La Peste

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'C'est moi qui remplace la peste', s'écriait Caligula, l'empereur dément. Bientôt, la 'peste brune' déferlait sur l'Europe dans un grand bruit de bottes. France déchirée aux coutures de Somme et de Loire, troupeaux de prisonniers, esclaves voués par millions aux barbelés et aux crématoires, La Peste éternise ces jours de ténèbres, cette 'passion collective' d'une Europe en folie, détournée comme Oran de la mer et de sa mesure.
Sans doute la guerre accentue-t-elle la séparation, la maladie, l'insécurité. Mais ne sommes-nous pas toujours plus ou moins séparés, menacés, exilés, rongés comme le fruit par le ver ? Face aux souffrances comme à la mort, à l'ennui des recommencenments, La Peste recense les conduites ; elle nous impose la vision d'un univers sans avenir ni finalité, un monde de la répétition et de l'étouffante monotonie, où le drame même cesse de paraître dramatique et s'imprègne d'humour macabre, où les hommes se définissent moins par leur démarche, leur langage et leur poids de chair que par leurs silences, leurs secrètes blessures, leurs ombres portées et leurs réactions aux défis de l'existence.
La Peste sera donc, au gré des interprétations, la 'chronique de la résistance' ou un roman de la permanence, le prolongement de L'Étranger ou 'un progrès' sur L'Étranger, le livre des 'damnés' et des solitaires ou le manuel du relatif et de la solidarité - en tout cas, une œuvre pudique et calculée qu'Albert Camus douta parfois de mener à bien, au cours de sept années de gestation, de maturation et de rédaction difficiles...
Publié le : vendredi 3 février 2012
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EAN13 : 9782072442193
Nombre de pages : 314
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Extrait de la publication
Albert Cam us
LA P ES TE
(1947)
Table des m atières
I .................................................................................................4II ..............................................................................................70III .......................................................................................... 173
IV............................................................................................191
V ............................................................................................270
À propos de cette édition électron ique ................................. 314
Extrait de la publication
Il est au ssi raison n able de représen ter un e espèce d’em pr ison n em en t par un e autre que de représen ter n ’im porte quelle chose qui existe réellem en t par quelqu e chose qui n ’existe pas. DANIEL DE FOE.
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I
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Les curieux évén em en ts qui fon t le sujet de cette chron ique se son t produits en 194., à Oran . De l’avis gén éral, ils n ’y étaien t pas à leur place, sortan t un peu de l’ordin aire. À prem ière vue, Oran est, en effet, un e ville ordin aire et rien de plu s qu’un e pr é-fectu re fran çaise de la côte algérien n e. La cité elle-m êm e, on doit l’avouer, est laide. D’aspect tran quille, il faut quelque tem ps pour apercevoir ce qui la ren d différen te de tan t d’autres villes com m erçan tes, sous toutes les latitudes. Com m en t faire im agin er, par exem ple, un e ville san s pigeon s, san s ar bres et san s jar din s, où l’on n e ren con tre n i bat-tem en ts d’ailes n i froissem en ts de feuilles, un lieu n eutre pour tout dire ? Le ch an gem en t des saison s n e s’y lit qu e dan s le ciel. Le prin tem ps s’an n on ce seulem en t par la qualité de l’air ou par les corbeilles de fleu rs qu e des petits ven deu rs ram èn en t des ban lieues ; c’est un prin tem ps qu’on ven d sur les m ar ch és. Pen -dan t l’été, le soleil in cen die les m aison s trop sèches et couvre les m urs d’un e cen dre grise ; on n e peut plus vivre alors que dan s l’om bre des volets clos. En autom n e, c’est, au con traire, un dé-luge de boue. Les beau x jours vien n en t seulem en t en hiver. Un e m an ière com m ode de faire la con n aissan ce d’un e ville est de ch erch er com m en t on y travaille, com m en t on y aim e et com m en t on y m eurt. Dan s n otre petite ville, est-ce l’effet du clim at, tout cela se fait en sem ble, du m êm e air frén étique et ab-sen t. C’est-à-dire qu’on s’y en n uie et qu’on s’y applique à pren -dr e des habitudes. Nos con citoyen s travaillen t beau coup, m ais
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toujours pour s’en richir. Ils s’in téressen t surtout au com m erce et ils s’occupen t d’abord, selon leur expression , d e faire des af-faires. Naturellem en t ils on t du goût aussi pour les joies sim ples, ils aim en t les fem m es, le cin ém a et les bain s de m er. Mais, très raison n ablem en t, ils réserven t ces plaisirs pour le sam edi soir et le dim an ch e, essayan t, les autres jours de la se-m ain e, de gagn er beaucoup d’argen t. Le soir, lorsqu’ils quitten t leurs bureaux, ils se réun issen t à heure fixe dan s les cafés, ils se prom èn en t su r le m êm e boulevard ou bien ils se m etten t à leurs balcon s. Les désirs des plu s jeun es son t violen ts et brefs, tan dis que les vices des plus âgés n e dépassen t pas les association s de boulom an es, les ban quets des am icales et les