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La Porte des Anges

De
425 pages
De tout temps l'Autriche a été un endroit propice aux rêves et les lieux magiques ne manquent pas. Entouré de personnages simples et attachants, le comte Karl rencontre grâce à Astuce, le chien de son ami Michael, l'écrivaine française Béa Lione. Ils n'ont rien de commun. Dernier descendant d'une famille autro-hongroise, Karl s'entoure d'un certain mystère. Béa, pour sa part, cache un secret que personne ne soupçonne. Ils vont se découvrir, se reconnaître et s'aimer. A soixante ans demandons-nous si l'on peut encore rêver d'amour?
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2 Titre

La Porte des Anges

3Titre
Marie Aubin
La Porte des Anges

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8620-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748186208 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8621-4 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748186215 (livre numérique)

6 .






À Christian et Nicole qui ne sauront sans doute
jamais qu’ils ont été les inspirateurs de cette histoire
Marie Aubin .

8 La Porte des Anges
1
Une porte claqua en haut de l’escalier. Des
pas précipités se firent entendre. Un
retentissant : « Astuce, rends-moi çà ! » en
français traversa la salle et Michael, le patron,
releva la tête en souriant au client assis devant
lui à son bar : « Je sens qu’Astuce est en grande
forme ce matin. » Le client tourna la tête vers
l’escalier, où précédée d’un chien qui traînait
dans sa gueule un tapis de bain rose en dévalant
les marches, une femme alerte, jeune encore,
habillée d’un pantalon noir et d’un pull de
même couleur brodé de fleurs vives, essayait à
grand peine de rattraper le chien et surtout le
tapis de bain. Astuce s’arrêta net au pied du
client assis sur le tabouret. Celui-ci tendit la
main vers le tapis et ô ! miracle l’animal desserra
les crocs libérant ainsi l’objet de sa course.
Astuce leva les yeux vers le client et lui lança un
regard de basset hound à faire chavirer les
cœurs d’un peloton de filles de joie, ayant l’air
de lui dire : « Toi, tu peux le prendre. » La
femme arriva vers eux et s’emparant d’un
9 La Porte des Anges
journal qui traînait sur une table lui donna une
chiquenaude sur l’arrière-train.
– Michael, votre chien est impossible, dit-elle
en riant, il a fait trois fois le tour de ma
chambre avec le tapis de la salle de bain dans la
gueule sans vouloir le lâcher.
– Il est jeune, reprit le client et veut s’amuser.
– C’est surtout que Madame l’aime beaucoup
trop et qu’elle lui passe ses caprices, laissa
tomber Michael. La chose se reproduit tous les
ans quand il la retrouve.
L’homme du tabouret releva les yeux vers la
femme qui le fixait avec une attention profonde
et leurs regards se croisèrent en les clouant tous
deux sur place une fraction de seconde. Astuce
trouvant sa prestation terminée s’en alla dans
un coin de la salle triturer son os en peau de
buffle.
– Ce chien est humain, reprit Michael de sa
belle voix de baryton, il sent que vous êtes
étrangers l’un à l’autre, alors il invente un truc
pour vous faire faire connaissance. Quoi de
plus normal ! Continuons les présentations :
mon ami de toujours Karl de Berckenfield dit-il
en s’adressant à la femme. Il n’avait pas fini sa
phrase que le client descendant de son tabouret
s’inclina légèrement devant elle : « Graf Karl von
Berckenfield ». Michael impassible continua :
« Béa Lione, écrivain, très connue en France,
qui vient de recevoir le prix des Trois D. »
10 La Porte des Anges
« Mince alors, un comte ! pensa Béa.
– Le prix des Trois D, c’est quoi ? demanda
Karl dans un français parfait.
– C’est un prix qui récompense une fiction,
un roman historique ou un thème documentaire
autour de trois départements désignés,
différents tous les ans, expliqua Béatrix.
– Et vous l’avez remporté cette année ? Mes
compliments. Je peux vous demander le titre
qui vous a valu ce prix ?
– Bien sûr. « Louis XI en sa bonne ville de
Tours », continua Béa, heureuse de pouvoir
parler de son art. Les trois départements
désignés cette année visaient le centre de la
France : Cher, Loir- et- cher et Indre- et- Loire.
J’aime tant l’Histoire et Tours se souvient
encore bien de Louis XI ; la ville a été
profondément marquée de l’empreinte de celui
qui en avait fait sa capitale.
– Mon Dieu ! comme vous en parlez bien,
reprit le comte alors que dans son regard
s’allumait un feu qu’il ne cherchait même pas à
dissimuler.
– L’Histoire m’anime. Après tout nous la
continuons avec nos faibles moyens. Les
misères et les obligations réunies, c’est l’Histoire
qui s’inscrit dans le temps.
Béa se sentit troublée d’en avoir tant dit
devant cet étranger : « Michael, où sont donc
11 La Porte des Anges
Christian et Nicole ? Je ne les ai pas entendus ce
matin ni même aperçus. »
– Toujours amoureux ces deux-là, même
quand ils s’engueulent. Ils sont partis à
Innsbruck, Christian voulait revoir un ancien
chauffeur qui m’a-t-il dit comptait prendre sa
retraite avec son amie Lisa.
– Sale cachottier, il ne m’en a rien dit. Enfin
après tout ce ne sont pas mes affaires. Mais ils
auraient pu me prévenir, dit Béa avec dans la
voix une douce amertume.
