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La petite fille sur la banquise

De
256 pages
«  J’ai neuf ans. Un dimanche de mai, je rentre seule de la fête de l’école, un monsieur me suit. Un jour blanc.
Après, la confusion.
Année après année, avancer dans la nuit.
Quand on n’a pas les mots, on se tait, on s’enferme, on s’éteint, alors les mots, je les ai cherchés. Longtemps. Et de mots en mots, je me suis mise à écrire. Je suis partie du dimanche de mai et j’ai traversé mon passé, j’ai confronté les faits, et phrase après phrase, j’ai épuisé la violence à force de la nommer, de la délimiter, de la donner à voir et à comprendre.
Page après page, je suis revenue à la vie.  »
A. B. 
 
Quand ses parents la trouvent en pleurs, mutique, Adélaïde ignore ce qui lui est arrivé. Ils l’emmènent au commissariat. Elle grandit sans rien laisser paraître, adolescente puis jeune femme enjouée. Des années de souffrance, de solitude, de combat.
Vingt ans après, elle reçoit un appel de la brigade des mineurs. Une enquêtrice a rouvert l’affaire dite de l’électricien, classée, et l’ADN désigne un cambrioleur bien connu des services de police. On lui attribue 72 victimes mineures de 1983 à 2003, plus les centaines de petites filles qui n’ont pas pu déposer plainte.
Au printemps 2016, au Palais de justice de Paris, au côté de 18 autres femmes, Adélaïde affronte le violeur en série qui a détruit sa vie.
 
