Là où le temps est resté

De
Que nous reste t-il du temps qui passe, de l'enfance à l'âge adulte ? Au demeurant, est-ce bien le temps qui passe ou nous qui passons, emportés, tels des fétus de paille, par un tourbillon qui n'épargne ni les bons ni les méchants ? Dans cette narration gourmande de la vie d'une orpheline illettrée abandonnée par son mari, avec son fils unique qu'elle aime d'un amour passionnel et qu'elle a décidé d'élever au prix de son seul labeur, dans un pays où tout est encore transitoire et précaire, l'auteur réussit à construire une Chronique documentaire protéiforme qui inaugure un genre inédit dans la littérature africaine contemporaine. À chaque ligne, à chaque page, sur un théâtre qui se joue des frontières factices, la fiction côtoie sans cesse la réalité avec un foisonnement de personnages dont la vérité reste intemporelle car nous sommes ici dans le seul pays au monde où le temps n'est pas encore à vendre, mais combien de saisons cela durera-t-il ?
Publié le : vendredi 1 janvier 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782370155375
Nombre de pages : 707
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Extrait
Tout avait commencé au mois de juin. Le temps était beau quoiqu’encore un peu frais, au sortir d’un printemps glacial qui annonçait un été probablement très chaud.

Le docteur Beaufils, Chef de service de chirurgie orthopédique et traumatologique de l’hôpital Mignot de Versailles, vêtu d’une blouse blanche à col déboutonné, venait de mettre un point final au compte rendu de consultation qu’il venait de dicter d’une voix monocorde sur son baladeur MP3, en retraçant, en quelques phrases ramassées, toute la vie de son patient :

Patient de 67 ans. Vient pour les deux genoux. Gonarthrose bilatérale prédominant à gauche. La gêne fonctionnelle est marquée. Le périmètre de marche est de l’ordre de 10 minutes. Est très gêné aux escaliers (descente marche par marche). Est sous antalgique et anti-inflammatoire. A eu, il y a deux ans, une infiltration bilatérale (corticoïde ?) Le patient se plaint également de sensation de faiblesse dans les deux jambes par intermittence, mais qui ne sont pas l’élément limitant. Il n’y a pas de lombalgie.

Puis son diagnostic prenait une tournure plus scientifique :

À l’examen, 1m 85 - 90 kg. Génu valgum bilatéral symétrique 4 cm inter-malléolaire. Les genoux ont un examen symétrique. Lame liquidienne. Rabot rotulien sensible. Douleur externe. Mobilité 5/120, valgus irréductible. Les pouls sont perçus. Pas de signe de radiculopathie.

Tout ceci annonçait une conclusion  immanente : Les radios montrent une gonarthrose globale à prédominance fémoro-tibiale externe. Pas de lombarthrose. Coxarthrose débutante qui ne paraît pas en cause. Au total, gonarthrose bilatérale prédominante à gauche, justifiant une prise en charge chirurgicale à la demande.

La symptomatologie de type lâchage est probablement à mettre sur le compte d’un canal lombaire étroit, qui ne requiert aucune prise en charge particulière.

La messe étant dite, il ne lui restait plus qu’à fixer une date pour l’intervention qui allait porter sur la pose d’une prothèse totale du genou gauche, voie latérale nex/gen/lps/Flex Zimmer, avec un programme de réadaption prévoyant l’appui complet, la réadaptation à la marche, et la mobilisation du genou dans toute l’amplitude.

Un rendez-vous formel fut donc pris pour le mois d’août suivant. En plein été, en ce mois où l’on célèbre partout en Gaule la grand-messe des congés payés à Paris comme dans la proche banlieue, tout est fermé.

Aussi, au sortir de l’hôpital Mignot, Josyma l’épouse de Libong Limang, dut-elle se rendre à l’aéroport de Roissy, pour prendre livraison de la Renault Scenic quatre portes, qui devait assurer le transport du patient vers la côte Basque, au centre de rééducation fonctionnelle de Bidart. Un centre dont la réputation des embruns curatifs avait atteint depuis longtemps Versailles et ses faubourgs.

La folle équipée, Josyma au volant et Libong Limang à moitié allongé sur le siège avant du véhicule, logeant du mieux qu’il pût, une jambe endolorie qu’il ne pouvait ni plier ni complètement étendre, prit les autoroutes du Sud-Ouest de la France en milieu de matinée. La prescription du Dr Beaufils était formelle : un arrêt toutes les deux heures… et buvez beaucoup d’eau.

Cela semblait bien peu de choses pour soulager une douleur dont l’intensité devait être au moins égale à celle qu’éprouve une femme en couche. Au demeurant, Libong Limang n’avait-il pas pour son intervention subi la même anesthésie locorégionale, la fameuse péridurale, que l’on administre aux futures mères pour réduire les affres de l’accouchement ?

Tous comptes faits, Libong Limang était heureux d’être encore en vie après une si terrible épreuve, et tenait à le faire savoir en s’arrêtant à la première station d’essence, qui lui permettait de respecter sa prescription médicale d’une pause toutes les deux cent bornes. Quitte à marcher clopin-clopan armé de ses deux béquilles, il voulait, comme aux temps anciens de sa jeunesse estudiantine française, guérir son mal en lisant. Il fallait qu’il lise là... là... là... comme on dit au pays, c’est-à-dire tout de suite.

En vérité, bien peu de gens savent qu’un nombre considérable de médecins urgentistes offrent des consultations gratuites dans les boutiques des stations service qui jalonnent les autoroutes de France et de Navarre.


Là ou la Renault Scenic s’immobilisa, dans le plat pays de Beauce dont les champs de blé mûr colorent en été l’horizon d’une teinte rousse, l’urgentiste qui portait secours aux lecteurs naufragés était un certain Jean Christophe Rufin.

Libong Limang, l’éclopé, ne l’aperçut dans son arrière boutique qu’après avoir franchi une muraille de cochonnailles de toutes saveurs, et enjambé des monticules de bières alcoolisées, des vins cuits et des palettes remplies de canettes énergisantes Red bull.
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