cercles où l’on joue gros jeu sur le hasard des cartes. On dira san s doute que cela n ’est pas particulier à n otr e ville et qu’en som m e tou s n os con tem porain s son t ain si. San s doute, rien n ’est plus n aturel, aujourd’hui, que de voir des gen s travailler du m atin au soir et choisir en suite de per dre au x cartes, au café, et en bavardages, le tem ps qui leu r reste pour vivre. Mais il est des villes et des pays où les gen s on t, de tem ps en tem ps, le sou pçon d’autre chose. En gén éral, cela n e ch an ge pas leur vie. Seulem en t, il y a eu le soupçon et c’est toujours cela de gagn é. Oran , au con traire, est appar em m en t u n e ville san s soupçon s, c’est-à-dire un e ville tout à fait m odern e. Il n ’est pas n écessaire, en con séqu en ce, de pr éciser la façon don t on s’aim e ch ez n ous. Les h om m es et les fem m es, ou bien se dévor en t ra-pidem en t dan s ce qu’on appelle l’acte d’am our, ou bien s’en gagen t dan s un e lon gue habitud e à deux. En tre ces ex-trêm es, il n ’y a pas souven t de m ilieu. Cela n on plus n ’est pas origin al. À Oran com m e ailleu rs, faute de tem ps et de r éflexion , on est bien obligé de s’aim er san s le savoir. Ce qui est plus origin al dan s n otre ville est la difficulté qu’on peut y trouver à m ourir. Difficulté, d’ailleu rs, n ’est pas le bon m ot et il ser ait plus juste de parler d’in con fort. Ce n ’est ja-m ais agréable d’être m alade, m ais il y a des villes et des pays qui
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vous soutien n en t dan s la m aladie, où l’on peut, en quelqu e sorte, se laisser aller. Un m alade a besoin de douceur, il aim e à s’appu yer sur qu elque chose, c’est bien n aturel. Mais à Oran , les excès du clim at, l’im portan ce des affaires qu’on y traite, l’in sign ifian ce du décor, la rapidité du crépu scule et la qualité des plaisirs, tout dem an de la bon n e san té. Un m alade s’y trouve bien seul. Qu’on pen se alors à celui qui va m ourir, pris au piège derrièr e des cen tain es de m ur s crépitan ts de ch aleu r, pen dan t qu’à la m êm e m in ute, toute un e population , au télép hon e ou dan s les cafés, parle de traites, de con n aissem en ts et d’escom pte. On com pren dra ce qu ’il peut y avoir d’in con fortable dan s la m ort, m êm e m odern e, lorsqu’elle survien t ain si dan s un lieu sec. Ces quelques in dication s don n en t peut-être un e idée suffi-san te de n otre cité. Au dem euran t, on n e doit rien exagérer. Ce qu’il fallait soulign er, c’est l’aspect ban al de la ville et de la vie. Mais on passe ses journ ées san s difficultés aussitôt qu’on a des habitudes. Du m om en t que n otre ville favorise justem en t les habitudes, on peut dire que tout est pour le m ieux. Sous cet an gle, san s doute, la vie n ’est pas très passion n an te. Du m oin s, on n e con n aît pas ch ez n ous le désordr e. Et n otre population fran ch e, sym pathique et active, a toujours provoqué ch ez le voyageu r un e estim e raison n able. Cette cité san s pittor esque, san s végétation et san s âm e fin it par sem bler reposan te, on s’y en dort en fin . Mais il est juste d’ajouter qu’elle s’est greffée sur un paysage san s égal, au m ilieu d’un plateau n u, en touré de col-lin es lum in euses, devan t un e baie au dessin parfait. On peut seulem en t regr etter qu’elle se soit con struite en tourn an t le dos à cette baie et qu e, partan t, il soit im possible d’apercevoir la m er qu’il faut toujours aller chercher. Arrivé là, on adm ettra san s pein e qu e rien n e pouvait faire espér er à n os con citoyen s les in ciden ts qui se pr oduisiren t au prin tem ps de cette an n ée-là et qui furen t, n ous le com prîm es en suite, com m e les pr em ier s sign es de la série des graves évé-
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n em en ts don t on s’est proposé de faire ici la chron ique. Ces faits paraîtron t bien n aturels à certain s et, à d’autres, in vr aisem -blables au con traire. Mais, après tout, un ch ron iqu eur n e peut ten ir com pte de ces con tradiction s. Sa tâche est seulem en t de dire : « Ceci est arrivé », lorsqu’il sait que ceci est, en effet, ar ri-vé, qu e ceci a in téressé la vie de tout un peuple, et qu’il y a don c des m illiers de tém oin s qui estim eron t dan s leu r cœ ur la vérité de ce qu’il dit. Du reste, le n arr ateur, qu’on con n aîtra toujours à tem ps, n ’aurait guère de titre à fair e valoir dan s un e en treprise de ce gen re si le hasard n e l’avait m is à m êm e de recueillir un certain n om br e de déposition s et si la force des choses n e l’avait m êlé à tout ce qu’il préten d r elater. C’est ce qui l’autorise à faire œ uvre d’historien . Bien en ten du, un historien , m êm e s’il est un am a-teur, a toujours des docum en ts. Le n arrateu r de cette histoire a don c les sien s : son tém oign age d’abord, celui des autres en -suite, puisque, par son rôle, il fu t am en é à recu eillir les con fi-den ces de tous les person n ages de cette ch ron ique, et, en der-n ier lieu, les textes qui fin iren t par tom ber en tre ses m ain s. Il se propose d’y puiser quan d il le jugera bon et de les utiliser com m e il lui plaira. Il se propose en core… Mais il est peut-être tem ps de laisser les com m en taires et les précaution s de lan gage pour en ven ir au récit lui-m êm e. La relation des pr em ièr es journ ées dem an de quelque m in utie.