Le comte, réduit au silence par le dialogue de
Béa et de Michael, buvait les paroles et les
gestes de celle-ci, ne pensant plus à la bière
posée devant lui. Il semblait tour à tour
subjugué, amusé, étonné, se demandant
pourquoi venant si souvent voir son ami
Michael à l’auberge Edelweiss, ils n’avaient jamais
été mis en présence l’un de l’autre. Il vida sa
bière, tendit la main à Michael et cette fois en
allemand prononça un « auf wiedersehen »
chaleureux. Il sortit et passa devant Béa, qui sur
la terrasse, regardait avec admiration les
montagnes avoisinantes de ce petit village de
Götzens. Il lui adressa un sourire appuyé qui
voulait dire : « Je reviendrai ». Béa lui rendit son
salut et remarqua alors que cet homme attirait
les regards. Grand, athlétique, les cheveux
grisonnants, certainement bouclés dans sa
jeunesse, conservaient cet aspect souple et lui
12 La Porte des Anges
donnaient un air un peu bohème et absolument
séduisant. Un charme slave émanait de sa
personne. Vêtu d’une veste autrichienne d’un
vert sombre à boutons d’argent et botté de cuir
fauve, Béa, à n’en pas douter, avait devant elle
un grand seigneur.
13
2
Béa Lione était un nom de plume. Béatrix
Debrionne attestait de son identité. Depuis
toujours elle écrivait. Cela l’avait sauvée de tout.
Des déboires et les vicissitudes de la vie ont tôt
fait de lui apprendre la philosophie. C’est
pourquoi dans ce cadre qu’elle affectionnait
particulièrement, découvert depuis quelques
années, elle aimait venir « incognito » pendant
un mois ou deux en automne. Elle se sentait
chez elle, dans ce charmant Tyrol, comprenant
la langue mais la parlant mal, accompagnée de
ses amis Christian et Nicole. Appuyée contre la
vitre de la véranda, elle mesurait le chemin
parcouru.
Fille d’un antiquaire et d’une costumière, elle
plongea très vite dans les chiffons, les falbalas
tout en apprenant de A à Z la reconnaissance
des styles. Rien ne la comblait plus que de
garder la boutique quand son père s’absentait.
L’odeur des cires, des vieux bois, de ces choses
mortes qui pourtant vivaient, obligeaient son
imaginaire à inventer des histoires qui la
15 La Porte des Anges
menèrent tout droit à la parution d’un premier
livre. Puis un second. Elle était douée. Elle plut
et le tourbillon de la vie littéraire l’absorba. Le
troisième roman rafla un prix très convoité. On
parla d’elle. Elle était lancée. Très vite, elle fut
de ce tout Paris couvrant les magazines.
La vie brillante qu’elle menait la retenait
souvent dans la capitale et son regret de ne
pouvoir regagner sa chère Sologne quand elle le
voulait, paraissait si vif qu’il lui arrivait
quelquefois de partir la nuit sans crier gare et
d’arriver au petit matin dans la vallée de la
Sauldre où le soleil venait à peine de se lever et
où tout lui susurrait que là s’enfonçaient ses
racines. Adieu séances d’autographes, déjeuners
en vue d’élection littéraire, ruban d’obligations
qui s’effilochaient au fur et à mesure qu’elle se
rapprochait de son cher Salbris. Et puis ses
parents vivaient encore, sa mère ayant délégué
ses pouvoirs sur la maison travaillant pour les
théâtres à sa « Première » comme on disait
alors, s’absorbait avec son mari dans la vente
des meubles anciens qui garnissaient leur
boutique surtout en période de chasse.
Et puis il y avait aussi Aimée, la bonne fille
bien campée, la vraie paysanne, le cœur sur la
main, sans façon mais avec son franc-parler,
toujours prête à rendre service. Madame
Debrionne l’avait recueillie lorsque le placement
familial, où elle vivait depuis la mort de ses
16 La Porte des Anges
parents dans son enfance, ne pouvant plus la
garder vu son âge, ne savait pas trop où la
placer. Pour Béatrix ce fut une grande sœur
toute trouvée - elle avait quelques années de
plus que Béa et une agréable recrue pour
madame Debrionne qui tint à lui donner un
métier et se fit un devoir de ne jamais laisser
Aimée isolée de la famille. La jeune fille, ne
possédant rien, se montra ravie et se mit en
devoir de devenir une habile cuisinière. Elle
avait l’art d’accommoder les restes, d’inventer
des recettes nouvelles si bien qu’un jour
madame Debrionne lui fit tenter un concours
régional où elle obtint la « Poêle d’or ». Pour
Aimée ce fut une gloire. On lui offrit des places
dans diverses grandes maisons qui ne
s’ouvraient que dans la période de chasse mais
Aimée fidèle et reconnaissante ne quitta jamais
les Debrionne. Elle investit leur cuisine et fut
promue cuisinière à vie. Elle régna en maîtresse
dans ce qu’elle appelait son « Royal Hôtel ».
Béa n’avait guère d’amis reconnus. Les gens
qu’elle aimait, naturels, sans chichis allaient mal
avec ceux des cercles qu’elle fréquentait. La
jalousie, les intrigues, les médisances, tout cela
la laissait indifférente. Même ceux qui lui
tournèrent le dos quand ils virent son
ascension, Béa les laissa à leur dépit et continua
d’avancer, d’aimer ce qu’elle créait, garda ses
vrais amis, restant simple et attirant la
17 La Porte des Anges
sympathie. Elle appelait chat un chat et ne s’en
laissait pas compter lorsqu’elle savait que sa
vérité était la bonne. Être soi-même n’est pas
donné à tout le monde et à coup sûr ses amis
l’appréciaient car en retour de leur amitié, ils
pouvaient compter sur elle.
