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La Perfection du tir

De
182 pages
En pleine guerre civile, la double quête d'un sniper cherchant à atteindre la perfection dans son “art” et le bonheur dans l'amour qu'il veut imposer à Myrna, une toute jeune domestique.
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LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Tout est dans la concentration. Tout est dans la patience, le calme, la maîtrise du souffle. Les bons jours, un seul tir réussi – mais alors un tir parfait – suffit à lui donner la joie du travail accompli. Alors, le narrateur redescend de ce toit d’immeuble où il s’était embusqué pour tuer – dans cette ville sans nom, de longue date livrée à la guerre civile –, et il rentre chez lui, retrouver sa mère à demi folle. Puis survient Myrna, une jeune fille de quinze ans embauchée pour “garder” la mère malade. Myrna dont la naissante féminité devient pour lui un objet de fascination, un rêve d’amour – l’autre chemin vers la “perfection” ? Mathias Enard décrit avec une saisissante empathie la psyché de son héros, complexe et perturbée. Le réalisme et la paradoxale poésie de s a langue reflètent la cruauté d’un monde abandonné au mal, sans autre bonheur que l’excellence dans l’art d’imposer inexorablement la loi de la force.
MATHIAS ENARD
Né en 1972, Mathias Enard a étudié le persan et l’arabe et fait de nombreux séjours au Moyen-Orient. Il vit à Barcelone.La Perfection du tirest son premier roman. © ACTES SUD, 2003 ISBN 978-2-330-07429-6
Mathias Enard
La Perfection du tir
roman
ACTES SUD
J’aimerais que ma vie ne laissât après elle d’autre murmure que celui d’une chanson de guetteur, d’une chanson pour tromper l’attente. Indépendamment de ce qui arrive, n’arrive pas, c’est l’attente qui est magnifique. A. BRETON,L’Amour fou, III.
Le plus important, c’est le souffle. La respiration calme et lente, la patience du souffle ; il faut d’abord écouter son propre corps, écouter les battements de son cœur, le calme de son bras, de sa main. Il faut que le fusil devienne une partie de soi, un prolongement de soi. Avant même la cible, l’important c’est soi-même. Il faut organiser l’espace, qu’on se trouve sur un toit, derrière une fenêtre, n’importe où, il faut le contrôler, le faire sien. Rien de plus ennuyeux que le passage d’un chat dans son dos, ou l’envol d’un oiseau. Il faut être soi et rien d’autre, l’œil dans la lunette, le bras métallique tendu vers la cible, pour la rejoindre. Depuis mon toit je parcours les trottoirs, j’explore les fenêtres, j’observe les gens vivre. Je peux les rejoindre d’une pression sur la détente. Ce n’est pas simple, bien au contraire, c’est un métier difficile qui demande précision et concentration. Les gens pensent uniquement au coup de feu et au résultat du tir. Ils ne savent pas que j’ai écouté les battements de leur cœur à travers le mien, que j’ai retenu toute émotion, que je me suis arrêté de respirer, juste avant de presser la détente, comme on dit, mais je ne presse rien, au contraire, je libère un chien de métal qui vient frapper un point de percussion qui enflamme une poudre qui propulse un projectile jusqu’à douze cents mètres et qui vous tue. Ou pas. Parfois on a beau faire le plus beau tir du monde il y a des imp ondérables, des obstacles qui se dressent entre vous et la cible à atteindre ; une rafale de vent p eut faire trembler imperceptiblement l’arme du tireur, un bruit dans la rue vous distrait, une exp losion ou le bruit d’une voiture vous surprend. Mais le tir lui-même n’est jamais en cause. Je ne tire qu’à coup sûr. Je tire peu. Certains jours je fais tomber un oiseau dans la rue après l’avoir observé tourner en l’air pendant une heure, le temps de me préparer, de prévoir ses déplacements, de com prendre les mouvements de la masse d’air sous ses ailes, de jauger sa distance, son vol. Généralement je vise l’aile et je le regarde tomber en tournant, ou alors j’essaie de frôler l’oiseau sans le toucher, de l’effleurer d’un coup de feu. Et il tombe tout pareil. Quand ils sont assez haut certains se reprennent avant d’atteindre le sol, mais la plupart sont choqués et s’écrasent. C’est un bon entraînement. Personne ne tire aussi bien que moi, parce que je tire peu. Jamais plus de dix cartouches par jour. Non pas que je me sois fixé une limite. Simplement, je ne tire jamais qu’à coup sûr. Tout le travail est avant. Je ne sais pas pourquoi, mais je me souviens de tous mes tirs. Je ne les confonds pas, ils sont tous différents. Je ne choisis que les difficiles. Au départ, quand j’étais débutant, je jouais comme tout le monde, mais c’était pour cacher ma médiocrité. Je ne choisis que les tirs difficiles parce que le plaisir est plus grand. Ceux qui ne comprennent pas et tirent sur tout ce qui bouge sont des idiots.