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Le m atin du 16 avril, le docteur Bern ard Rieux sor tit de son cabin et et buta sur un rat m ort, au m ilieu du palier. Sur le m o-m en t, il écarta la bête san s y pren dre garde et descen dit l’escalier. Mais, arrivé dan s la ru e, la pen sée lui vin t que ce rat n ’était pas à sa place et il retourn a sur ses pas p our avertir le con cierge. Devan t la r éaction du vieux M. Mich el, il sen tit m ieux ce que sa découverte avait d’in solite. La pr ésen ce de ce rat m ort lui avait paru seulem en t bizarre tan dis qu e, pour le con cierge, elle con stituait un scan dale. La position de ce dern ier était d’ailleurs catégorique : il n ’y avait pas de rats dan s la m aison . Le docteu r eut beau l’assurer qu’il y en avait un su r le palier du prem ier étage, et probablem en t m ort, la con viction de M. Michel r estait en tière. Il n ’y avait pas de rats dan s la m aison , il fallait don c qu’on eût apporté celui-ci du dehor s. Br ef, il s’agissait d’un e farce. Le soir m êm e, Bern ard Rieux, debout dan s le couloir de l’im m euble, cherchait ses clefs avan t de m on ter ch ez lui, lor s-qu’il vit su rgir, du fon d obscur du cor ridor, un gr os rat à la dé-m arch e in certain e et au pelage m ouillé. La bête s’arrêta, sem bla ch erch er un équilibre, prit sa cou rse vers le docteu r, s’arrêta en -core, tourn a sur elle-m êm e avec un petit cri et tom ba en fin en rejetan t du san g par les babin es en trouvertes. Le d octeur la con -tem pla un m om en t et r em on ta ch ez lui.
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Ce n ’était pas au rat qu’il pen sait. Ce san g rejeté le ram e-n ait à sa préoccu pation . Sa fem m e, m alade depuis un an , devait partir le len dem ain pour un e station de m on tagn e. Il la trouva couch ée dan s leur ch am bre, com m e il lui avait dem an dé de le faire. Ain si se préparait-elle à la fatigue du déplacem en t. Elle souriait. – J e m e sen s très bien , disait-elle. Le docteu r regardait le visage tourn é vers lui dan s la lu-m ière de la lam pe de ch evet. Pour Rieux, à tren te an s et m algré les m arques de la m aladie, ce visage était toujours celui de la jeun esse, à cau se peut-être de ce sou rire qui em portait tout le reste. – Dors si tu peux, dit-il. La garde vien dra à on ze heur es et je vous m èn erai au train de m idi. Il em brassa un fron t légèr em en t m oite. Le sourire l’accom pagn a ju squ’à la porte. Le len dem ain 17 avril, à huit heu res, le con cierge arrêta le docteu r au passage et accusa des m auvais plaisan ts d’avoir dé-posé trois rats m orts au m ilieu du couloir. On avait dû les pren -dr e avec de gros pièges, car ils étaien t plein s de san g. Le con -cierge était r esté quelque tem ps sur le pas de la porte, ten an t les rats par les pattes, et atten dan t que les coupables voulussen t bien se trahir par quelque sar casm e. Mais rien n ’était ven u. – Ah ! ceux-là, disait M. Michel, je fin irai par les avoir. In trigué, Rieux décida de com m en cer sa tourn ée par les quartiers extérieurs où habitaien t les plus pauvres de ses clien ts. La collecte des ordu res s’y faisait beaucoup plus t ard et l’auto qui roulait le lon g des voies droites et poussiéreuses de ce quar-tier frôlait les boîtes de détritus, laissées au bord du trottoir.
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