aperçu de personnalité. Il sait d’expérience qu’il faut aimer ceux qui boivent du thé au citron.

 

TODD C. DOUGLAS. Mme L. a fini par passer ?

IVAN. Tu étais là toute la journée. Tu le saurais, si Mme L. était venue.

TODD C. DOUGLAS. Mon esprit est dompté pour faire disparaître les contrariétés. C’est par conscience professionnelle que je pose la question, au cas où ma pensée aurait oublié, dans un élan de préservation.

IVAN. Mme L. n’est pas passée.

TODD C. DOUGLAS. Bien. Elle ne devrait pourtant pas tarder. C’est le jour du loyer.

AREK. Le jour du loyer, c’était le jour d’il y a quinze jours.

TODD C. DOUGLAS. Aujourd’hui, c’est le dernier jour du retard acceptable de quinze jours.

IVAN. On est en retard de trois mois sur le retard acceptable de quinze jours.

TODD C. DOUGLAS. J’ai écrit une charmante lettre à Mme L., bien tournée et très aimable – pour lui réveiller l’émotion. Ça l’a fait patienter.

AREK. Ça ne m’étonnerait pas qu’on arrive bientôt en rupture d’émotion.

TODD C. DOUGLAS. Tu pourrais lui faire un dessin, Ivan. J’ai remarqué qu’elle t’aimait bien. Tu lui relèves les coins de la bouche.

IVAN. Je ne vois pas bien ce que je pourrais lui dessiner. Peut-être un billet de trois mille dollars.

AREK. Je ne suis pas sûr que l’émotion de Mme L. se plie à l’art.

IVAN. Mais je suis nul en présidents américains. J’arrive mieux les stars de ciné.

TODD C. DOUGLAS. Cessons d’en parler. On est déjà obligés de la supporter une fois par mois, c’est assez. Pas la peine de la faire exister quand on ne la voit pas.

IVAN. C’est toi qui as commencé à en parler, Todd C.

AREK. Mme L. existe même quand on n’en parle pas.

TODD C. DOUGLAS. Rien n’est moins sûr. Si on n’y pense pas, elle peut bien ne pas exister. Qu’elle prenne son bain, qu’elle boive une bière ou qu’elle ne soit jamais née, c’est tout pareil.

IVAN. C’est encore toi qui en parles.

TODD C. DOUGLAS. Il faut juste bien se concentrer pour que même notre inconscient ne l’effleure pas.

AREK. Jusqu’à ce qu’elle vienne demander les loyers.

TODD C. DOUGLAS. Alors, on avisera.

 

Ils se concentrent bien pour oublier Mme L. et lui permettre de tranquillement non-exister. Le meilleur remède est encore de se replonger dans l’expédition.

 

L’idée d’expédition est venue d’Arek. Elle l’a attrapé dans sa cuisine, où il était assis à bêcher ses pensées. Le néon qui fait grésiller les mouches au-dessus de l’évier ne clignotait pas plus qu’à son habitude, mais soudain, dans un petit claquement sec, il avait décidé de s’arrêter pour de bon. On ne sait jamais vraiment quand les ampoules vont choisir de griller, ça arrive toujours à brûle-pourpoint, elles pensent que tout d’un coup, ça ne vaut plus la peine et elles arrêtent de fonctionner. C’est une décision qui peut leur prendre quelques minutes comme une dizaine d’années.

Au moment où le néon s’est éteint, Arek a levé la tête et l’idée était là, à le regarder. Il est rare qu’Arek se retrouve face à face avec une idée, surtout que pour une fois, il n’était pas vraiment en train de chercher. Il était un peu intimidé, c’est sûr, alors il en a fait le tour, tout doux, pour ne pas lui faire peur. Il lui a dit des mots très calmes, il a montré les paumes de ses mains, il a approché peu à peu les doigts – et l’idée a tendu le cou pour se laisser caresser entre les oreilles. Puis, une fois que l’idée et Arek ont fait correctement connaissance et se sont rendu compte qu’ils s’entendaient, il l’a mise avec précaution dans sa poche pour la montrer à Ivan et à Todd C. Douglas.

 

D’habitude ces deux-là ne sont pas trop partisans des idées. Elles leur réveillent la méfiance. C’est de l’esbroufe, ils disent, toute cette sacralisation de l’idée. Les idées, c’est le porno de la pensée. Elles en montrent beaucoup trop – et on peut parier ce qu’on veut que c’est du retouché. Les idées, c’est pas la vraie vie.

Les idées, c’est du soufflé – ça se dégonfle à même le four et il ne reste plus qu’une idée peau de chagrin. Tout le monde court après les idées pleines de paillettes, de brushing et de talons hauts, et s’évertue à les cultiver, à les gâter et à les pourrir, parce qu’elles ont l’air nouvelles et fraîches et excitantes. Mais les idées, ce ne sont que les rejetons baveux des pensées, les raclures d’ongle, les pointes cassantes et les pelures mortes de l’agencement, le restant de mue dont la réflexion s’est débarrassée pour pouvoir évoluer un peu plus loin. Rendre gloire aux idées, c’est s’extasier sur la couche de vernis sans voir la main qui la porte, sans voir le bras qui la soutient, ni l’épaule qui l’articule.

Peut-être qu’Ivan et Todd C. Douglas en veulent aussi beaucoup aux idées parce qu’eux-mêmes, ils en ont peu.

Pourtant, ils n’ont pas hésité à laisser leurs principes sur les idées de côté quand Arek leur a apporté la sienne. Ils l’ont très vite beaucoup aimée. Elle n’était pas tape-à-l’œil, elle était modeste et tenait en un seul mot : expédition. Avec un seul mot, on ne peut pas tromper grand monde. On laisse la place pour être abordé comme on veut. Ils l’ont accueillie en grande pompe et ils se sont mis immédiatement à bien s’en occuper. Chacun à sa manière, mais tous les deux avec beaucoup d’attention, pour ne pas l’étouffer ou la braquer – pour lui permettre de bien grandir. Avec un tel entourage et tant de bonne volonté, l’idée s’est épanouie – jusqu’au soir qui est raconté ici. Elle est maintenant toute prête à quitter sa chrysalide et à prendre sa vraie forme d’expédition.