*
J’ai l’impression que je tire depuis toujours, pourtant cela fait à peine trois ans et quand je repense à mes débuts j’ai honte. Tout s’apprend. Mon premier tir, ce fut un homme au volant d’un taxi, au début de la guerre. J’ai cru l’avoir touché, car la voiture est allée droit contre un mur. J’ai attendu au cas où le conducteur descendrait, je tremblais, je bougeais mon fusil dans tous les sens pour voir si quelqu’un arrivait pour le secourir, j’ai envoyé deux balles au hasard dans la portière avant gauche, évidemment il ne descendait pas et personne n’approchait. J’en avais les larmes aux yeux, je ne savais pas quoi faire, je ne voyais même pas l’homme saigner à cause du toit de la voiture qui me bouchait la vue, j’ai commencé à paniquer, sur mon immeuble à cinq cents mètres. C’est l’effet de la lunette. J’avais l’impression d’être là-bas et je n’étais plus moi-même. Je ne savais plus si j’étais celui qui tirait ou celui sur lequel on tir ait. J’avais peur, j’étais rivé à mon fusil à m’en dessiller l’œil. Pour plus de difficulté il y avait une maison assez haute à droite de la voiture, elle me cachait la portière du passager. Quelqu’un d’autre s’est approché soudain en courant vers mon angle mort, j’ai tiré par réflexe dans le mouvement et évidemment je l’ai manqué et j’ai atteint la voiture, parce que je n’avais pas encore compris que dans le viseur on évalue mal les distances qui séparent les objets. J’ai été obligé de recharger et j’ai perdu de vue la scène ; comme je n’avais pas
bien fait attention à l’endroit où je visais j’ai mis une bonne minute à retrouver la voiture entre les immeubles, à cause de la panique. Je transpirais, il faisait chaud, c’était l’été, le début de la guerre, et la sueur qui me coulait du front m’empêchait de voir dans la lunette. Quand j’ai retrouvé l’endroit j’ai attendu un quart d’heure mais person ne n’est sorti du mauvais côté de la voiture. J’étais frustré, je ne savais pas si l’homme était mort, si c’était moi qui l’avais tué ou l’accident. C’est à ce moment-là que je me suis dit que j’étais un lâche, parce que j’avais choisi le tir le plus difficile, un homme aux trois quarts couvert dans une voiture en mouvement. Au fond je crois que je voulais lui laisser sa chance, ce qui est une lâcheté. Soit on tire, soit on ne tire pas. Il faut choisir, ou alors on est un lâche. Mais ça, je ne l’ai compris que plus tard.
*
Dans le silence, j’observe la ville. Il faut aller jusqu’au bout. Peu savent le faire. Ils s’arrêtent en chemin, parfois sans le vouloir, saisis dans le creux de la mire par une ultime intuition. Tous voient le sang et la douleur sans comprendre qu’il y a quelque chose d’autre, un mystère tremblant comme un seuil, une passerelle de corde que le vent balance doucement. Je me tiens là, dans cet instant. Je vis dans l’intervalle, entre l’action sur la détente et l’arrivée du projectile. Je m’évanouis dans l’air, entre moi et un autre, souverain. Cette disparition est féconde. C’est un plaisir immense, il faut être digne de lui, savoir le faire venir. Quand je la regardais, je savais qu’au fond elle avait peur. Elle ne voyait que le résultat du tir, la mort et tout ce qui s’ensuit. Mais tout le monde meurt, qu’y puis-je ? Maintenant je sens son pouls moins fort et moins précisément que derrière ma lunette, je n’ai contre moi que son corps et elle enfuie, son visage trop proche disparaît presque. Elle ne peut imaginer la tension, la force, le désir, derrière l’arme. Elle ne comprend pas. C’est peut-être le destin des grands artistes, d’être incompris. Je n’en sais rien. Au début de la guerre j’avais ce fusil russe qui ne me plaisait pas vraiment, mais c’était le seul qu’on m’avait trouvé. Je ne savais même pas bien aj uster le cran de hausse, j’avais du mal à toucher une cible immobile à cent mètres, c’est dire. Mais je suis intelligent, alors j’ai appris. J’ai réglé ce sale fusil peut-être deux cents fois avant de comprendre. Et puis