La Passerelle

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L'histoire d'un homme dont la compagne est atteinte d'un cancer et qui se voit dépossédé par un rival.

Publié le : vendredi 7 novembre 2003
Lecture(s) : 114
EAN13 : 9782748121322
Nombre de pages : 121
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Avant la mortSylvain Fanet
Avant la mort
ROMAN' manuscrit.com, 2002
ISBN: 2-7481-2133-3 (pourle fichiernumØrique)
ISBN: 2-7481-2132-5 (pour le livreimprimØ)Avertissement de l Øditeur
DØcouvertparnotrerØseaudeGrands Lecteurs(libraires,revues,critiques
littØraires etde chercheurs),ce manuscritestimprimØ telunlivre.
D Øventuelles fautesdemeurentpossibles;manuscrit.com,respectueusede
lamiseenformeadoptØeparchacundesesauteurs,conserve,àcestadedu
traitement de l ouvrage, le texte en l Øtat.
Nous remercions le lecteur de tenir compte de ce contexte.
manuscrit.com
5bis, rue de lA’ sile Popincourt
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TØlØcopie : 01 48 07 50 10
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contact@manuscrit.comRE1 PARTIE
1.
Nous revenions, ClØlia et moi, d un long voyage
dansunpayslointain. Orlynousavaitaccueillisdans
la torpeur d aoßt, ses larges travØes et ses escalators
gorgØsd unefouleestivale,inerte. NousnousØtions
engouffrØs à l intØrieur d’un taxi mal climatisØ et,
tandisquelechauffeurcheminaitauhasarddesrues
edu 14 , Paris avait tranquillement repris possession
de nous.
A l heure du crØpuscule, nous nous tenions de-
vantlaportedel appartement,nosvalisesàlamain.
Un infime filet d air parcourait la rue du Dragon,
dØserte, et montait jusqu nous par l Øtroit coli-
ma on de l escalier de bois. On entendait, quelque
part, comme le doux frØmissement d un accordØon.
J’usais ma patience à chercherletrousseau declefs,
pestant, jurant, fouillant et refouillant dans mes
poches encombrØes lorsque ClØlia avait ouvert la
lettre.
2.
Decetinstant,dumomentdecegeste-l acteano-
din, presque insignifiant, de dØcacheter une enve-
loppe-,notrecouplesemblatanguer,telleunetoupie
7Avant la mort
prise de vertige, tel un homme fort perdant l Øqui-
libre, irrØsistiblement.
A premiŁre lecture, la lettre, de simples rØsultats
d analyse,paraissaitsansappel. Justequelquescom-
mentaires, que nous lßmes et relßmes dans l espoir
qu ils fussent plus sibyllins, qu ils nous deviennent
Øtrangers. Mais nous eßmes beau nous dissimuler
quelques minutes derriŁre un silence prudent, l Øvi-
dence Øtait l : ClØlia Øtait perdue, elle le savait, je
le savais.
3.
Nous nous effondr mes sur le canapØ du salon.
Des mouches volaient entous sens dans la piŁce sa-
turØed air,auloinsonnaitl alarmed unevoiture. Je
fermai les yeux. Notre fatigue, à prØsent, allait bien
au-del de l Øpuisement du vol, des longues heures
de voyage : nous Øtions abattus, vidØs par ce seul
instant, ces minutes de malheur.
Lorsquel’alarmeenfinsefuttue,qu unimmense
aplat de silence eßt soudain recouvert la ville en-
tiŁre, je tendis l’oreille. De nouveau je percevais
les sourdes respirations de l appartement, ses cra-
quements, ses bruissements divers, tout ce ronron-
nementquiredevenaitfamilier,aprŁsplusd unmois
d absence. Je crus sentir que cette prØsence se si-
gnalait à nous avec une profonde, une dangereuse
acuitØ. J eus conscience que je respirais avec peine
et ma main, hØsitante, prit celle de ClØlia. Dehors,
un chien aboya et l on entendit son ma tre le gron-
der, d une voix sŁche et sØvŁre.
PlustardjemelevaietsuggØraid appelerKonrad,
notre ami mØdecin.
8Sylvain Fanet
4.
Unedemi-heureplustard,ilØtaitfaceànous,dans
l’appartementauxpersiennescloses,aumilieudusa-
lon encombrØencore de nos bagagesetdenosvŒte-
ments Øpars sur le canapØ et les fauteuils sombres.
Je vis que son visage Øtait rouge et sa mine, fati-
guØe, laissait penser qu il avait bu. Je lui tendis la
lettre, il s appuya contre la bibliothŁque. Je fermai
les yeux tandis qu il parcourait la feuille d analyse
et,quandjelesrouvris,jepuslevoirfroncerlessour-
cils, son visage contractØ dans une mimique assez
laide. D un geste hasardeux, il posa ses lunettes sur
la table, poussa un bref soupir, lourd de sens. Je sus
qu ilnenousmentiraitpas,queceladevenaitmŒme
hors de propos. Un dr le de silence envahit de nou-
veau la piŁce, et nous fßmes là tous trois, impuis-
sants,nesachantquefaire,stoppantnettoutmouve-
ment et croyant suffoquer.
Le lendemain, ClØlia fut hospitalisØe. Les mØde-
cinsdiagnostiquŁrentuncancerdupancrØasetcom-
mencŁrent sur le champ une chimiothØrapie.
5.
Jecessaid existerlesjourssuivants. PlongØdans
une sorte de coma sans saveur, hØbØtØ, je vis les
heuresenfler,sedilater,etletempsdevenircettesub-
stancemolleàlaquelleriennem attachaitvraiment.
Je flottais, absent.
On m’avait, provisoirement, interdit la visite de
ClØlia. Alors je demeurais enfermØ dans l apparte-
ment de la rue du Dragon, reclus derriŁre les per-
siennes quinemeprØservaient guŁre de la canicule.