Son art d’écrire se mit au service des enfants
et ce furent des contes enchantés et des
histoires rafraîchissantes de jolis oiseaux qui
parlaient au soleil et de gentilles fées qui usaient
de tout leur pouvoir pour amener les gens vers
la paix et un monde meilleur. Hélas, chaque fois
qu’elles approchaient d’un mieux être, leur
baguette se cassait et tout était à recommencer.
Histoires bien simplettes peut-être mais qui
donnaient à rêver avant d’endurer ce monde de
non-sens où nous sommes tous plongés. Béa
aimait beaucoup les enfants et se donnait à fond
aux orphelins de tous genres et se battait avec
les gens concernés pour que des enfants d’une
même fratrie puissent vivre ensemble autour
d’une maman désignée.
Cette vie, si riche et si intense fut
malheureusement interrompue pour un temps
par la mort de son père. Ce père tant chéri lui
fut ravi en deux jours. Diminué déjà par les
crises de névrite, une hémiplégie le terrassa et
l’emporta sans qu’il eût repris connaissance. Le
chagrin de Béatrix fut immense et en femme
énergique et positive, elle se lança à corps perdu
18 La Porte des Anges
dans une nouvelle écriture : le roman historique.
Elle excella. Elle avait la manière de faire
revivre le temps passé où évoluaient, à son gré,
grands seigneurs et gentes dames, celles par qui
tout arrivait et ne disaient rien, celles qui ne
figuraient que des pions sur l’échiquier du
partage qu’étaient alors les fiefs décrits par Béa.
Les vieilles pierres, les châteaux, le temps des
chevaliers, les troubadours, les guerres aussi,
tout s’animait et prenait vie sous sa plume. Elle
se demandait souvent lorsqu’elle écrivait, ce que
l’on devait ressentir quand dans une famille où
le destin vous avait fait naître, vous ceignant
d’une aura déjà prestigieuse, bien des choses
dépendaient de vous mais qui vous obligeaient à
bien plus de devoirs et d’obligations que de
plaisirs et de libertés. Qu’en aurait-il été de sa
vie, si dans son berceau, espoir, tradition, biens
ancestraux, s’y étaient trouvés mêlés ? La vie
vous fait naître là où vous devez être et dans
l’esprit de Béa c’était bien ainsi.
Un point dans sa vie échappait à bien des
gens, même à ceux qui se croyaient intimes.
Jamais Béatrix n’en parlait, n’évoquant ni
souvenir, ni amour, ni amant. Le statu quo total.
Elle avait bien aimé pensait-on, mais qui, où,
quand ? Dans le milieu où elle évoluait les
choses quelquefois éclataient plus vite que l’on
aurait voulu. Les médias y étant pour quelque
chose. Mais aucun journal ne pouvait se targuer
19 La Porte des Anges
de la « une » d’une Béa Lione impliquée dans tel
ou tel amour illégitime ou fracassant.
Un jour, elle disparut du monde littéraire. On
ne la vit plus nulle part. On se disait : « elle
fouine dans des archives pour nous donner un
de ses romans dont elle a le secret. » Mais le
monde en fut pour ses frais, Béa resta
introuvable. Bien plus tard, un journal
hollandais publia une photo de mariage qui fut
reprise par plusieurs autres et où l’on reconnut,
à la surprise générale, Béa Lione au bras d’un
homme, brun, avenant, souriant. Mariage peu
mondain s’il en fut, la légende disait : « Béa
Lione , écrivain français, a épousé dans la plus
stricte intimité un ingénieur pétrolier. » Pas
même de nom, laconique et suffisant, les
journaux à sensation n’eurent rien de plus à
écrire dans leurs colonnes. Et puis encore le
calme. Sans l’oublier, son œuvre parlait toujours
pour elle, on en parla moins pour ne plus y
penser du tout.
Béa en était là de ses pensées quand une
Picasso arriva et freina brutalement devant
l’auberge.
– Hou… Hou, cria la voix de Nicole par la
vitre ouverte.
– Lâcheurs, cria Béa, on laisse la vieille amie
et on part en catimini.
Christian descendit de la voiture et prenant
Béa par la taille lui fit faire un tour en disant :
20 La Porte des Anges
– C’est pour mieux vous revoir mon enfant,
nous avons préparé une excursion dont tu nous
diras des nouvelles !
– Arrête de tripoter mes kilos superflus,
lâcha Béa en riant. Ton excursion, c’est quoi ?
– Surprise ! renchérit Nicole.
Et tous les trois rentrèrent dans l’auberge.
L’Edelweiss, réunion de deux chalets tyroliens,
pleins de charme, reliés par une construction en
verre, ne déclassait absolument rien dans le
paysage. Michael, français comme ses amis,
avait épousé Birgit et son auberge. Devenu plus
tyrolien que les vrais, il naviguait dans son
auberge comme un capitaine sur son bateau.
