La Part de l'aube

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C'est le temps de l'Encyclopédie et des esprits libres, de l'avènement du pouvoir de la presse et la veille de la Révolution. Et une découverte historique fait trembler le trône de France...

Lyon, septembre 1777. Des textes gaulois sont découverts : ils traitent des origines du peuple français. L'avocat Antoine Fabert se retrouve propulsé au centre d'une bataille dont l'enjeu est colossal. Avec ses proches – un ténor du barreau lyonnais, un historien paralytique, un rédacteur de la première gazette sur l'actualité locale, une comédienne – il se lance à corps perdu sur la trace d'une mystérieuse statuette dont le secret pourrait à lui seul ébranler la royauté à la veille de la Révolution française. Une course-poursuite au cœur d'un sièce fascinant pendant lequel le peuple de France s'est écrit un nouveau destin...


" Décidément, Éric Marchal a tout d'un grand auteur de sagas historiques... Il y a du souffle, de l'action, et un bouillonnement intellectuel réjouissant. "
Le Figaro





Publié le : jeudi 28 janvier 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782843377792
Nombre de pages : 616
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couverture
ÉRIC MARCHAL

LA PART DE L’AUBE

ÉDITIONS ANNE CARRIÈRE

À mes filles et mes parents,
feuilles et racines de mon arbre,
avec tout mon amour.

Aux présents du futur.

« Les mœurs des Gaulois du temps de César étaient la barbarie même ; ils faisaient vœu, s’ils réchappaient d’une dangereuse maladie, d’un péril éminent, d’une bataille douteuse, d’immoler à leurs divinités tutélaires des victimes humaines, persuadés qu’on ne pouvait obtenir des Dieux la vie d’un homme que par la mort d’un autre. Ils avaient des sacrifices publics de ce genre, dont les druides, qui gouvernaient la nation, étaient les ministres ; ces sacrificateurs brûlaient des hommes dans de grandes et hideuses statues d’osier faites exprès. Les druidesses plongeaient des couteaux dans le cœur des prisonniers et jugeaient de l’avenir par la manière dont le sang coulait : de grandes pierres un peu creuses, qu’on a trouvées sur les confins de la Germanie et de la Gaule, sont, à ce qu’on prétend, les autels où l’on faisait ces sacrifices. Si cela est, voilà tous les monuments qui nous restent des Gaulois. Il faut, comme le dit M. de Voltaire, détourner les yeux de ces temps horribles qui font la honte de la nature. »

Encyclopédie ou dictionnaire raisonné
des sciences, des arts et des métiers
,
article « Gaulois », tome 7, 1757

Avertissement

Certains des personnages de ce roman sont imaginaires, d’autres ont existé et sont cités sous leur propre identité. Bien que fondée sur un corpus d’éléments existants, l’intrigue de cet ouvrage est totalement fictive. Elle se mêle à de nombreux événements de l’histoire de France et de la ville de Lyon, connus ou demeurés dans l’ombre.

Une note en fin d’ouvrage permettra aux lecteurs qui le veulent de démêler les fils, réels ou inventés, de cet écheveau. Je recommande toutefois de ne lire cette note qu’une fois le livre achevé…

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Prologue

Lugdunum, octobre 64 après J.-C.

Les néphélions glissaient dans le ciel comme de longues barques silencieuses aux contours déchirés. Le monde d’en haut caressait celui d’en bas : les nuages semblaient si proches des habitations qu’ils donnaient l’impression de pouvoir les toucher juste en tendant le bras. Ils tutoyaient la colline de Lugdunum avant de s’éloigner, indifférents à l’agitation de la fourmilière humaine qui s’étendait autour des deux fleuves.

Les Dieux sont ainsi : toujours à nous surveiller sans jamais se découvrir, songeai-je au milieu d’un tapis d’herbe dense et souple, au détour du chemin qui s’enfonçait dans le bois sacré. Je l’avais choisi lors de mon arrivée à la colonie en raison de sa position surélevée et de sa faible fréquentation par les habitants de Condate. L’endroit était devenu mon repaire et me permettait une observation méticuleuse du ciel. Celle-ci s’achevait, comme chaque jour depuis six mois, par un échec : aucun de ceux qui avaient déjà survolé la colonie ne s’était à nouveau présenté à moi. Je ne pouvais me tromper : j’avais gravé dans ma mémoire leurs formes si différentes jusqu’à en devenir capable de reconnaître celui qui, revenant des contrées lointaines du monde d’en haut, volerait à nouveau au-dessus de ma tête.