après un ou deux mois, quand les combats se sont généralisés et qu’ils ont vu que j’étais un tireur extraordinaire, ils m’ont donné une vraie arme. En échange, l’officier qui me l’a apportée m’a demandé de tuer quelqu’un qui soi-disant draguait sa femme, une grosse dame dont personne de sensé n’aurait voulu. Un beau tir, avec le vieux russe parce que le nouveau n’éta it pas encore réglé. Je lui ai mis en pleine poitrine, juste sous l’épaule gauche, devant sa porte. A l’époque, mes seuls amis étaient mon fusil, la mer et Zak, par ordre d’importance. La mer, je passais des heures à la regarder depuis mon toit. Pourtant je ne suis pas un romantique, mais elle m’a toujours beaucoup plu. Elle change de couleur, elle bouge ou reste immobile. Par exemple le premier été de la guerre elle n’a pas bougé du tout, c’est à peine si elle ondulait de temps en temps. Elle était d’un bleu aveuglant toute la journée et même la nuit on ne l’entendait pas. Une fois nous sommes allés nous baigner sur les rochers en bas du phare, Zak et moi, de nuit, l’eau était presque aussi chaude que l’air. C’était comme être dans une salle de bains. On bombardait la montagne et, nous, nous étions dans l’eau, nous faisions la planche en profitant du spectacle. On n’est pas restés trop longtemps, parce qu’on avait peur de se faire tirer dessus par erreur comme des idiots à poil dans l’eau. Mais c’était bon, on pouvait presque imaginer qu’il faisait frais en sortant. Après on est revenus vers le front et je suis remonté sur le toit. Je suis resté pour ainsi dire tout l’été dehors, ma mère ne m’a vu qu’une ou deux fois. Elle était déjà à moitié folle, elle ne se rendait compte de rien. Juste elle me demandait s’il en restait encore à tuer. La voisine qui s’occupait d’elle avait peur de moi et j’aimais bien ça. Elle me traitait d’assassin. Pour qu’elle se taise, il suffisait que je la regarde droit dans les yeux en frappant deux coups sur le métal de mon fusil avec ma chevalière. Tac tac. Tais-toi. Tu ne sais rien. Tu as besoin de moi pour te défendre. C’était ce que disait mon fusil. Tu me détestes mais tu es obligée de me supporter. C’e st la guerre, faut-il que je te le répète ? Tu préférerais que ce soit quelqu’un d’autre, un inconnu qui soit là-haut sur le toit à te regarder dans sa lunette ? Pense à moi comme à un ange gardien. Elle avait de plus en plus peur. Elle disait qu’elle avait entendu qu’on tirait même sur les enfants dans les cours d’école. “Pas moi”, j’ai menti. Je ne sais pas pourquoi j’ai menti, d’ailleurs. Mais c’était le début et personne n’avait encore compris que tout avait changé définitivement.
Avec Zak, nous en avions pourtant déjà vaguement l’intuition. Surtout lui. Il était entré dans la guerre d’un coup, sans hésiter, comme on se jette à l’eau. Il fallait le voir aux barrages, fier comme un coq. Il arrêtait les véhicules avec un air supérieur, d’un geste du fusil ; il gardait toujours dans la poche une antenne de radio de voiture qu’il dépliai t comme un fouet pour en cingler les récalcitrants. Son côté frimeur m’énervait un peu, surtout avec les femmes – dès qu’il en arrêtait une il devenait ridicule, comme un paon ou un coq de pacotille. Pour moi, les barrages étaient une vraie corvée qui m’éloignait du tir et de la guerre. Bien sûr, c’était nécessaire, il fallait bien montrer que l’ordre, c’était nous, les combattants et que nous assurions la sécurité. Mais c’était une perte de temps énorme, épuisante, au milieu de la circulation, en plein soleil, on s’énervait et on finissait par passer nos nerfs sur un pauvre type qui n’avait pas ses papiers, par le passer à tabac à l’arrière d’un camion ou, si Zak était dans un bon jour, par emmener un “espion”, un sac sur la tête, faire un tour dans un sous-sol d’où il ne ressortait pas. J’admir ais le savoir-faire de Zak comme le débutant ignare prend tout ce qu’il voit pour une œuvre d’art. Il avait quatre ans de plus que moi, c’était normal.