Rien ne lui échappait. Tout devait tourner. Il
passait beaucoup de cars de touristes et ceux-ci
assuraient son affaire. Christian pour sa part,
voyagiste de son métier, assurait souvent le
circuit par Götzens pour ses clients. Michael et
lui avaient sympathisé comme il arrive dans ces
contrées de grand brassage. Maintenant,
régulièrement, en dehors de la saison, Christian
venait en ami chez Michael qui, devenu veuf,
était enchanté de parler français avec celui qui,
approchant à grands pas de la soixantaine, avait
vendu son affaire et ne pensait plus qu’au plaisir
de se laisser vivre dans cette partie du Tyrol
qu’il connaissait comme sa poche. Plaisir
partagé avec Nicole, rencontré au cours d’un
voyage sur un quiproquo qui devint le début
21 La Porte des Anges
d’une idylle, sous le regard amusé de Béatrix qui
découvrait alors la romantique Autriche.
Ces deux êtres chaleureux devinrent ses amis.
Elle sortait d’une grave dépression et le besoin
autour d’elle de gens simples et spontanés
devait l’aider peut-être à passer un cap
douloureux de sa vie. Du moins le pensait-elle.
Ils comprirent son désarroi. Jamais ils ne lui
posèrent ces questions insidieuses déguisées en
demandes pour savoir ce que Béatrix voulait
taire.
Christian et Nicole ne couraient pas les
libraires mais ils se sentaient fiers d’avoir pour
amie un écrivain tel que Béa. Sa simplicité les
enchantait et comme disait Christian lorsqu’il
était encore en activité : « Ce que j’aime dans
mon métier, c’est qu’on ne sait jamais sur qui
on tombe. Les gens que je rencontre ont
toujours du neuf à proposer. Un jour, j’ai
conduit un général en retraite qui nous a
passionnés par l’art de la guerre, si tenté qu’on
soit de dire que la guerre relève de l’art, mais
entre les tactiques de Napoléon et la
pacification des colonies, nous avons eu une
leçon d’histoire qu’on avait bien sûr oubliée
depuis l’école. »
Tous les ans donc, ils revenaient
accompagnés de Béa, dans ce Tyrol qui les
attirait par ses couleurs d’octobre, ses
montagnes déjà couronnées de neige, le
22 La Porte des Anges
Voralberg culminant à 1800 mètres, l’hospitalité
et la gentillesse des tyroliens, tout contribuait à
rendre heureux ceux qui pouvaient y séjourner
comme bon leur semblait.
Le soir, quand l’auberge commençait à
prendre son rythme alangui, que les bruits se
fondaient dans la nuit naissante et que mille
parfums s’exhalaient des balcons noyés de
géraniums encore très fleuris en ce début
d’octobre, Béa aimait s’accouder à la fenêtre en
laissant errer son regard sur cet entourage qui
serait le sien pendant plusieurs semaines.
Götzens, beau petit village au-dessus d’Innsbruck,
générait un mode de vie préservée. Des gens
calmes, sereins, hospitaliers qui saluaient les
étrangers comme faisant partie de leurs
connaissances. La vie semblait bien douce ici et
l’on s’y laissait prendre très vite.
De son balcon en bois sculpté de scènes
riantes, véritables œuvres d’art, Béa respirait ici
la paix retrouvée, un nouveau bonheur de vivre
s’installait en elle. C’est que les années, écoulées
sans qu’elle s’en aperçoive, meublées de joies
comme de drames, filaient encore plus vite
maintenant qu’elle approchait de la soixantaine.
Un jour elle avait décidé de mettre un frein à
beaucoup de choses. « J’ai nettoyé ma vie »
avait-elle dit en riant à ses amis. Certes elle
restait cet esprit fin, vif, qui créait toujours - un
livre sortait à peu près tous les ans- mais elle ne
23 La Porte des Anges
se montrait que parcimonieusement, évitant de
paraître trop souvent à la une pour éviter des
questions dérangeantes. C’était le prix à payer
pour rester dans cette paix fragile et pour
respecter le vœu qu’elle avait fait un jour à
Orléans, dans une petite église, devant la Vierge
Noire. Ce vœu, qui la mettait à l’abri de bien
des faiblesses humaines, la rendait forte et sans
se retrancher derrière, elle avait le sentiment de
pouvoir affronter les hommes qui volubiles ou
avec maladresse s’essayaient à entrer dans ses
bonnes grâces. Elle en souriait quelquefois, s’en
agaçait aussi. Mais ceux-ci comme ceux-là la
laissaient parfaitement indifférente.
24 La Porte des Anges
3
Christian et Nicole, tendrement enlacés, se
tenaient dans le petit salon près du bar, fort
occupés à reconnaître un circuit sur une large
carte déployée sur leurs genoux.
– Par ici, c’est mieux pour visiter dit
Christian.
– Oui, mais on ne peut pas s’arrêter renchérit
Nicole.
– Si, il y a une grande place qui sert de
parking, on traverse et on monte vers les
chutes.
– À pied ?
– Évidemment, sinon où est le bonheur de
découvrir ? reprit Christian d’un air de
quelqu’un qui sait de quoi il parle.
– Bof ! est-ce qu’il y a des endroits pour
s’asseoir ?
– Oui, à chaque boucle de la route, des
plates-formes permettent de se reposer sur un
banc.
Les chutes de Krimml étaient au programme
du jour suivant et Christian voulait à tout prix
25 La Porte des Anges
montrer ce site grandiose à son amie et à
Béatrix. Tous les ans, elles découvraient avec lui
ce qu’il avait tant de fois fait visiter à ses clients.