Avec une distance, une maturité et une finesse d’écriture saisissantes, Adélaïde Bon retrace un parcours terrifiant, et pourtant trop commun. Une lecture cruciale.
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À la docteure Muriel Salmona,
à l’enquêtrice au long cours,
à toutes les victimes de violences,
mes héroïnes.
Lorsque les crimes commencent à s’accumuler, ils deviennent invisibles. Lorsque les souffrances deviennent insupportables, les cris ne sont plus entendus. Les cris, aussi, tombent comme la pluie en été.
BERTOLTBRECHT
Est-ce qu’elle s’est essuyé la bouche du revers de la main, passé la langue sur les dents, recoiffée un peu ? Est-ce elle ou lui qui a remonté la culotte, remis un semblant d’ordre dans la robe-tablier rouge, tiré sur le che misier blanc ? Elle le regarde en opinant du menton, comme les petits chiens qui hoch ent la tête sur les plages arrière des voitures.Je suis gentille, je suis jolie, j’aime ça, tu es m on ami, tu aimes mes grosses fesses, tu me fais du bien, je suis gourman de, je ne dirai rien, c’est notre secret, je te promets, je ne dirai rien.Des mots qu’il lui a dits et dont elle ne se souvi ent pas, pas plus qu’elle ne se souvient de ce qu’il lu i a fait. Elle reprend le sachet en papier blanc des carambar s et le pot de flocons pour poissons rouges qu’elle avait posé sur le coin nu d ’une marche. Quelque chose s’est renversé, elle ne sait pas si c ’est le sol ou si c’est elle, elle se concentre pour gravir l’escalier. Sur le palier, elle se retourne quand il l’appelle, promet encore en hochant la tête.
Elle est allongée sur son lit, elle essaye d’attrap er une larme du bout de la langue. Les lattes du couloir grincent, elle saisit son liv re.Sans famille, Hector Malot.
C’est ton livre qui te fait pleurer ?demande son père, alarmé peut-être qu’elle se soit glissée comme une ombre de l’entrée de l’appar tement à sa chambre, sans le rituel tonitruant duBonjour ma chère famille que j’aime et que j’adore, sans claquer la porte d’entrée, sans venir rien leur raconter.
Sa tête se déplace. Gauche. Droite. Droite. Gauche. Il s’est passé quelque chose ? Sa tête se déplace. Haut. Bas. Bas. Haut.
Elle est assise entre ses parents sur le canapé bor deaux du salon, son frère et ses sœurs ont disparu. Elle regarde les murs tendus de tissu, elle ne les reconnaît pas, comme elle ne reconnaît pas ses propres parents. To ut est soudain changé sans qu’elle puisse saisir quoi. Ils lui parlent, elle a du mal à les entendre, à les comprendre. Elle flotte. Elle est assise à l’arrière de la voiture de police , à côté de son père. Les policiers mettent les gyrophares pour la faire sourire. Elle sourit. Elle est gentille. Elle n’est plus là. Elle est morte. Personne ne semble s’en rendre compte. Au commissariat, une policière lui pose des questio ns, elle doit répondre par oui ou par non, elle hoche ou elle secoue la tête, selon. Elle ne ressent rien. La policière note, Il m’a touché mon zizi : devant et derrière. Il a s aisi ma main gauche qu’il a posée sur
son sexe. On lui dit qu’elleporte plainte pour attouchement sexuelque le monsieur de la et cage d’escalier, c’estun pédophile. Elle hoche la tête. Elle ne sent pas les méduses s’immiscer en elle ce jour-là, elle ne sent pas les longs tentacules transparents la pénétrer, elle ne sait p as que leurs filaments vont l’entraîner peu à peu dans une histoire qui n’est pas la sienne , qui ne la concerne pas. Elle ne sait pas qu’ils vont la déporter de sa route, l’attirer vers des profondeurs désertes et inhospitalières, entraver jusqu’au moindre de ses p as, la faire douter de ses poings, rétrécir année après année le monde qui l’entoure à une petite poche d’air sans issue. Elle ne sait pas que désormais elle est en guerre e t que l’armée ennemie habite en elle.
Personne ne la prévient, personne ne lui explique, le monde s’est tu.
Les années passeront. Ils oublieront ce dimanche en soleillé du mois de mai, ou plutôt, ils n’en parleront pas. Elle non plus, elle n’y pensera plus.
Bcolères, défaites etien sûr, tu avais connu, avant, disputes, chagrins, enterrements. Tu avais appris déjà que d’aimer fort quelqu’un ne l’empêche pas de mourir, mais qu’on peut continuer à lui parler ensu ite, comme tu parlais à Grand-Père, sous le prunier. Tu savais qu’il y a des maladies d ont nul ne guérit et des questions auxquelles rien ne répond. Et des réponses pourtant dans les toiles d’araignée scintillantes de rosée qu’aucun mot ne saurait cont enir. Dieu habitait au plus chaud de ton cœur et dans le bourdonnement des insectes au p rintemps. Tu grimpais au faîte des arbres pour te sentir ployer avec eux sous la b rise. Tu avais un amoureux qui faisait de l’escrime et à qui tu avais dessiné un j our les douze enfants que vous auriez ensemble. Tu piquais des colères telluriques à t’as seoir sur le trottoir en refusant net de t’en relever. Tu collectionnais les mots jolis e t les mots fous dans des carnets. Tu voulais être pompier, sauveuse du monde, grande écr ivaine. Tu te foutais des miroirs et des apparences. Tu avais neuf ans.
I
Le lendemain, elle en parle à son amoureux. La fin de la récréation a sonné, ils sont debout à côté de son pupitre – je ne sais plus comm ent elle en a parlé, quels mots elle a utilisés – elle sentait que quelque chose avait b asculé et qu’elle se devait de le lui dire. Elle n’attend pas sa réponse, elle va s’asseo ir, bien droite. Elle commence à manger plus, elle était gourmande a vant – je ne sais pas si elle se rend compte que désormais, manger ce n’est plus se nourrir, c’est se calmer. Elle a tout pour être heureuse. Elle a une enfance très privilégiée, très protégée. Elle est en bonne santé, elle est jolie, elle est intell igente. Elle habite à Paris. Elle skie l’hiver, se baigne l’été, elle visite des musées à l’étranger. Elle est issue d’une bonne famille installée dans les beaux quartiers, elle es t bien élevée, elle sait se tenir en er société. Elle est blanche, française depuis Morvan I roi des Bretons et Charlemagne, élevée dans la foi catholique et le souci d’autrui, elle a un grand-père Mort pour la France. Son père a réussi, sa mère aussi. Des paren ts aux métiers passionnants, à responsabilités, à haute valeur ajoutée, à la vie m ondaine foisonnante et fertile. Des parents occupés, maladroits, tendres et profondémen t aimants. Lorsqu’elle est seule, elle discute avec un énorme yéti blanc, qu’elle est la seule à voir, et avec Pandi Panda, son vieil ours de Chine. Ils la protègent, ils la rassurent et, auprès d’eux, elle peut se déposer. Elle suce encor e son pouce. Souvent, elle agrippe la main du yéti, dans la rue, ou quand il y a trop de monde et qu’elle ne peut quand même pas tout surveiller toute seule.
Certains jours, les objets autour d’elle discutent entre eux et elle peut passer une heure entière dans la salle de bains, immobile, à l es écouter converser dans sa tête.
Certaines nuits, année après année, elle est en tra in de rêver, quelque chose interrompt le cours du rêve, quelque chose, un endr oit précis qu’elle remarque sur son corps et qui se met à tourner, à tourner de plus en plus vite, le tourbillon grandit et l’aspire, les contours de son corps s’effritent, pe u à peu ils s’effacent, elle ne parvient pas à détourner le regard, son corps est un désert de sable qui tourne et qui s’effondre, le sable est visqueux, il lui emplit la bouche, rie n à quoi se retenir, elle glisse, elle se dilue, et quand le tourbillon a envahi tout l’espac e du rêve, quand elle va disparaître, elle hurle. Elle se réveille en sursaut. Elle écout e. Elle a peur d’avoir vraiment hurlé, d’avoir réveillé ses parents. Il y a quelque chose de terriblement sale dans ce rêve, quelque chose dont elle ne doit pas parler.
Photo de bande : Collection personnelle de l’auteur
ISBN : 978-2-246-81590-7
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© Éditions Grasset & Fasquelle, 2018.
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