*
Le 7 août, j’ai fêté mes dix-huit ans. Il y avait un cessez-le-feu, je crois, mais pas pour moi. Je tirais un peu moins parce que je devenais meilleur, c’est tout. De toute façon, le cessez-le-feu, tout le monde savait que c’était pour rire, juste pour gagner du temps. Moi je restais sur mon toit. La nuit, je prenais une bouteille d’alcool et un paquet de cigarettes. Dans le noir on tire très peu, bien sûr, mais je voyais les formes des combattants en bas, et je surveillais la ville. Je cherchais des ombres. La meilleure heure, c’est l’aube. La lumière est pa rfaite, pas trop aveuglante, il n’y a pas de reflets. Les gens se lèvent dans un nouveau jour et se méfient moins. Ils oublient pendant une seconde ou deux que leur rue est en partie visible depuis nos immeubles. C’est à l’aube que j’ai fait certains de mes meilleurs tirs. Par exemple cette dame qui avait l’air toute joyeuse de sortir de chez elle, avec sa jolie robe et son panier. Je l’ai eue dans la nuque, elle est tombée d’un coup, comme une marionnette, les fils coupés. Ça c’était au début, les gens n’avaient pas encore l’habitude. Par la suite les tirs sont devenus des choses normales, on savait où passer, où se trouvait le danger. Tout comme si je contrôlais une partie de la ville. C’était à la fois gratifiant et frustrant, parce que les tirs devenaient de plus en plus difficiles ; du coup, je devais m’isoler des copains et passer plus de temps à m’entraîner. D’une certaine façon c’était tant mieux, parce que je commençais à en avoir assez des barrages et des interminables parti es de cartes à la permanence. L’officier qui m’avait donné le fusil me laissait le champ libre, les camarades ne posaient pas de questions ; Zak passait de temps en temps me voir sur mon toit, pou r m’apporter un sandwich ou juste pour bavarder un moment. Il était un peu jaloux, je crois, parce qu’il a toujours été mauvais tireur. Il était incapable d’atteindre une cible fixe à cinquante mètres. Son truc à lui, c’était le corps à corps, le couteau, les poings. Il faut connaître ses point s forts et ses faiblesses pour faire un bon combattant. Zak était un des meilleurs pour les embuscades. Tout le monde l’admirait.
*
C’est à ce moment-là, au beau milieu de l’été, que ma mère est devenue définitivement folle. Elle sortait toute nue sur le balcon, elle criait toutes les nuits. Elle ne se lavait plus parce qu’elle avait peur de l’eau. La voisine ne voulait plus venir par ce qu’elle la griffait et lui faisait la vie impossible. Chaque soir elle mettait tous les meubles de l’appartement devant la porte d’entrée, elle faisait glisser d’abord la commode sur le carrelage, puis le canapé, les chaises. Une fois j’ai voulu rentrer vers minuit et j’ai été obligé de passer par le balcon. Son état empirait chaque jour. Elle ne pouvait même plus se nourrir seule. Elle faisait des choses très étranges, comme balayer pendant quatre, cinq heures le même morceau de carrelage, en suivant les motifs imprimés sur les dalles. Ou alors un jour elle se souvenait qu’il fallait qu’elle fasse la cuisine et elle mettait des casseroles sur le feu sans rien dedans. J’ai été obligé d’inte rdire à l’épicier de lui vendre quoi que ce soit, parce qu’elle achetait par exemple cinq kilos de lentilles qu’elle laissait cuire sans eau jusqu’à ce que la fumée et l’odeur fassent venir la voisine. J’ai bien pensé à la tuer, pour en finir, mais je n’ai pas vraiment essayé. On aurait dû l’envoyer à l’asile, mais c’était la guerre, alors il y avait plus de fous que jamais et pas de places.