Un sentier de quatre kilomètres aménagé,
longeait les chutes et permettait de les admirer
dans diverses phases. Alentour, les montagnes
couvertes de neige traduisaient
l’incommensurable splendeur de ce site qui,
tous les cinq ans, reçoit le diplôme européen de
la protection de la nature.
Béa qui passait devant le petit salon, Astuce
sur les talons, fut interpellée par Nicole.
– Viens voir, tu nous dis si tu aimes !
– On dirait des conspirateurs ! C’est quoi la
surprise ?
– Les chutes de Krimml ! dit Christian avec
un large sourire.
– Oh ! très bien.
– Tu nous demandes pas d’autres
explications ? continua Nicole avec une petite
pointe de dépit, d’habitude tu es plus loquace.
– Aujourd’hui… disons que je rêve, répliqua
Béa évasivement.
Et elle s’en fut vers Michael, toujours suivie
par Astuce.
– Michael, dit Béa à mi-voix en s’asseyant sur
un tabouret et en se penchant par-dessus le bar,
qui est ce bel homme que vous m’avez présenté
cet après-midi ?
26 La Porte des Anges
– Ah ! ah ! commença l’aubergiste. J’ai bien
fait hein ? C’est le châtelain de Schloss Bercken
et…
– Le château que l’on découvre dans cet
écrin de verdure en allant vers Saint Christophe,
coupa Béatrix vivement.
– Ja ! et quand Karl est revenu, il a voulu y
habiter et y vivre complètement.
– Revenu d’où ? continua Béa.
– Ach ! de tout. De Hongrie, de France, de
la mort de son père quand il était tout bébé, du
courage de sa mère pour fuir et l’élever en
France, bref de toute une panoplie de drames
dont il ne parle jamais. Il a une manière
d’accepter les difficultés qui m’a toujours
étonné. Il a le sens du devoir et de la discrétion,
le goût du dépassement de soi, il sait tendre la
main aux plus pauvres en s’oubliant lui-même
et dans tout cela il a le respect des traditions. Ja,
Karl est un grand bonhomme, simple, humain,
efficace dans tout ce qu’il entreprend. Il est
devenu un éleveur de chevaux reconnu, et il les
aime. Il faut les voir obéir à sa voix, sous ses
mains. Il est formidable je vous dis, dommage
que… Et il s’arrêta.
– Qu’est-ce qui est dommage Michael ?
demanda Béa de plus en plus attentive.
– Ach ! depuis sa mère, il n’y a plus de Gräfin
von Berckenfield et on ne lui a jamais connu de
fiancée, de femme, d’amie et il avance en âge. Je
27 La Porte des Anges
crois qu’il est né en 1944. « Eh ! eh ! comme
moi » se dit tout bas Béatrix et plus haut :
– Mais il ne vit pas seul dans ce château ?
– Nein, nein, ils sont deux à veiller sur lui.
D’abord Mamacha qui le couve comme s’il
s’agissait de son propre fils et Viktor qui ne l’a
jamais quitté. Homme de confiance,
majordome, valet de chambre, il veille à tout.
Rien ne se fait sans lui. Jaloux de ses
prérogatives, je crois qu’il l’est. La comtesse
l’avait déjà à son service avant la naissance de
Karl. Il était tout jeune et nouvellement venu
dans la famille. Ils ont tout laissé derrière eux en
Hongrie à Köszeg, près du lac de Niensiedl, lors
des massacres d’Ujviclik, pour s’installer à Schloss
Bercken . Mais le comte, colonel dans l’armée
autrichienne voyait d’un mauvais œil la montée
de l’Anschluss.
– Dites donc Michael, vous êtes un vrai livre
d’Histoire interrompit Béa. J’ai presque envie
d’écrire tout cela.
– Sûrement que si vous mettiez le nez dans la
bibliothèque de Karl, vous trouveriez votre
bonheur. Il me l’a fait visiter un jour. Comme
on dit en France, sur le cul j’en étais !
Béatrix riait et reprit :
– Bon et après ? Que s’est-il passé ?
– Le comte séjournait à Vienne quand la ville
fut bombardée. Malheureusement il resta sous
les décombres, laissant la comtesse et leur tout
28 La Porte des Anges
jeune fils âgé seulement de quelques mois.
Heureux d’avoir un fils et voilà ! Ils fuirent en
Suisse, puis en France où Madame la comtesse
pouvait compter sur des appuis et de la famille.
Freihen Lechtens restera à jamais leur sauveur. Le
fils du baron, Rainer est aujourd’hui l’ami
indéfectible de Karl. Élevés comme les deux
doigts de la main, toujours ensemble. Rainer est
devenu vétérinaire équin, ce qui a bien servi à
Karl quand celui-ci a repris les haras de son
père. Sa mère en avait fait un vrai Seigneur des
chevaux, tant en France qu’en Hongrie,
Espagne et Autriche. Toutes les écoles célèbres
ont vu le comte Karl von Berckenfield. On vantait
ses dons, son allure et sa gentillesse. Il savait se
mettre à la portée de tous. Sa mère le suivait
partout. Il lui vouait un véritable culte. J’ai vu
un tableau d’elle dans un salon de Bercken, elle
est resplendissante comme un ange. Karl a
beaucoup de ses traits, fins, réguliers, un air fier
et compatissant à la fois. Tout le monde l’aimait
ici quand ils ont retrouvé Schloss Bercken. Elle
s’occupait de tout, des gens, du village même.
