La prière

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Il y a trois jeunes âmes avec trois lectures de la vérité, trois façons de poursuivre sa vie avec. La vie est-elle un échec ? N'est-elle pas au fond qu'une expérience humiliante pour l'homme. Simon connaît la vérité, il sait tout sauf vivre. Sa conscience prégnante de la mort l'empêche de passer à cet acte. N'y a-t-il aucune issue ? Lui reste-t-il quelque chose à apprendre ? Charles, lui, semble avoir sa recette pour patienter. Il représente un modèle virtuel. Marthe s'y accroche d'instinct. Pour le moment, elle est bien. Elle vit des choses, elle vit parmi d'autres. Marthe et Simon ne se connaissent pas encore.
Publié le : jeudi 16 juin 2011
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EAN13 : 9782748168600
Nombre de pages : 169
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La Prière
Maximilien Friche
La Prière





ROMAN











Le Manuscrit
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ISBN : 2-7481-6861-5 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6860-7 (livre imprimé)





Illisible mais viable

Prière de tourner la page




MAXIMILIEN FRICHE











LES PERSONNAGES

11 LA PRIÈRE


12 MAXIMILIEN FRICHE








DIALOGUE


Marthe a monté les cinq derniers étages à pied, en
sautant parfois une marche. Une respiration plus rapide,
mais pas d’essoufflement. La jeunesse lui gonfle les
seins et lui soutient les pommettes. Elle ne se laissera
pas aller. Pas question de se laisser porter par la vague.
La rampe d’escalier ne lui a servi à rien. L’ascenseur
voyage à vide. Marthe a permis à l’air chaud d’ici d’avoir
ses courants lui aussi. Elle se plante dans le couloir du
quinzième étage, droite devant le numéro 25. La porte
est peinte comme toutes les autres, c’est la couleur
marron qui a été retenue. En souvenir du bois. La
lumière s’éteint. Marthe appuie sur la minuterie. Cet
immeuble est sombre. Au-dessus de la minuterie se
trouve une sonnette, où est écrit, au lieu d’un nom, le
mot sonnette.

Elle baisse les yeux. Elle déteste la moquette. Surtout
épaisse, ça ne réagit pas et on n’a aucune assurance que
cela retienne ou emprunte quelque chose. Docile et
indifférente. Elle relève la tête et respire un coup. Ça y
est. Marthe sourit de partout. Elle va voir son ami, son
copain, son grand et son petit frère. Elle sonne. Deux
coups brefs du bout de l’index. Dans le couloir, juste un
13 LA PRIÈRE
instant, il n’y a plus que ce bruit et elle. C’est bizarre
tout ce que l’homme a créé. Elle se sent mal à l’aise avec
cette fausse compagnie. L’immeuble ne fait pas écho.
Après le bruit, dans le couloir, il n’y a qu’elle. Comme
s’il ne s’était rien produit. De l’autre côté de la porte
peinte en marron, Charles relève le nez, réajuste ses
lunettes, abandonne son tricot. Il se met debout
promptement et se dirige vers le début de chez lui. À
trois pas : trois verrous. Une petite hésitation, et puis
non, il ne regardera pas par la petite loupe. Il prononce
un oui sonore et grave. Il tourne trois fois deux tours
vers la droite. Clac clac. Clac clac. Clac clac. La porte de
bois s’ouvre sous l’action d’une main leste et tendre.
C’est bizarre tout ce que l’homme a créé. Des gadgets.
Des trucs d’ingénieur dont le seul génie est de nous
occuper. Depuis quand remplie-t-on un sceau sans
fond ? Au dernier truc, tout devient bête et humain.

Marthe sourit, Charles aussi. Ils se regardent et en
viennent aux mots. Tout devient clair. Marthe Charles,
Charles Marthe. Ils se nomment. Ils sont à leur image.
Les prénoms s’embrassent, comme des rimes, comme
un aller-retour. Comme on l’imagine, simplement, la
discussion s’installe. Les corps se meuvent comme des
langues. Ils trouvent des canapés et des fauteuils. Ces
choses là empruntent bien et ne rendent les formes
qu’un bon moment après l’abandon. Oui, les coussins,
les fauteuils ont une mémoire moins courte que les
moquettes.