C’est comme ça que j’ai rencontré Myrna. Je l’avais déjà vue parce qu’elle était du quartier, mais je ne la connaissais pas. C’est l’épicier qui m’a dit : — Tu devrais prendre quelqu’un chez toi, pour ta mè re. Quelqu’un qui soit là tout le temps, parce qu’elle va finir par faire une catastrophe. Je ne voyais pas trop quel genre de catastrophe, mais j’ai dit : — Oui, peut-être. Mais je ne vois pas qui accepterait. Elle est folle, c’est pas drôle. Et je ne peux pas payer beaucoup. — Il y a Myrna. Elle n’a plus personne. Elle cherche un travail. — Qui c’est ? — La fille de l’électricien. Je connaissais l’histoire de l’électricien, comme tout le monde, mais je ne savais pas qu’il avait une fille. Il avait été cueilli par un obus de mortier dans sa boutique quelques semaines auparavant. On avait retrouvé un mélange de débris humains, de radios, de télévisions à moitié calcinés. — Elle n’est pas mariée ? — Elle a quinze ans, au plus. Au début je ne savais pas quoi penser, parce qu’une jeune fille de quinze ans pour s’occuper de ma mère et vivre chez moi, le quartier allait en parler. Mais en même temps ils avaient tous peur de moi parce qu’ils savaient que j’étais un combattant. D’abord, j’ai laissé de côté l’histoire de Myrna, plus par flemme qu’autre chose. Je passais deux ou trois fois par jour à la maison pour voir comment allait ma mère, et c’est tout. Je ne savais pas comment faire pour qu’elle s’alimente. Elle maigrissait à vue d’œil. Et elle refusait de me par ler. Elle ne se souvenait pas très bien de qui j’étais, je crois. Il faut dire que j’étais toujours habillé en kaki, à l’époque. Avec la cartouchière et tout. Comme armes je portais juste un automatique et un couteau. Il valait mieux être armé tout le temps, on ne savait jamais ce qui pouvait se passer. Et puis c’était comme un uniforme : si vous portiez une arme bien en vue, alors vous étiez un soldat. La plupart des combattants avaient une kalachnikov, mais moi non. D’abord parce que ça tire mal et que le revolver, ça fait important. Officier, en quelque sorte. Le problème de mon fusil, c’est qu’avec le pied, la lunette, les jumelles, il est encombrant. Donc c’est vers la fin de l’automne que je me suis décidé à prendre quelqu’un pour s’occuper de ma mère, parce que j’avais trop de travail. Les combats avaient repris sur le front, surtout la nuit, et il y avait de beaux tirs à faire. J’avais trouvé un cache-flamme américain qui s’adaptait sur mon fusil, et j’étais invisible dans le noir. C’est mauvais pour la précision, mais on ne tire jamais bien loin, la nuit. Je cherchais des ombres, j’attendais qu’elles tirent et j’éteignais tout de suite leur rafale d’une seule cartouche. C’est fou ce que ça é claire un fusil d’assaut. Les types ne comprenaient rien, ils étaient dans le noir à couvert et se faisaient tout de même descendre. Le jour, les rues, les passants ; la nuit, les mais ons détruites et abandonnées, les ombres. Je n’avais pas le temps de passer à la maison, et ma mère m’inquiétait un peu, de temps en temps, je me demandais quel bordel j’allais trouver en rentra nt. Lorsqu’on fait un travail physique et intellectuel à la fois, où on est sous tension tout le temps, on a besoin de se reposer quand on rentre chez soi, sans être obligé de rattraper les conneries d’une folle qui ne vous reconnaît qu’une fois sur deux. Et puis, j’avais bien conscience qu’elle devait se sentir seule, et que sans personne à qui parler la situation ne pouvait qu’empirer. Surtout que les voisins commençaient à en avoir assez. Donc après une semaine épuisante (il y avait des or ages, nous étions à moitié trempés tout le temps) je rentre à la maison. J’avais pris des précautions de base en partant, débranché et fermé la bouteille de gaz, etc. L’eau n’était pas un problèm e, parce qu’il n’y en avait pas beaucoup et qu’elle en avait une peur bleue. Je rentre, et je ne trouve personne. Je ne sais pas pourquoi, mais la première chose à laquelle j’ai pensé, c’est qu’elle était morte. Il n’y avait personne et pas de désordre particulier, et je me suis dit qu’elle était morte dans la semaine. Comme j’étais réellement épuisé je me suis allongé sur le lit et je me suis endormi tout de suite, tout habillé. Ils pouvaient bombarder tout ce qu’ils voulaient, je dormais. Je me suis réveillé bien douze heures plus tard. J’avais faim alors je suis descendu manger quelque chose, et c’est l’épicier qui m’a crié en passant : — Hé, ta mère est à l’hôpital. — Elle est morte ? j’ai demandé. — Quoi ? non non, pourquoi ? Elle va bien je crois. Demande à tes voisins. Bon, voilà autre chose. Je devais retourner travailler le soir même. Je suis passé à la permanence pour dire que je ne viendrais pas parce que ma mère était à l’hôpital, je suis allé demander aux