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Extrait de la publication
Albert Cam us
LA P ES TE
(1947)
Table des m atières
I .................................................................................................4II ..............................................................................................70III .......................................................................................... 173
IV............................................................................................191
V ............................................................................................270
À propos de cette édition électron ique ................................. 314
Extrait de la publication
Il est au ssi raison n able de représen ter un e espèce d’em pr ison n em en t par un e autre que de représen ter n ’im porte quelle chose qui existe réellem en t par quelqu e chose qui n ’existe pas. DANIEL DE FOE.
– 3
I
– 4
Les curieux évén em en ts qui fon t le sujet de cette chron ique se son t produits en 194., à Oran . De l’avis gén éral, ils n ’y étaien t pas à leur place, sortan t un peu de l’ordin aire. À prem ière vue, Oran est, en effet, un e ville ordin aire et rien de plu s qu’un e pr é-fectu re fran çaise de la côte algérien n e. La cité elle-m êm e, on doit l’avouer, est laide. D’aspect tran quille, il faut quelque tem ps pour apercevoir ce qui la ren d différen te de tan t d’autres villes com m erçan tes, sous toutes les latitudes. Com m en t faire im agin er, par exem ple, un e ville san s pigeon s, san s ar bres et san s jar din s, où l’on n e ren con tre n i bat-tem en ts d’ailes n i froissem en ts de feuilles, un lieu n eutre pour tout dire ? Le ch an gem en t des saison s n e s’y lit qu e dan s le ciel. Le prin tem ps s’an n on ce seulem en t par la qualité de l’air ou par les corbeilles de fleu rs qu e des petits ven deu rs ram èn en t des ban lieues ; c’est un prin tem ps qu’on ven d sur les m ar ch és. Pen -dan t l’été, le soleil in cen die les m aison s trop sèches et couvre les m urs d’un e cen dre grise ; on n e peut plus vivre alors que dan s l’om bre des volets clos. En autom n e, c’est, au con traire, un dé-luge de boue. Les beau x jours vien n en t seulem en t en hiver. Un e m an ière com m ode de faire la con n aissan ce d’un e ville est de ch erch er com m en t on y travaille, com m en t on y aim e et com m en t on y m eurt. Dan s n otre petite ville, est-ce l’effet du clim at, tout cela se fait en sem ble, du m êm e air frén étique et ab-sen t. C’est-à-dire qu’on s’y en n uie et qu’on s’y applique à pren -dr e des habitudes. Nos con citoyen s travaillen t beau coup, m ais
– 5 Extrait de la publication
toujours pour s’en richir. Ils s’in téressen t surtout au com m erce et ils s’occupen t d’abord, selon leur expression , d e faire des af-faires. Naturellem en t ils on t du goût aussi pour les joies sim ples, ils aim en t les fem m es, le cin ém a et les bain s de m er. Mais, très raison n ablem en t, ils réserven t ces plaisirs pour le sam edi soir et le dim an ch e, essayan t, les autres jours de la se-m ain e, de gagn er beaucoup d’argen t. Le soir, lorsqu’ils quitten t leurs bureaux, ils se réun issen t à heure fixe dan s les cafés, ils se prom èn en t su r le m êm e boulevard ou bien ils se m etten t à leurs balcon s. Les désirs des plu s jeun es son t violen ts et brefs, tan dis que les vices des plus âgés n e dépassen t pas les association s de boulom an es, les ban quets des am icales et les cercles où l’on joue gros jeu sur le hasard des cartes. On dira san s doute que cela n ’est pas particulier à n otr e ville et qu’en som m e tou s n os con tem porain s son t ain si. San s doute, rien n ’est plus n aturel, aujourd’hui, que de voir des gen s travailler du m atin au soir et choisir en suite de per dre au x cartes, au café, et en bavardages, le tem ps qui leu r reste pour vivre. Mais il est des villes et des pays où les gen s on t, de tem ps en tem ps, le sou pçon d’autre chose. En gén éral, cela n e ch an ge pas leur vie. Seulem en t, il y a eu le soupçon et c’est toujours cela de gagn é. Oran , au con traire, est appar em m en t u n e ville san s soupçon s, c’est-à-dire un e ville tout à fait m odern e. Il n ’est pas n écessaire, en con séqu en ce, de pr éciser la façon don t on s’aim e ch ez n ous. Les h om m es et les fem m es, ou bien se dévor en t ra-pidem en t dan s ce qu’on appelle l’acte d’am our, ou bien s’en gagen t dan s un e lon gue habitud e à deux. En tre ces ex-trêm es, il n ’y a pas souven t de m ilieu. Cela n on plus n ’est pas origin al. À Oran com m e ailleu rs, faute de tem ps et de r éflexion , on est bien obligé de s’aim er san s le savoir. Ce qui est plus origin al dan s n otre ville est la difficulté qu’on peut y trouver à m ourir. Difficulté, d’ailleu rs, n ’est pas le bon m ot et il ser ait plus juste de parler d’in con fort. Ce n ’est ja-m ais agréable d’être m alade, m ais il y a des villes et des pays qui