Je ne vis personne. L’idØe, d’ailleurs, ne m en vint
pas à l esprit et je restai l , statique, incapable de
9Avant la mort
fixer mon attention sur quoi que ce fßt. Un flou cir-
culaireirradiaitmoncerveauetjedusm accoutumer
à ce doux Øtat de flottement, d’oø la douleur n Øtait
pas absente mais simplement diffuse.
Je vis des couleurs, comme de repoussants
crayonnØs qui emplissaient tout l espace, se heur-
taient aux parois, aux murs, aux plafonds, et
s emmŒlaient les uns aux autres en d Øpaisses
masses brunes aux motifs inconnus. Leur vision
parfois me donnait la nausØe et mes yeux grand
ouverts n Øtaient plus qu un miroir, au-del duquel
respirait une jungle allogŁne, mena ante.
Les quelques notes d un accordØon - ce-
lui-là-mŒme que nous avions entendu à notre
retour− furent le seul son venu de l’extØrieur, une
sourdemØlancolie quitintcompagnieà mondØlire.
6.
PuisNoØmierevint. Sonvisagefutsoudainl de-
vantmoi,inondadelumiŁrelesmultiplesinterstices
detØnŁbres,coagulal ensembledemesgestesende
douces paroles apaisØes.
A mon beau-frŁre qui la ramenait de province je
ne trouvai rien à dire. Je le raccompagnai puis lui
serrai indiffØremment la main. J entendis son pas
se perdre dans l’Øtroite spirale de l escalier. Je fer-
mailaporte. Lorsquejemeretournai,NoØmiesete-
nait dans le hall, m observant. Ses petits yeux verts
m ØveillŁrent de quelques Øtincelles. J esquissai un
sourire. Elle me regarda encore, sans le moindre
mot, puis enfin elle ouvrit la bouche et rØclama un
verre d’eau. Lorsqu elle l eut bu, elle poussa un lØ-
gercriets Ølan aencourantjusqu sachambre. Je
posai le verre sur l Øvier et le tins longtemps entre
mes mains : au moins, quelqu un vivrait ici.
10Sylvain Fanet
7.
Je dus bient t partager mon temps entre elles
deux. Car on m autorisait maintenant à voir ClØlia.
De brŁves visites, limitØes à quelques heures de
l’aprŁs-midi. Il importait, me dit-on, qu elle fßt
mØnagØe, que son entourage fßt pour elle un appui,
un rempart contre la maladie.
8.
Je feignis d organiser ce chaos. Dans l univers
dØcalØdesachambre,jeconsacraidelongsmoments
à jouer avec NoØmie ou dehors, dans les allØes gor-
gØes de chaleur du Luxembourg, lorsque son visage
poupons humectaitd unesueurinodore. Jepouvais
l’observer. Sa na vetØ, son innocence semblaient
terriblement ØphØmŁres. En apnØe, je m enfouis-
saisdanssonâme,commeautraversd unsous-bois,
scrutant ce bref horizon mental, m imaginant le cir-
conscrire, m’en rendre ma tre. Elle m Øchappait ce-
pendant, courant en tous sens, riant dissimulØe der-
riŁre un arbre, une chaise, sous l oeil clØment de
femmes au sourire de miel.
Ilmesemblaitparfoisquemafillesauraitaffron-
terlamaladie,qu elles avanceraitverslamortavec
ce voile magique de l inconscience, calme et pure.
Maisquesaisissait-elleaujuste? Laquestionm ob-
sØda,commesidanslarØponsedutrØsideruneforme
de vØritØ, une sagesse qui, à sa fa on, altØrerait le
cours des choses.
Or,cequeressentaitNoØmie,c Øtaitl absencede
sa mŁre, un vide qu elle comblait par une agitation
permanente, un Øtat d effervescence inhabituel. Et
souvent je dus m employer à la calmer, à l apaiser
tout en masquant ma propre nervositØ.
11Avant la mort
9.
Ensemble nous montions sur mon vieux scoo-
ter jaune et glissions jusqu l h pital Saint-Louis.
Longeant en de brefs instants lØgers le canal Saint-
Martin, nous tendions le cou en riant, en quŒte de
quelques grappes d air frais. Je poussais d absurdes
grognements, faisais le singe, et NoØmie m imitait,
ses mains cramponnØes à ma ceinture. Descendue
du scooter, elle devenait plus soucieuse et, dans le
large ascenseur blanc, je sentais sa main se dØrober,
fØbrile.
Une fois dans la chambre, nous nous avancions
gauchement et NoØmie s approchait à pas lents de
ClØlia, montait sur le lit et l embrassait avec prØ-
caution, presque à rebours. C’Øtait tout. Jamais
nous ne la v mes ouvrir la bouche, dØambuler dans
lachambre. Ellerestaitlàimmobile,simpleobserva-
trice. Etcesilence,sicontraireàsonagitationperpØ-
tuelle,nousplongeait,ClØliaetmoi,dansunprofond
embarras.
Nous repartions. Je ramenais NoØmie jusqu’à la
rue du Dragon, la confiais à cette jeune fille qui
la gardait, puis je faisais demi-tour et remontais en
scooterversl h pital. Jereprenaisl ascenseurblanc,
montais jusqu au cinquiŁme Øtage et me glissais de
nouveau dans l univers aseptisØ de la chambre 123.
Le plus souvent, ClØlia s Øtait assoupie.
10.
Visage dØvoilØ à l’aube, la peau laiteuse du cou,
des Øpaules dØnudØes. Sous l oreille droite, une
longuecicatricequisedissipedanslestØnŁbres. Les
murmuresdissonantsduventdanslespeupliers,plus
bas.
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