Avec Monseigneur Osswald, ils entreprirent
d’enseigner le français aux enfants. Elle n’avait
pas besoin du titre de comtesse pour être une
grande Dame. Elle l’était tout simplement. Çà,
c’est la vraie noblesse !
Michael vivait tout ce qu’il racontait à Béa et
celle-ci se sentait attirée par cette histoire d’un
29 La Porte des Anges
homme, à peine entrevu, mais qui dégageait un
fort courant de mystère et de roman comme
dans ces livres où l’on est tenté de regarder la
fin pour savoir comment le héros va se dégager
de l’histoire.
– Et puis après Michael ? demanda Béa en
prenant des bretzels offertes aux clients sur le
comptoir. Comment savez-vous tout cela ?
– Je le sais parce que depuis le temps que je
vis ici, nous sommes devenus Karl et moi
vraiment des amis. Quand Birgit est décédée,
vous ne pouvez pas savoir toute la compassion
qu’il a eue à mon égard. Je ne l’oublierai jamais.
Petit à petit nous nous sommes racontés
mutuellement. Je lui disais ma solitude, mes
angoisses sans Birgit, lui me répondait que
même seul, l’homme se doit de dépasser sa
douleur afin d’assumer ce que les autres
attendent de lui. Vous savez, Béa, pour dire çà il
faut avoir beaucoup souffert. Karl, dans sa vie,
a un mystère, un secret que personne ne
connaît et dont il ne parle jamais. Je crois, moi,
que çà tourne autour d’un mariage raté. Ça s’est
passé quand il est revenu d’Espagne, de l’école
andalouse. Il s’apprêtait à entrer dans celle de
Vienne. Vous auriez vu ce cavalier sur son
lipizzan ! Il tournait la tête à toutes les filles. Un
officier jeune, beau, distingué. À ce moment-là
on parlait d’une jeune fille de Vienne, Gisela
von… j’ai oublié la suite. Dans le village on
30 La Porte des Anges
disait : « Gräfin von Berckenfield aura une belle-
fille bientôt. Et puis le trou. Le néant. Plus rien.
Karl ne revint à Schloss Bercken que quatre ans
après. Plus jamais on ne parla de la jeune fille et
la vie reprit comme avant mais le comte avait
changé. Il disait revenir de France pour donner
une raison à son absence et personne ne lui
posa de questions.
– Changé en quoi Michael ?
– Je ne sais pas trop. Physiquement il avait
vieilli. Pourtant jeune encore, ses cheveux
devenus blancs donnaient à son visage un air
triste et résigné. Au début, il ne venait pas
beaucoup puis petit à petit la vie l’a repris. C’est
qu’il y avait à faire pour remettre le château
comme vous le voyez aujourd’hui. Un bijou
dans la verdure.
Ils furent interrompus par Christian et Nicole
qui traversant la salle, leur lancèrent un guten
Abend et montèrent dans leur chambre.
– Bonsoir Michael. Merci pour tout ce que
j’ai appris ce soir, c’est enrichissant.
– Bonsoir madame Béa. Faites de beaux
rêves ! répondit celui-ci en riant.
31
4
Béa ne voulait pas s’avouer le choc ressenti
devant le comte quand Astuce lui avait rendu le
tapis qu’il ne voulait pas lâcher. Un petit pic au
cœur, imperceptible et vif pendant lequel,
l’espace de deux secondes la respiration s’arrête,
les yeux se figent. On ne sait plus où l’on est.
Depuis le temps que les hommes la laissaient in
différente, elle se devait de se demander
pourquoi Karl, puisqu’il fallait le nommer, avait
soulevé en elle une renaissance de quelque
chose qu’elle croyait oubliée. Depuis le temps
qu’elle venait à Götzens, ils auraient dû se
croiser, se connaître. Pourquoi ? Michael disait
souvent : « les pourquoi on les laisse de côté, un
jour on sait pourquoi ». À cela Béatrix riait et
pensait à autre chose.
La petite pendule ornée de deux tyroliens
marquant les heures venait d’en sonner onze et
Béatrix tardait à se coucher. Cette journée
achevée, identique aux autres pourtant, semblait
particulière. Rien que d’y penser, Béa en
frissonnait délicieusement. Son être vibrait un
33 La Porte des Anges
peu plus que d’habitude, sans raison apparente,
un je ne sais quoi l’agitait et la ravissait et
inquiétait à la fois. Elle se mit devant le miroir
de son armoire et se voyant en pied, se détailla :
« Tu es un peu petite Mémée, des kilos que tu
n’as pas voulus se sont installés à ton insu, on
devrait sauter à pieds joints par-dessus la
cinquantaine, se dit-elle sans complaisance.
Avec des talons, je suis mieux, je gagne les
centimètres qui me manquent, habillée du
dirndl autrichien, même à mon âge, je ne suis
pas trop mal. Tout sourire et bien en chair
comme toute bonne bavaroise qui se respecte.
Elles sont charmantes, mais je ne suis pas
blonde. Je ne porte pas les cheveux longs ni les
nattes, c’est vrai pour le folklore mais il y a des
jeunes femmes qui sont tout à fait sveltes.
Curieux tout de même que ce comte soit seul.
Qu’a-t-il pu lui arriver ? J’ai envie de le mettre
dans mon prochain roman. »
Elle se déshabillait tout en continuant ses
divagations et entendit une porte claquer dans
le fond du couloir, puis un immense éclat de
rire qui ressemblait fort à celui de Christian.