Je me levai et admirai la vue que l’endroit offrait en cette fin de journée automnale. En face, la colline et sa ville romaine aux maisons ordonnées et aux ifs effilés qui s’étiraient au-dessus des toits. Émergeant de la Saône, l’île des Canabae et son agitation commerciale qui ne cessait qu’avec la nuit, faite de navires marchands à la voilure impressionnante entre lesquels se glissaient des barques et des radeaux dans d’incessants va-et-vient entre les rives, de grues de déchargement au bout desquelles pendaient des barriques ou des ballots, de carrioles remplies de marchandises, d’acheteurs et de promeneurs qui se mouvaient entre les échoppes et les entrepôts comme un ru scintillant de mille couleurs. À mes pieds, le sol gaulois de Condate et son sanctuaire des Trois Gaules. L’édifice semblait endormi après les journées d’été qui avaient vu se rassembler les délégués des nations gauloises. Douze années auparavant, j’y avais accompagné Adbogios, mon maître, pour ma première incursion en pays ségusiave. Je l’avais attendu, sans pouvoir y pénétrer, deux jours durant, allant et venant entre les soixante statues des peuples de notre nation et écoutant le vent me porter les discours qui allaient enflammer l’assemblée des édiles gaulois.

Alors que je longeais la haute enceinte en pierres taillées du sanctuaire, un groupe de corneilles, effrayées par le claquement de mes pas, s’envola dans un bruit de froissement de toge pour se poser sur les ailes des victoires dorées, les trois sculptures qui ornaient de leur majesté l’entrée de l’édifice. Adbogios y aurait vu un présage, songeai-je avant de regretter de laisser sa présence envahir encore mes pensées. Je levai les yeux vers la colline où se détachaient le bâtiment majestueux du théâtre et celui, en construction, de l’odéon. Il me restait à m’acquitter d’une tâche avant de les rejoindre et, au lieu d’emprunter le pont qui prolongeait la voie du Léman, je restai sur la rive gauche et marchai près d’une lieue jusqu’aux entrepôts de Canabae, seul endroit où trouver l’huile de Bétique réclamée par Talusius l’archiviste. Il avait été prévenu de l’arrivée, la veille, d’un navire oneraria qui contenait de l’huile Psedatiaviti, son producteur préféré, et m’avait ordonné de lui en rapporter. Talusius était aussi le seul Grec que je connaissais qui haïssait le théâtre plus que toute autre activité, surtout depuis qu’il avait été affranchi par le légat Caius Julius Vindex. Son désir forcené de s’intégrer à la colonie le conduisait à renier tout ce qui faisait sa fierté d’esclave hellène.

Le marchand me salua en gaulois, sans que j’eusse à l’engager sur cette voie. Il était issu des Allobroges voisins et commerçait depuis plusieurs lustres avec la province d’Hispalis1. Je lui achetai une amphore d’huile de petite taille, que je payai un denier après avoir vérifié l’estampille de Psedatiaviti, ainsi que deux poissons salés, qui me nourriraient plusieurs jours. Une patrouille de la cohorte urbaine XVII traversa la place en longeant le quai du côté des échoppes. Les militaires de cette unité étaient connus pour leur peu de discernement et pour leurs arrestations arbitraires et brutales. Elle présentait pour moi un troisième inconvénient : certains de ses soldats avaient pu me croiser à Divodurum2, d’où j’avais dû fuir. Alors que je leur tournais ostensiblement le dos, mon vendeur me présenta une liqueur de poisson et, parlant distinctement en latin, vanta les mérites de l’Empire dans le rayonnement d’Hispalis. Je me penchai en avant pour respirer le fumet caractéristique du garum, proche de la charogne, dont les Romains raffolaient, et qui provoqua en moi un haut-le-cœur. Celui-ci avait été fabriqué à partir de maquereaux de Carthagène, ce qui expliquait son prix inabordable pour la majeure partie de la population. Malgré mon irrépressible envie de vomir, je restai à humer la noble pourriture jusqu’à ce que le cliquetis cadencé des armes s’éloigne. Les hommes semblaient pressés de regagner la caserne de la garnison.

