Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

La prise du Sébastopol

De
272 pages
« Que la musique semblait loin. La seule mélodie ici, c’était le bruit des crapouillots, le sifflement des obus, celui des explosions qui duraient des heures, le claquement des fusils ou le staccato des mitrailleuses. » La Grande Guerre a mobilisé Raphaël Verstraete sur le front. Fait prisonnier, envoyé en Russie, blessé à la main, le jeune Roubaisien poursuit pourtant sa passion : la musique. Découverte lorsqu’il avait 10 ans devant une représentation des Noces de Figaro, elle ne le quitte pas. À chaque instant, les notes accompagnent le violoniste. Et composent la partition de sa vie. Dans son roman, Bernard Thilie rend hommage à l’histoire de sa région natale mais aussi à la musique. Tandis que la Grande Guerre bouleverse le contexte géopolitique international, le monde musical subit une profonde mutation. De nouvelles formes naissent, Le Sacre du printemps de Stravinsky déchaîne la critique. Sur scène, au cœur des combats ou à l’arrière du front, la musique est omniprésente. Et jamais elle ne laisse indifférent.

EXTRAIT

La chorale apparut comme un champ de liberté où il suffisait d’ouvrir la bouche pour produire un son harmonieux. Chanter était une joie de tous les instants. Cerise sur le gâteau, les cours étaient mixtes. Après s’être époumoné durant deux heures, il revenait main dans la main avec Élodie, rayonnant car il avait enfin obtenu au détriment des nombreux postulants le droit de porter son cartable qui pesait des tonnes. Que pouvaient bien mettre les filles dans leur cartable ? Et plus tard, dans leur sac à main ? Le mystère n’est toujours pas résolu. Élodie était toute fiérote d’avoir été distinguée parmi ses amies, des chipies auxquelles elle tirait discrètement la langue en les croisant dans la rue. Ils s’asseyaient sur le seuil d’une maison avant qu’un concierge ne les chasse et se racontaient ces histoires interminables qui font une enfance. Sur leur passage quelques rideaux s’écartaient, vite rabattus. Les grenouilles de bénitier de la paroisse faisaient leur marché de médisance.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Bernard Thilie est né rue du Vieil-Abreuvoir à Roubaix dans un débit de tabac enfumé nommé « le Havane ». C’est à Roubaix qu’il a vécu une scolarité chaotique qui lui a permis de fréquenter la quasi-totalité des écoles de cette ville, lassant la patience des enseignants de cinq établissements sur les treize visités. Après un service militaire houleux dans l’artillerie, dont témoigne l’absence de clochers de certains villages du Poitou, il a sévi pendant quarante ans dans le monde fertile des engrais, milieu culturel s’il en est. Il a découvert la littérature à dix ans au travers de la comtesse de Ségur et depuis, lit en moyenne trois livres par semaine. Si Hemingway et Maupassant sont ses modèles, il aime également les policiers (McBain, Williams, Connely) ainsi que la bonne science-fiction (Simak, Silverberg). En 2003, il réalise son rêve et se met à l’écriture. Sept romans à ce jour, dont une biographie de chef d’orchestre toujours à la recherche d’un éditeur courageux, une vision personnelle et vécue de mai 68, et la suite de Nuit de chine.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Extrait
Ouverture

Roubaix fêtait le 14 juillet 1905.

Les rues débordaient d’ouvriers endimanchés, tire-bouchonnés dans leurs chemises amidonnées et leurs chaussures à clous appelées « galoches à dache ». Un jour de chômé ne se refusait pas, la journée de travail était de onze heures, y compris pour les enfants. Des idéalistes tentaient de négocier pour la ramener à dix. Aux dires des patrons, l’industrie n’y survivrait pas. Les femmes n’avaient pas le droit de travailler de nuit, cela leur donnait le temps de pondre de futurs petits ouvriers. Le travail à la chaîne, elles n’en sortaient pas. Une famille roubaisienne comptait de dix à quinze enfants, plus ceux perdus en route. Le record était tenu par un certain Henri Dubois-Fournier qui en avait procréé vingt et un à lui seul. Avec deux femmes toutefois. Du côté des grandes familles, c’était à peine différent, elles donnaient l’exemple, soutenues par une église vigilante.