« Pourquoi donc ne se marient-ils pas ces deux-
là ? Ils vont bien ensemble, se chamaillent et se
réconcilient par plaisir, sont jaloux l’un de
l’autre mais ne tenteraient rien l’un sans l’autre,
bref que des actes qui n’engendrent pas la
mélancolie dans une vie ». Bientôt elle fut nue
34 La Porte des Anges
devant sa glace de salle de bains. Elle regarda
ses seins et en fit le contour avec son doigt. Ils
étaient ronds, lourds et le contact de son index
fit dresser leur pointe. « Ah ! même à presque
soixante ans, çà arrive encore ! » ironisa t-elle.
Oui, elle pourrait peut-être aimer. En avait-elle
envie ?
Une fois encore, l’image de Karl vint se
placer entre elle et le miroir. Elle descendit sa
main vers son ventre maintenant un peu rond,
juste au-dessus de sa toison d’un roux doré qui
sans doute pourrait encore plaire. Son corps
d’un blanc laiteux avait le satin d’une peau de
jeune femme. Pourtant elle allait fêter ses
soixante ans dans quatre mois, mais comme
disait Nicole : « Ne dis donc rien, tu en parais
dix de moins. Regarde ton visage, pas une ride,
ni fanée, ni terne, une peau de jeune fille, des
cils magnifiques, des traits réguliers et ton rire
éclatant n’a rien d’un rire de mémère. Il éclate
comme un coup de tonnerre et personne n’y
résiste. Béa, j’en ai cinquante-six et je voudrais
bien être comme toi plus tard. »
Un grattement à la porte fit revenir Béa à la
réalité. Elle enfila son peignoir de bain et ouvrit.
Astuce entra visiblement très content de sa
venue :
– Non Astuce, tu sais que tu n’as pas le droit
de dormir dans la chambre.
35 La Porte des Anges
Il se planta devant elle et se mit en sphinx la
regardant en ayant l’air de dire : « Fais ce que tu
veux, moi je ne bouge plus ».
– Oh ! ce chien, ce chien, murmura Béa,
enfin ne lui en voulons pas, il m’a fait connaître
quelqu’un qui mérite une attention particulière.
Allons, dit-elle en caressant Astuce, gentil le
chien, maintenant tu sors.
Il manquait la parole à Astuce. Il se contenta
de tourner la tête lentement autour de la
chambre. Son regard s’arrêta sur le lit et d’un
mouvement vif dont on ne l’aurait jamais cru
capable vu sa placidité, il attrapa l’oreiller qui
trônait sur le milieu du lit et le traîna jusque
devant la porte condamnant celle-ci et se
coucha dessus sans plus de façon.
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5
Tout en conduisant, Christian donnait des
indications sur les sites qu’ils rencontraient. Il
revenait à son métier et Nicole et Béa s’en
trouvaient fort aise. La forêt autour d’eux
s’embrasait de mille feux. L’automne flambait
dans des tableaux aux tons d’or. Comme dans
un livre d’images, Béa regardait les Lüftlmalereien,
ces peintures aux motifs religieux, ces fresques
somptueuses qui fleurissent par dizaine sur les
façades des maisons bourgeoises. D’autres
sujets représentaient les contes de Grimm ou de
Perrault dans une profusion de couleurs qui
éclataient sur les parois immaculées de certains
chalets. Béatrix aimait cette naïveté racontée,
simple et belle à la fois, ces trompe-l’œil, ces
ciels richement décorés se découpant sur les
façades, tout un art manichéen où le bien et le
mal sont constamment représentés. À regarder
ces peintures, Béa se sentait calme, sereine,
apaisée de tant de choses qu’elle fuyait et qui
n’apparaissaient plus ici, lors de ses séjours dans
ce Tyrol merveilleux et bienfaisant.
37 La Porte des Anges
Ils quittèrent Oberammergau et poursuivirent
par la vallée de l’Inn pour arriver aux chutes de
Krimml . L’eau tourbillonnante, les montagnes
alentour couvertes de neige, les sapins alourdis
par cette blancheur, formaient un poster géant
d’une riche intensité picturale. Les deux amies
en avaient le souffle coupé. On ne s’entendait
pas donc on ne parlait pas, on admirait.
Christian prit la main de Nicole et ils
commencèrent à gravir le chemin aménagé
longeant les chutes. Béa se tenait un peu en
retrait et respirait avec bonheur cet air rempli
d’eau et d’essence d’arbres qui l’enivrait
presque. Ses amis partirent devant elle et elle se
laissa submerger par la majesté des lieux. Elle
s’appuya sur le parapet qui la séparait du vide et
admira. Elle resta ainsi plusieurs minutes et se
mit en devoir de grimper. Arrivant sur la
première plate-forme où un banc attendait les
promeneurs afin de reprendre haleine et de se
reposer devant l’eau qui tombait en cascade, elle
s’arrêta. Quelqu’un était assis, le visage fixé vers
les chutes, vêtu d’un loden autrichien et coiffé
du chapeau à toupet de blaireau. Au bruit que
fit Béa, l’homme se retourna et celle-ci,
transformée en statue ne sut que dire :
« Vous… ici ? »
Karl se leva et vint vers elle avec un sourire
timide et heureux à la fois. Son chapeau à la
main, il lui dit : « Je savais par Michael le lieu de
38 La Porte des Anges
votre sortie aujourd’hui et j’avais envie de vous
revoir et de parler avec vous… sans Astuce »
ajouta-t-il avec un petit rire taquin. Béatrix
remarqua instantanément un changement dans
sa physionomie. Ses yeux noisette étaient piqués
de reflets d’or, des pattes d’oie dans le
prolongement de ceux-ci attestaient le bonheur
dans lequel visiblement il se trouvait en ce
moment. Un élan lui fit prendre la main de Béa
et s’inclinant légèrement la porta vers ses lèvres
sans toutefois la toucher.