Je quittai le marchand après un dernier échange de regards. Le passage de la patrouille l’avait rendu aussi mal à l’aise que moi  ; je compris qu’il avait pris quelques libertés dans sa déclaration des marchandises débarquées. Lui-même cherchait dans mon regard la cause de mon effacement soudain. Même la pire des raisons que son imagination pouvait concevoir n’aurait pu approcher la réalité.

 

L’anse de l’amphore me coupa rapidement la main. La jarre n’était pourtant pas volumineuse. Sa panse était longue et effilée, moins ventrue que la moyenne, mais son poids était presque égal à celui de l’huile transportée. Je m’arrêtai plusieurs fois, à bout de souffle, dans la montée de la colline, le regard fixé vers la toiture du palais qui dépassait des bâtiments environnants. Autour de moi la foule avait revêtu ses habits de soie et de coton aux couleurs rouges et indigo et semblait animée d’un sentiment d’insouciance et de légèreté. La plupart des citoyens se rendaient au spectacle dont je commençais à croire qu’il allait finir par m’échapper. Heureusement, un vieil homme, juché sur un âne, me proposa de poser l’amphore dans un des paniers qui garnissaient les flancs de l’animal, et qui était resté libre. Nous calâmes le chargement sous les yeux amusés de deux potiers qui attendaient la chute de la jarre et son bris en pariant sur la faible résistance de l’osier. Mais la catastrophe attendue ne vint pas et l’homme à l’âne les gratifia d’un « Augures de Mithra ! » dont la signification m’échappait mais qui produisit sur eux le plus grand effet. L’attroupement qu’ils avaient créé se dilua aussi vite qu’il s’était formé et la fin de l’ascension se déroula sans encombre. Malgré mes protestations, le vieil homme m’aida jusqu’au terme de mon trajet, la dépendance principale du palais, située à mi-chemin entre celui-ci et le capitole. Le bâtiment, composé de cinq maisons à atrium collées les unes aux autres et reliées entre elles par un réseau de couloirs, rassemblait la plupart des administrations de la ville, dont celle des impôts, qui occupait le quartier nord de l’ensemble. Talusius travaillait au service du vingtième des héritages, l’impôt sur les successions, pour le procurateur Julianus, qu’il abhorrait en secret, et rêvait d’intégrer le quarantième des Gaules, la taxe douanière, dans l’aile ouest, plus porteur pour qui voulait faire carrière à Lugdunum, au moment où Julianus n’avait plus les faveurs du gouverneur. Lorsque ce dernier, par ailleurs curateur des accessoires du théâtre, lui avait donné une place pour le spectacle, Talusius avait d’abord tenté de me la vendre, puis me l’avait cédée sans me demander la moindre contrepartie, trop heureux de ne pas avoir à se montrer en public sur les gradins réservés aux invités de Julianus.

 

Je trouvai l’archiviste penché sur un codice, une double tablette de cire, qu’il venait de couler. Il m’attendait pour finir la rédaction d’un acte de succession. La pièce était de petite taille et, de surcroît, encombrée de piles entières de tablettes en bois ou en plomb, ainsi que de papyrus roulés, alignés sur une étagère qui occupait un pan de mur entier. L’homme, dont le bureau tournait le dos à la fenêtre, utilisait à longueur de journée une lampe, posée sur un pied, qu’il remplissait d’huile de Bétique, censée procurer une lumière plus intense et moins fumigène que la graisse animale. Il avait réussi à convaincre sa hiérarchie que seule cette huile devait être utilisée dans les salles d’archives afin d’améliorer la conservation des documents officiels. Dans la réalité, il détournait la moitié du liquide pour sa consommation personnelle et me laissait utiliser l’autre moitié aux fins d’éclairage. L’odeur d’olive et de cire qui régnait dans l’atmosphère avait fini d’imprégner mes vêtements et ne me quittait plus, comme une marque indélébile de mon appartenance au service du vingtième.