Boulevard Gambetta, les baraques foraines attiraient la foule. Un lâcher de montgolfières était prévu place de la Nation, un autre place du Travail si le temps se montrait clément. À la tombée de la nuit ce serait le feu d’artifice sur la grande place, suivi du bal populaire traditionnel. Les jeunes se rencontreraient, des amours s’ébaucheraient.
Le 14 Juillet était le jour de la distribution des prix. Pas pour tout le monde comme devait le constater amèrement Raphaël du haut de ses 10 ans. Colette, la bonne de son père Modeste, le droguiste de la Grand-Rue, courtisée depuis quelque temps par Armand, le fils du maréchal-ferrant, s’amusait, heureuse. Elle riait de tout, l’avenir s’annonçait radieux. Elle admirait son chevalier servant installé au milieu du pont de Wattrelos qui tirait à la carabine sur les cibles installées au milieu du canal. Il essayait en vain (la carabine était truquée) de gagner le gros lot, un superbe canard vivant qui ne pouvait voir un navet sans frissonner d’angoisse. Armand venait de terminer son service militaire récemment ramené à deux ans. Il n’était pas peu fier de montrer son adresse et de briller aux yeux de sa dulcinée. À défaut de gagner le canard, il eut droit à une bouteille de mousseux, le champagne des pauvres. Cela n’avait pas d’importance, il l’avait déjà trouvé le gros lot dans les yeux de Colette.

– Viens, on va aller admirer Guy. 

Il prit Colette par la main et installa Raphaël rouge de jalousie sur ses épaules. Ils se dirigèrent à travers la foule vers la rue de l’Ommelet où se trouvait l’atelier de Guy, le maréchal-ferrant, à deux pas des abattoirs. L’air était doux et embaumait le crottin de cheval.
Guy était la bonté faite homme. Doté d’un physique à la Taras Boulba, c’était un roc monté sur pattes, une force de la nature avec un cœur d’enfant de 10 ans. Il maniait son pesant marteau avec légèreté en chantant du matin au soir, comme on jouait avec un hochet.
Il lança le défi que tout le monde attendait, prit les paris auprès de ceux qui voulaient bien le relever. Les fonds perçus serviraient pour acheter le nouveau ballon de foot qui permettrait de battre les cathos au prochain championnat. La première épreuve, le jeu de la corde, voyait Guy seul d’un côté et dix personnes de l’autre. Il faisait semblant de lutter un peu, histoire de faire monter la donne et d’amuser la galerie. Ensuite il tirait sur la corde et baladait ses adversaires sans effort, à son gré.
Le jeu suivant consistait à faire le tour du quartier en courant, une enclume serrée dans les bras. Certains, sous les quolibets impitoyables de la foule, n’arrivaient pas à soulever l’enclume de son socle, d’autres s’écroulaient lamentablement en nage après quelques pas. Une fois éliminés, tous les forts en gueule, les prétentieux, les m’as-tu-vu, Guy s’installait devant son enclume. Il la prenait tendrement dans ses bras, la soulevait un grand sourire aux lèvres et faisait en petites foulées le tour du pâté de maisons, suivi d’une cohorte d’admirateurs. Au retour, sous les applaudissements de l’assistance, il confiait l’enclume à ses aides qui, de connivence, se mettaient à trois pour la soulever en vacillant sous le poids.

– Tenez, les gars, vous me la rangerez sur l’étagère là-haut, à côté de la gueuse en fonte. Attention, c’est fragile.


Guy se dirigeait ensuite tranquillement vers le cabaret de la mère Victorine pour y retrouver son copain l’instit, suivi par les regards rêveurs d’admiratrices aux joues en feu.
Le curé, persuadé que la foi soulevait des montagnes, fit une tentative, une seule. Il eut mieux fait de s’abstenir, son prestige serait resté intact. Le dimanche suivant à la fin de la messe il était incapable de lever le bras pour bénir la foule des fidèles, anéanti par les courbatures. Il ne décolérait pas, vexé de voir s’agiter les dos courbés des fidèles secoués d’un rire irrépressible, le nez hypocritement plongé dans leur missel, les larmes leur coulant le long des joues.