– 6 Extrait de la publication
vous soutien n en t dan s la m aladie, où l’on peut, en quelqu e sorte, se laisser aller. Un m alade a besoin de douceur, il aim e à s’appu yer sur qu elque chose, c’est bien n aturel. Mais à Oran , les excès du clim at, l’im portan ce des affaires qu’on y traite, l’in sign ifian ce du décor, la rapidité du crépu scule et la qualité des plaisirs, tout dem an de la bon n e san té. Un m alade s’y trouve bien seul. Qu’on pen se alors à celui qui va m ourir, pris au piège derrièr e des cen tain es de m ur s crépitan ts de ch aleu r, pen dan t qu’à la m êm e m in ute, toute un e population , au télép hon e ou dan s les cafés, parle de traites, de con n aissem en ts et d’escom pte. On com pren dra ce qu ’il peut y avoir d’in con fortable dan s la m ort, m êm e m odern e, lorsqu’elle survien t ain si dan s un lieu sec. Ces quelques in dication s don n en t peut-être un e idée suffi-san te de n otre cité. Au dem euran t, on n e doit rien exagérer. Ce qu’il fallait soulign er, c’est l’aspect ban al de la ville et de la vie. Mais on passe ses journ ées san s difficultés aussitôt qu’on a des habitudes. Du m om en t que n otre ville favorise justem en t les habitudes, on peut dire que tout est pour le m ieux. Sous cet an gle, san s doute, la vie n ’est pas très passion n an te. Du m oin s, on n e con n aît pas ch ez n ous le désordr e. Et n otre population fran ch e, sym pathique et active, a toujours provoqué ch ez le voyageu r un e estim e raison n able. Cette cité san s pittor esque, san s végétation et san s âm e fin it par sem bler reposan te, on s’y en dort en fin . Mais il est juste d’ajouter qu’elle s’est greffée sur un paysage san s égal, au m ilieu d’un plateau n u, en touré de col-lin es lum in euses, devan t un e baie au dessin parfait. On peut seulem en t regr etter qu’elle se soit con struite en tourn an t le dos à cette baie et qu e, partan t, il soit im possible d’apercevoir la m er qu’il faut toujours aller chercher. Arrivé là, on adm ettra san s pein e qu e rien n e pouvait faire espér er à n os con citoyen s les in ciden ts qui se pr oduisiren t au prin tem ps de cette an n ée-là et qui furen t, n ous le com prîm es en suite, com m e les pr em ier s sign es de la série des graves évé-
– 7 Extrait de la publication
n em en ts don t on s’est proposé de faire ici la chron ique. Ces faits paraîtron t bien n aturels à certain s et, à d’autres, in vr aisem -blables au con traire. Mais, après tout, un ch ron iqu eur n e peut ten ir com pte de ces con tradiction s. Sa tâche est seulem en t de dire : « Ceci est arrivé », lorsqu’il sait que ceci est, en effet, ar ri-vé, qu e ceci a in téressé la vie de tout un peuple, et qu’il y a don c des m illiers de tém oin s qui estim eron t dan s leu r cœ ur la vérité de ce qu’il dit. Du reste, le n arr ateur, qu’on con n aîtra toujours à tem ps, n ’aurait guère de titre à fair e valoir dan s un e en treprise de ce gen re si le hasard n e l’avait m is à m êm e de recueillir un certain n om br e de déposition s et si la force des choses n e l’avait m êlé à tout ce qu’il préten d r elater. C’est ce qui l’autorise à faire œ uvre d’historien . Bien en ten du, un historien , m êm e s’il est un am a-teur, a toujours des docum en ts. Le n arrateu r de cette histoire a don c les sien s : son tém oign age d’abord, celui des autres en -suite, puisque, par son rôle, il fu t am en é à recu eillir les con fi-den ces de tous les person n ages de cette ch ron ique, et, en der-n ier lieu, les textes qui fin iren t par tom ber en tre ses m ain s. Il se propose d’y puiser quan d il le jugera bon et de les utiliser com m e il lui plaira. Il se propose en core… Mais il est peut-être tem ps de laisser les com m en taires et les précaution s de lan gage pour en ven ir au récit lui-m êm e. La relation des pr em ièr es journ ées dem an de quelque m in utie.