Il feignit d’ignorer l’amphore que je venais de caler à l’angle de deux murs et se plaignit de la qualité médiocre du bois utilisé pour la fabrication du codice : le montant central était fendillé et la fissure n’allait pas tarder à rejoindre l’orifice par lequel une ficelle reliait les deux parties. Il me demanda de ne plus m’approvisionner chez le marchand habituel, un artisan de Condate, dont le principal défaut à ses yeux était d’être gaulois. Selon lui, seuls les Grecs et les Romains savaient fabriquer des supports d’écriture dignes de ce nom, les Égyptiens à la rigueur. Tout en continuant de maugréer, il se leva, inspecta l’amphore, vérifia l’estampille, dont la seule lecture du nom le fit saliver, et enfouit la main dans les plis de sa toge. Il en sortit une bourse d’où il me délivra trois sesterces, d’un geste ample et généreux. Il en manquait un pour restituer le denier avancé, mais celui-ci ne vint pas et la bourse retourna sous l’étoffe. Ma position ne me permettait pas de contester son geste, ni même de suggérer une erreur ou un oubli de sa part. Il était coutumier du fait et me voler constituait chez lui un moyen commode de monnayer la protection qu’il m’offrait. Je n’arrivais pas à lui en vouloir. Sans le savoir, en m’engageant, il m’avait permis de trouver l’endroit idéal pour le trésor que j’étais en train de constituer sous ses yeux sans qu’il s’en aperçoive.

À sa demande, je m’assis devant la double tablette ouverte, pris le stylet et gravai les mots dans la cire. La rédaction de l’acte fut rapide et Talusius ne me fit rien changer après relecture. Il me demanda d’aller l’archiver immédiatement, ainsi que deux autres codices, après quoi je pourrais m’en aller voir la pièce de théâtre, qui était déjà commencée. Me gâcher le spectacle faisait aussi partie de son plaisir et je feignais la contrariété afin de ne pas l’en priver. Mais pour qui, comme moi, avait connu les soirées à écouter le barde Lauenos, lors de nos réunions annuelles au pays des Carnutes, nous conter les histoires épiques de nos ancêtres, le théâtre romain et ses débauches techniques me semblaient une pantomime grotesque.

Le soldat qui m’accompagna à la salle des dépôts était un brave garçon des Abruzzes, jovial et serviable, qui appréciait la vie en Gaule tout en cultivant la nostalgie du sol natal. Il parlait un latin dont les r roulaient sous sa langue comme un caracoulement et qu’il accentuait volontairement quand le regard de ses interlocuteurs se faisait condescendant ou réprobateur. Son accent lui avait valu une affectation dans l’aile la moins fréquentée du palais, en compagnie d’un personnel issu des provinces de l’Empire.

Il déverrouilla la porte des archives, alluma les mèches des lampes à huile disposées dans deux vasques en pierre alignées dans l’allée centrale et me demanda de le prévenir lorsque j’en aurais fini de mon classement. Il savait qu’il m’arrivait d’y rester plusieurs heures d’affilée et avait pris l’habitude de regagner son poste à l’entrée nord au lieu d’attendre devant la porte. J’avais sa confiance pour l’extinction des feux.

Des étagères en bois alignées sur plusieurs rangées autour de l’allée occupaient tout l’espace, divisé en trois parties : une pour les codices, empilés les uns sur les autres, une deuxième pour les tablettes de bronze, dont la gravure difficile limitait l’utilisation aux textes d’une haute importance, et la dernière, réservée aux papyrus, qui dépendait de deux autres rédacteurs et archivistes. Les documents étaient classés selon leur ordre d’arrivée.

Toute l’histoire des familles de Lugdunum se résumait à des dizaines de rayonnages alignés dans une grande salle de marbre. Combien de mémoires d’hommes aurait-il fallu pour entreposer toutes ces informations ? Je pensais aux milliers de vers que les druides nous avaient transmis pendant notre apprentissage. La fragilité de notre connaissance orale m’était apparue il y avait bien longtemps, quand, en 48, l’auguste empereur Claude avait interdit notre culte. J’avais juré devant les Dieux que cela ne se produirait jamais.

Je rangeai deux tablettes sur leur étagère puis j’ouvris la troisième en faisant sauter le cachet de cire et l’approchai de la lampe, en évitant de trop chauffer le bois. La chaleur ramollit la cire du codice, ce qui me permit d’effacer le texte à l’aide du côté plat de mon stylet. Je la déposai au sol afin de la laisser refroidir et tirai vers l’allée centrale une des étagères libres du fond, rendant accessible le carré de terrazzo attenant à la croisée des deux murs. Je délogeai le bloc de carrelage d’un coup de couteau et le déposai contre le mur, découvrant un vide de deux pieds3 de haut. Le système de chauffage, construit en même temps que le bâtiment, avait été arrêté pour ne pas nuire à la conservation des précieux documents. Mais la galerie était toujours présente et me servait de cache idéale. J’en tirai un coffre de plomb, déposé entre deux pilettes, et l’en sortit avec difficulté. Il allait falloir bientôt en introduire un nouveau dans le palais.

