La porte close

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Une famille bourgeoise, dans les années soixante-dix, à Paris. Quoi de plus mal assorti que ce couple composé d’une femme de la haute bourgeoisie, catholique fervente, et d’un ancien ouvrier immigré italien devenu chef d’entreprise et qui héberge chez lui sa sœur vieille fille ? Paul, pseudo-fils unique, tente de comprendre pourquoi sa mère lui cache son frère Gilles en le maintenant derrière une porte close, ce frère qu’elle visite pour sa part quotidiennement et lui joue ce morceau de violon, toujours le même. Pourquoi, surtout, cet amour qu’il lui voue n’est pas payé de retour ? Les réponses à ces douloureuses questions n’arriveront que bien plus tard lorsque Paul, devenu adulte, sera lui-même sur le point d’être père.
Publié le : jeudi 11 avril 2002
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EAN13 : 9782748119329
Nombre de pages : 189
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La porte close
Corinne Eugénie Ergasse
La porte close
ROMAN
Le Manuscr it w w w . m anuscr it . com
© Éditions Le Manuscrit, 2001. 20 rue des PetitsChamps 75002 Paris Téléphone : 01 48 07 50 00 Télécopie : 01 48 07 50 10 www.manuscrit.com contact@manuscrit.comISBN :2748119339(fichier numérique) ISBN :2748119320(livre imprimé)
PREMIÈRE PARTIE
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Mardi 10 juillet 1973. Mon admission en classe de sixième à la rentrée prochaine me remplissait d’orgueil. Quitter l’école primaire pour le collège constituait en soi un événement notable dans une existence, si peu entamée soit-elle. Cependant, en dépit de la joie que j’éprouvais, je songeais déjà avec nostalgie à nos jeux dont la cour de récréation avait été témoin et qu’il me fallait dès à présent reléguer au rang des souvenirs. C’étaient nos interminables parties de billes, les attaques à coups de pistolet à eau rechargé à la fontaine des toilettes, lieu de troc par excellence. On pouvait en effet y échanger un stylo à quatre couleurs contre un paquet de Globo ou encore un sandwich aux rillettes contre des coco-bo-her. Jeannot, qui n’était pas riche en agates, essayait toujours de nous refiler ses billes en terre mais per-sonne n’acceptait ces laideurs peintes aux couleurs criardes. Mes billes, je les observais des heures durant, à la lueur de ma lampe de bureau. Je me faisais l’ef-fet d’un joaillier scrutant un à un les plus beaux dia-mants du monde. Il y en avait certaines que je gardais à la maison pour ne pas être tenté de les jouer. Elles dormaient dans une vieille boîte de bonbons en fer blanc et je jouissais du bruit qu’elles rendaient quand je les brassais par poignées pour les laisser ensuite couler entre mes doigts. Hiérarchiquement venait
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d’abord l’agate, dépourvue de grâce. L’œil-de-bœuf, aux tons pastel et méandres blanchâtres, valait deux ; dans le jargon de la confrérie des joueurs de billes, « valoir tant » était une expression largement usitée qui suffisait à se faire comprendre. J’avais quant à moi un faible pour le bleu nuit de l’araignée, dite aussi œil de chat, et pour le cul-de-bouteille à la cou-leur vert foncé agrémenté de bulles microscopiques. Le calot, d’un gabarit supérieur, ne me plaisait pas. Je ne l’avais pas bien en main, il m’était même ar-rivé d’en ébrécher. Sur le marché étaient apparues depuis peu les porcelaines. Moi qui aimais à dé-tailler les infimes sculptures de mes billes de verre en contre-jour, demeurais perplexe devant l’opacité laiteuse de celles-ci. Je voyais s’éloigner avec regret ces bribes d’en-fance alors que je fêtais mes onze ans. Fêter était d’ailleurs une expression usurpée pour un anniver-saire qui se déroulait sans faste. Rose allait m’appor-ter mon cadeau après le dessert, une coupe de glace ou des fraises à la crème. La sobriété étant de mise, je n’avais droit ni au gâteau à l’inscription calligra-phiée, ni à ces bougies que je rêvais de souffler de-puis si longtemps. Je chipotais donc dans mon as-siette en attendant la fin du repas, tout en jetant des coups d’œil alentour. J’avais ma mère en point de mire. Elle mangeait ses morceaux de ris de veau en remuant à peine la bouche. Comment une femme de sa classe pouvait-elle tant apprécier les abats ? Ce goût prononcé pour des mets si peu nobles m’avait toujours stupéfait. De même, cette manière de parler avec ce continuel souci d’économiser ses mots. Cela lui donnait l’air affecté des jeunes filles de la haute société dont elle était issue. Ce trait de caractère était le pendant d’une in-croyable ferveur religieuse qui s’accentuait avec le temps. D’aucuns auraient pu trouver sa beauté trop classique, son teint (dont j’avais d’ailleurs hérité)
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