Marthe parle beaucoup, avec des gestes, des mains et
de très longs doigts qui pianotent les mots dans l’air
pour qu’ils aillent se suspendre à la lèvre humectée de
14 MAXIMILIEN FRICHE

Charles. Elle n’a pas envie de rentrer chez elle, ou, du
moins, pas tout de suite. Elle aime bien parler, mais elle
n’ose pas le faire seule, alors c’est face à Charles qu’elle
débite sa vie. Tout a l’air très confortable dans ce décor.

Autour du thé, de la fumée, deux jeunes gens dans
un salon partagent leur air. Et les mots, dans cet air
commun, restent à mi-hauteur, à portée de bouches, pas
loin de leur ventre. Marthe a de la conversation et
Charles la suit en dodelinant de la tête. Elle se sent
encouragée. Tout va bien. Tout va déjà mieux pour
Marthe. Qu’il est bon d’avoir une oreille pour vider sa
bouche. Son cœur afflue. Il n’y a peut-être pas de
limite… Marthe sait que Charles, c’est l’infini.

Marthe et Charles se connaissent depuis l’autre jour
de l’autre année. Ils se le rappellent. Ils entreront plus
tard en matière. Des vieux amis. Ça ressemble à deux
prisonniers qui, à force de partager les mêmes quatre
murs, se sont attachés aux mêmes menottes. C’est vivre
ensemble. Les vieux amis, c’est comme de la famille. On
ne les choisit plus. Il n’y a pas plus de correspondances
que ça. L’altruisme : résultat de l’effet de serre. Serre-
moi fort que je sente que rien n’a changé, qu’on est
toujours là, avec sa mémoire, reconnaissant.

Marthe sourit et soupire à chaque fin de phrase.
« Voilà » dit-elle sans arrêt. Pourtant elle reste. Elle doit
encore avoir quelque chose à dire. En vérité, elle
voudrait bien que Charles lui pose quelques questions.
Ou juste les bonnes. « Mais toi, Marthe, toi, comment
ça va ? » Charles ne se remplit pas des mots de Marthe.
En fait, il les écoute juste vibrer. D’une oreille. De
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l’autre, il pense, il se souvient. Celle-là est pleine de
vent. Une oreille sur deux est polie. Charles sait
d’avance quand il doit intervenir et ce qu’il doit dire. La
réplique est prévue depuis l’écriture. Mais toi, Marthe,
toi, comment ça va ?

Il est incroyablement juste et précis. Quelque chose
dans Marthe ou derrière Marthe s’effondre. Marthe
improvise. On y croît. Elle soupire. En vérité, elle ne
sait même pas si elle doit aller bien ou mal. Elle hésite.
Ses mains moites et ses doigts nerveux bégayent. Un
public est invisible. Il lui souffle son texte malgré le trac.
Elle prononce. Elle est crédible. « J’ai un petit coup de
déprime, ça va passer. » Cette femme se sent
momentanément seule et ça lui fait peur. La solitude est
inconfortable. « Tu me comprends ? » Charles dit que
oui. « Je ne suis pas assez forte pour vivre comme toi, je
suis trop humaine. » Marthe n’a plus de co-locataire
depuis le début de la semaine. Un trop grand espace
reste. Rien ne ralentit ses mouvements et elle se cogne
aux murs. Les choses ont si peu de répondant quand on
est conscient. Il y a bien le téléphone, les boîtes à lettres
et les boîtes vocales, la télé et la radio. Tout ça n’est pas
pour de vrai. « Ce n’est pas pour moi. » Il y a bien les
sorties. Chaque nuit. Le matin revient à chaque fois
comme un frisson. Et son petit corps tout seul comme
un chiffon sur le lit. Un point perdu dans trois
dimensions. Elle n’arrivera pas à vivre seule. C’est trop
dur d’être confrontée à son intelligence. De ne pas
pouvoir faire diversion. JF cherche divertissement à tout
prix. Elle a peur d’affronter son Dieu. JF cherche
divertissement à tout prix.

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