Une fois le coffre extrait, je revins près de la source de lumière, m’assis en tailleur et pris le codice. Un coup de stylet me confirma que la cire avait eu le temps de se solidifier suffisamment. Je priai Lug de me donner toute l’énergie mentale nécessaire pour parfaire ce travail. Il en allait de la survie de notre nation. Je gravai les deux tablettes sans prendre la moindre pause, sans aucune hésitation. Les mots, les phrases étaient en moi depuis si longtemps qu’ils ne demandaient qu’à jaillir comme un cheval sauvage. Je relus mon texte et fermai le codice en nouant solidement la ficelle : un passé romain venait d’être remplacé par le présent gaulois.

 

Une fois à l’extérieur du palais, je gagnai rapidement le théâtre où la représentation touchait à sa fin. Le sésame donné par Julianus me permit d’accéder aux premiers rangs des gradins du milieu, à peine plus hauts que les sièges réservés aux notables de Lugdunum, dont la plupart avaient déjà déserté leurs places. La distribution ne devait pas être d’une grande qualité. Mon voisin, maître d’une des corporations de nautes, m’expliqua qu’à la suite d’une scène qui lui était apparue fâcheuse pour sa réputation, le gouverneur avait ostensiblement quitté sa place, suivi des curateurs et de quelques décurions. L’acteur avait effectué une pantomime dans laquelle l’assemblée avait cru reconnaître une gestuelle imitant le premier magistrat, ce qui avait provoqué des réactions bruyantes et moqueuses et entraîné le départ de l’édile. « Le pauvre », avait conclu mon voisin, en imaginant le sort du comédien si celui-ci avait tardé à se sauver.

La pièce suivante, une farce improvisée, se faisait attendre. Le mur de scène était plus impressionnant encore que la vue qu’on en avait depuis l’extérieur : haut de trois étages, il était constitué de rangées de statues et de colonnes qui faisaient paraître les acteurs ridiculement petits. J’eus le temps de les compter plusieurs fois avant que la dernière saynète n’achève le spectacle sur une mise en scène dont raffolaient les Romains, à base d’effets spectaculaires, où des Dieux descendaient du ciel mus par des cordes liées à une machinerie sophistiquée. L’amphithéâtre retentit des clameurs de la foule à l’apparition de ces dei ex machina, et je dus en faire de même. Mon adhésion à l’Empire romain s’arrêtait aux limites de ma sécurité.

 

Le mistral s’était levé et m’accueillit d’une caresse ferme à la sortie de l’amphithéâtre. J’admirai un instant les lumières naissantes sur les rives et l’île des Canabae que le jour venait de délaisser, semblables aux étoiles du monde d’en haut, avant de plonger dans la rue qui menait au port, entre les maisons hautes et le mur d’enceinte. La foule, nombreuse, rendait difficile la progression des rares attelages qui s’y étaient aventurés. Une litière aux rideaux tirés, portée à bras d’hommes, la remonta à contre-courant. Elle était précédée d’un esclave qui faisait s’écarter avec difficulté les piétons sur son passage. Malgré leur bonne volonté, la densité humaine était telle, à mi-hauteur, que le véhicule dut s’arrêter et attendre quelques instants. Le rideau s’entrouvrit et je pus apercevoir deux formes sombres allongées. L’un des passagers semblait être un militaire de haut rang. L’absence d’escorte indiquait sa volonté de discrétion. Le théâtre s’étant vidé de ses derniers spectateurs, la rue se désengorgea rapidement de ses passants et permit au véhicule de reprendre sa route. Je le regardai s’éloigner et tourner en direction du palais.

La maison de ma logeuse, une citoyenne romaine veuve d’un des sévirs4 de la cité, se trouvait à flanc de colline, dans les derniers mètres de la pente, et donnait sur un quartier de commerces et d’entrepôts, une ville dans la ville, cosmopolite et animée, proche du port et dans laquelle je n’avais eu aucun mal à me fondre. L’entrée de ma chambre, bien qu’au premier étage, se faisait depuis l’extérieur et me garantissait une discrétion idéale. Je m’allongeai sur ma couche et laissai mon esprit se détendre, après avoir relu mentalement la page que j’avais gravée et qui révélait un des savoirs les plus secrets de mes maîtres druides. J’avais depuis longtemps abandonné toute forme de remords : j’avais enfreint l’interdiction de l’écriture pour que notre nation puisse survivre au colonisateur romain. Et cela, au cœur même de leur organisation. Je plongeai rapidement dans le lac des songes.

