La nuit zoologique

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Qui m'aime me suive, dit à peu de chose près tout romancier. Mais avant de lui emboîter le pas, on lui demande de s'expliquer un peu sur l'itinéraire. Il faut donc y passer. Voici :

Mettons qu'il était une fois un gosse comme les autres auquel on racontait pour l'endormir des histoires commençant par il était une fois ; mettons qu'il ait appris à lire dans un vieil abécédaire illustré d'animaux dignes des espèces rescapées de l'arche de Noé. Qu'à partir de là, on vous entraîne dans un conte d'enfants pour grandes personnes, du purgatoire d'un cercle de famille jusqu'à l'enfer climatisé de notre bonne vieille actualité. Qu'à la fin, le personnage réduit à l'état de sous-homme se laisse mourir derrière les barreaux d'une cage pour bêtes fauves, dans un simulacre de paradis retrouvé. Et qu'entre-temps, il ait été question de la découverte d'une mine d'or par des colonnes de fourmis dans une décharge publique, d'un musée d'oiseaux empaillés et de momies égyptiennes visité par des cortèges d'aveugles, d'une maison d'enfants sourds-muets où l'on parle tant et plus, d'un curé tout en prothèses rouillant sous l'averse, d'une Marie-Mésange sortie d'un bordel de sous-préfecture, d'une corneille polyglotte, d'un docteur insomniaque entre sa femme enceinte du souvenir d'un enfant mort-né et un jumeau fratricide aux yeux de pigeon ramier, d'un ermite parlant comme saint François de Sales sur une colline surplombant un village engloutit et de tous les échos d'un monde à feu et à sang dont l'histoire est devenue à dormir debout.

Mettons qu'on ait eu la déraisonnable ambition de rêver d'un roman dont chaque page serait à elle seule un roman.

Sans personnage, pour ainsi dire, ou à la ressemblance de Job qui, dit la Bible, " était pareil aux oueds du désert, comme s'ils n'existaient pas " ; sans dialogues non plus, sauf, bien s-r, chez les muets. Sans vraisemblance aucune, à moins qu'on ne sache pas ce que c'est.

Dieu merci, ce disant, on s'est si peu ou si mal expliqué que toutes les interprétations restent permises. Leur absence aussi.

C.D.
Publié le : jeudi 30 août 1979
Lecture(s) : 48
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246790143
Nombre de pages : 320
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Qui m'aime me suive, dit à peu de chose près tout romancier. Mais avant de lui emboîter le pas, on lui demande de s'expliquer un peu sur l'itinéraire. Il faut donc y passer. Voici :

Mettons qu'il était une fois un gosse comme les autres auquel on racontait pour l'endormir des histoires commençant par il était une fois ; mettons qu'il ait appris à lire dans un vieil abécédaire illustré d'animaux dignes des espèces rescapées de l'arche de Noé. Qu'à partir de là, on vous entraîne dans un conte d'enfants pour grandes personnes, du purgatoire d'un cercle de famille jusqu'à l'enfer climatisé de notre bonne vieille actualité. Qu'à la fin, le personnage réduit à l'état de sous-homme se laisse mourir derrière les barreaux d'une cage pour bêtes fauves, dans un simulacre de paradis retrouvé. Et qu'entre-temps, il ait été question de la découverte d'une mine d'or par des colonnes de fourmis dans une décharge publique, d'un musée d'oiseaux empaillés et de momies égyptiennes visité par des cortèges d'aveugles, d'une maison d'enfants sourds-muets où l'on parle tant et plus, d'un curé tout en prothèses rouillant sous l'averse, d'une Marie-Mésange sortie d'un bordel de sous-préfecture, d'une corneille polyglotte, d'un docteur insomniaque entre sa femme enceinte du souvenir d'un enfant mort-né et un jumeau fratricide aux yeux de pigeon ramier, d'un ermite parlant comme saint François de Sales sur une colline surplombant un village engloutit et de tous les échos d'un monde à feu et à sang dont l'histoire est devenue à dormir debout.


Mettons qu'on ait eu la déraisonnable ambition de rêver d'un roman dont chaque page serait à elle seule un roman.

Sans personnage, pour ainsi dire, ou à la ressemblance de Job qui, dit la Bible, " était pareil aux oueds du désert, comme s'ils n'existaient pas " ; sans dialogues non plus, sauf, bien s-r, chez les muets. Sans vraisemblance aucune, à moins qu'on ne sache pas ce que c'est.

Dieu merci, ce disant, on s'est si peu ou si mal expliqué que toutes les interprétations restent permises. Leur absence aussi.

C.D.
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