– 8 – Extrait de la publication
Le m atin du 16 avril, le docteur Bern ard Rieux sor tit de son cabin et et buta sur un rat m ort, au m ilieu du palier. Sur le m o-m en t, il écarta la bête san s y pren dre garde et descen dit l’escalier. Mais, arrivé dan s la ru e, la pen sée lui vin t que ce rat n ’était pas à sa place et il retourn a sur ses pas p our avertir le con cierge. Devan t la r éaction du vieux M. Mich el, il sen tit m ieux ce que sa découverte avait d’in solite. La pr ésen ce de ce rat m ort lui avait paru seulem en t bizarre tan dis qu e, pour le con cierge, elle con stituait un scan dale. La position de ce dern ier était d’ailleurs catégorique : il n ’y avait pas de rats dan s la m aison . Le docteu r eut beau l’assurer qu’il y en avait un su r le palier du prem ier étage, et probablem en t m ort, la con viction de M. Michel r estait en tière. Il n ’y avait pas de rats dan s la m aison , il fallait don c qu’on eût apporté celui-ci du dehor s. Br ef, il s’agissait d’un e farce. Le soir m êm e, Bern ard Rieux, debout dan s le couloir de l’im m euble, cherchait ses clefs avan t de m on ter ch ez lui, lor s-qu’il vit su rgir, du fon d obscur du cor ridor, un gr os rat à la dé-m arch e in certain e et au pelage m ouillé. La bête s’arrêta, sem bla ch erch er un équilibre, prit sa cou rse vers le docteu r, s’arrêta en -core, tourn a sur elle-m êm e avec un petit cri et tom ba en fin en rejetan t du san g par les babin es en trouvertes. Le d octeur la con -tem pla un m om en t et r em on ta ch ez lui.
– 9 Extrait de la publication
Ce n ’était pas au rat qu’il pen sait. Ce san g rejeté le ram e-n ait à sa préoccu pation . Sa fem m e, m alade depuis un an , devait partir le len dem ain pour un e station de m on tagn e. Il la trouva couch ée dan s leur ch am bre, com m e il lui avait dem an dé de le faire. Ain si se préparait-elle à la fatigue du déplacem en t. Elle souriait. – J e m e sen s très bien , disait-elle. Le docteu r regardait le visage tourn é vers lui dan s la lu-m ière de la lam pe de ch evet. Pour Rieux, à tren te an s et m algré les m arques de la m aladie, ce visage était toujours celui de la jeun esse, à cau se peut-être de ce sou rire qui em portait tout le reste. – Dors si tu peux, dit-il. La garde vien dra à on ze heur es et je vous m èn erai au train de m idi. Il em brassa un fron t légèr em en t m oite. Le sourire l’accom pagn a ju squ’à la porte. Le len dem ain 17 avril, à huit heu res, le con cierge arrêta le docteu r au passage et accusa des m auvais plaisan ts d’avoir dé-posé trois rats m orts au m ilieu du couloir. On avait dû les pren -dr e avec de gros pièges, car ils étaien t plein s de san g. Le con -cierge était r esté quelque tem ps sur le pas de la porte, ten an t les rats par les pattes, et atten dan t que les coupables voulussen t bien se trahir par quelque sar casm e. Mais rien n ’était ven u. – Ah ! ceux-là, disait M. Michel, je fin irai par les avoir. In trigué, Rieux décida de com m en cer sa tourn ée par les quartiers extérieurs où habitaien t les plus pauvres de ses clien ts. La collecte des ordu res s’y faisait beaucoup plus t ard et l’auto qui roulait le lon g des voies droites et poussiéreuses de ce quar-tier frôlait les boîtes de détritus, laissées au bord du trottoir.
– 10 – Extrait de la publication
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