 

Un bourdonnement fendit l’armure de mon sommeil et s’amplifia, assourdissant, jusqu’à me réveiller. J’ouvris les yeux. La pièce était baignée d’une lumière ambrée teintée du rose d’une aube ensoleillée. Il fallait se lever. La nuit m’avait semblé si courte.

La foule était à nouveau dans la rue et martelait le pavé de ses semelles. Mais quelque chose clochait : dans mes années de fuite, j’avais appris à reconnaître les bruits de pas. Et ceux-ci étaient désordonnés et nerveux. Je ressentis la peur au-dehors. Une femme hurla, puis d’autres lui répondirent en écho. Des hommes aussi. Des cris semblaient fuser de toutes parts.

Mon instinct prit instantanément le dessus. Sans réfléchir, sans même sortir pour comprendre ce qui se passait, je pris ma besace, y fourrai du poisson sec et du pain, la bourse contenant tout mon pécule ainsi qu’un parchemin plié et mon précieux sac de lin. J’enfilai mes braies et une lacerne de laine au-dessus de ma tunique. Après un dernier regard furtif à la pièce, j’ouvris la porte et sortis. Dehors, il faisait encore nuit sur une partie du ciel. L’autre était recouverte d’un halo aussi rouge que le rideau de scène du théâtre, à la base duquel des flammes apparaissaient et disparaissaient entre les maisons des rues adjacentes.

Le feu semblait encercler le quartier. Des papillons de braise voletaient autour de moi et l’air piquait la gorge et les poumons. Un des autres locataires de la demeure fendit la foule avec difficulté pour me rejoindre. Il s’était rendu sur la hauteur afin de constater l’ampleur de l’incendie. Ses cheveux et son visage étaient noircis et il toussait et crachait à chaque respiration. L’homme avait entendu dire par un soldat que le feu s’était déclenché dans un entrepôt de tissus et de draps, mais un autre lui avait indiqué deux nouveaux départs de feu, tous à la périphérie du quartier oriental de la cité. Les secours étaient totalement débordés : aucun des foyers n’était plus sous contrôle. Seul le haut de la colline semblait avoir été épargné, mais les chemins d’accès étaient bloqués par la propagation des flammes. Je n’avais d’autre solution que de gagner le pont reliant la cité à celle de Condate.

Nous nous joignîmes à la foule qui grossissait à chaque intersection de rues, ce qui ralentit notre progression, jusqu’à l’arrêter à moins d’un demi-mille5 de la berge. L’attente se prolongea. Plus personne ne parlait depuis un long moment. Les regards se croisaient, entre inquiétude et épuisement. Mon voisin supposa que l’étranglement provoqué par la petitesse du pont allait rendre l’évacuation plus longue. Il s’empressa d’ajouter que celui-ci était suffisamment solide pour supporter le poids de centaines de piétons, comme c’était le cas les jours de marché de printemps ou lors des assemblées des Trois Gaules. Les autres acquiescèrent. Mais je connaissais suffisamment l’endroit pour savoir qu’aucune foule ne saurait être bloquée aussi longtemps à son passage. Il y avait autre chose et mon instinct, à nouveau, me poussa à agir.

Je quittai la rue principale et remontai à contre-courant une petite voie pavée qui s’arrêtait à une place. La fontaine fichée en son milieu était prise d’assaut par des hommes, civils et militaires mélangés, qui formaient une chaîne humaine afin de porter des seaux vers les proches maisons menacées. Je grimpai les marches qui aboutissaient à la terrasse surélevée d’une riche villa, elle aussi désertée. La chaleur de la fournaise était semblable aux morsures d’un soleil d’été. La lumière de l’incendie inondait la rive droite du fleuve et le pont était visible comme en plein jour. La foule compacte qui s’agglutinait à son entrée formait une tache sombre, mais, curieusement, la passerelle semblait presque désertée. Les piétons qui la traversaient se suivaient à distance les uns des autres. Je compris alors la nature de l’engorgement : installé à l’entrée de l’ouvrage, un groupe d’hommes en armes filtrait le passage. Aucun d’entre eux n’était un soldat romain.

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