– Je suis heureuse de vous rencontrer…
– Non, c’est moi qui suis flatté d’être en
compagnie d’un écrivain célèbre, coupa t-il. Vos
amis m’ont croisé mais ne m’ont pas reconnu,
trop occupés qu’ils étaient à savourer leur
bonheur. On est ému de voir deux êtres
amoureux à ce point. Ils sont mariés depuis peu
sans doute ?
– Non, pas du tout répondit Béa en riant. Ils
ne sont pas mariés et se connaissent depuis
longtemps. Vous savez Christian est grand-père
et Nicole mère d’un grand fils de trente ans
mais quand le cœur parle, si on veut le suivre
cela peut-être le bonheur ou le pire c’est selon,
continua t-elle en baissant un peu la voix.
Ils s’approchèrent de la rambarde et
regardèrent le tableau qui s’offrait devant eux.
L’eau tombant en cascade sur les roches, à travers
les sapins, semblait parsemée d’étoiles d’or par le
39 La Porte des Anges
soleil qui descendait vite en ce début d’octobre.
Tournant la tête l’un vers l’autre en même temps,
leur sourire respectif fut comme suspendu.
Ils restèrent là un long moment. Béa se
tourna dos au garde-fou et dit en criant
presque :
– On se sent tout petit devant ce spectacle
grandiose.
– Montons plus haut, reprit Karl, le chemin
s’éloigne un peu des chutes. Nous nous
entendrons mieux.
Ils cheminèrent côte à côte. Un bien-être
envahissait Béa qui ne cherchait pas même à
parler. Elle écoutait le silence de Karl. L’un et
l’autre avaient des tas de questions à poser mais
tous deux se taisaient. Ils savouraient le fait
d’être ensemble comme s’ils s’étaient retrouvés
après une longue séparation. L’esprit de Béa
bouillonnait autant que l’eau qui les
accompagnait. « De quoi pourrais-je lui parler ?
Je frissonne comme une minette, enfin c’est
sûrement l’air humide qui nous environne »,
s’avoua t-elle comme pour se convaincre.
Karl prit la parole dans un français plus que
parfait :
– Je me demande pourquoi je ne vous ai
jamais rencontrée jusqu’à maintenant ? Étiez-
vous invisible ? Où travailliez-vous à un
nouveau roman ?
40 La Porte des Anges
– Ni l’un ni l’autre, mais quand je viens chez
Michael, je me ressource, recharge mes batteries
comme on dit en France.
– Je sais, dit Karl.
– Christian est si heureux de nous montrer
les lieux qu’il a visités avec des milliers de gens
quand il était voyagiste, que nous ne sommes
pas souvent à l’Edelweiss. Et puis vous savez,
notre rencontre ne devait avoir lieu qu’hier sans
doute. Je crois aux signes et Astuce en est un.
Au souvenir du chien, le comte se mit à rire.
– En tout cas, je suis très heureux de vous
connaître. Il me semble même que je vous ai
toujours connue ou plus que je vous attendais.
« Peste, il va vite le comte ! » pensa Béatrix.
« Roméo et Juliette savourant leur vieillesse ».
Un fou rire la gagna mais elle se reprit très vite
car ils arrivaient à un tournant où une pancarte
annonçait : Regen Kanzel (chaussée glissante)
1150 mètres.
– Nous avons bien marché, reprit Karl,
irons-nous plus haut ?
– Je ne crois pas car j’entends les rires de
mes amis.
En effet, Christian et Nicole déboulaient du
tournant en courant et semblaient ne plus
pouvoir s’arrêter. Quand ils virent Béa et Karl
devant eux, au milieu du chemin, l’étonnement
que leurs visages affichèrent permis à Béa
d’éclater de rire pour de bon.
41 La Porte des Anges
– Ben… Vous faites quoi… là ? bégaya
Nicole.
– On se promène. Vous êtes passés derrière
moi sans me reconnaître tout à l’heure. Madame
Béatrix m’a vu et voilà, dit Karl très posément
et maître de lui.
Évidemment Christian et Nicole
connaissaient le comte mais celui-ci leur restait,
pensaient-ils, inaccessible bien que sachant
Michael et lui très liés.
Se reprenant très vite, Christian lança :
– C’est formidable, nous voilà quatre
maintenant. Je vous emmène à l’auberge
Rossalm Grinzens, vous connaissez ?
– Ja, répondit Karl, mais j’emmène Madame
dans ma voiture.
Le ton était sans appel. Christian et Nicole se
lancèrent un regard entendu et Béa était aux
anges.
Un coupé - cabriolet Mercedes gris métallisé
attendait son propriétaire à côté de la Picasso de
Christian. Karl ouvrit la portière et Béa monta.
Il prit place au volant et leur regard se
rencontrèrent une fois encore, heureux, ému,
étonné presque.
Christian et Nicole tardèrent à monter dans
leur voiture. En suivant des yeux la courbe que
le cabriolet entama pour reprendre la route, on
pouvait aisément imaginer le nombre de
questions qu’ils se posaient.
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