La Rascasse avant la Bouillabaisse

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Prenez deux hommes, l’un recherché par la police, l’autre toujours en quête d’un coup tordu. Faites-les cavaler à travers l’Amérique du Sud ; ajoutez des jolies filles, deux ou trois pincées de revolvers et de fusils, quelques truands interlopes et beaucoup, beaucoup d’or. Saupoudrez de coups de feu et de dollars. Incorporez des rebondissements et une bonne dose de suspense. Agitez le tout dans des paysages de folie. Laissez reposer quelque temps. Montez la température, parsemez d’amour et de sexe. Distillez de l’émotion. Faites revenir le tout dans la cité phocéenne. Servez bien écrit. La bouillabaisse façon Del Pappas est prête !

Gilles Del Pappas signe ici un roman policier passionnant et diablement dépaysant. Le héros est un truand sympathique mais poissard, le méchant un authentique salopard, les seconds couteaux qui gravitent alentours résolument tordus... Et les femmes ? Toutes des... Sauf la bien-aimée du héros évidemment !


Publié le : vendredi 4 mars 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782370470140
Nombre de pages : 200
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couverture

DEL PAPPAS

LA RASCASSE AVANT LA BOUILLABAISSE

 

Marseille…

Si j’ai commencé à écrire un beau jour, c’était à l’évidence et avant tout parce que j’avais envie de causer de cette cité étrange aux ombres toujours noires.

Son nom en provençal, pour ceuss qui le parlent encore, est Marsiho pour l’orthographe mistralienne ou Marselha pour la graphie classique. مرسيليا (Marsilya) en arabe, Marsella en catalan et Marsiglia en italien en espagnol Marselha, en portugais Marseilles, en anglais, Massilien, en allemand Marseille.

L’origine de ce nom est le thème de nombreuses théories. Moi j’opte pour la thèse de Mασσαλία (Massalia), ville fondée par des Grecs venus de Phocée. Mes ancêtres !

Certains prétendent que la capitale méditerranéenne doit son nom aux fameux Saliens, une fédération de peuples du midi. Mas Salia. Il y a également une thèse latine, une ligure… D’autres évoquent des origines en Asie Mineure ! Une vraie bouillabaisse !

Mais ces approximations, ces théories plus ou moins fumeuses, ces projections scientifiques, ces savantes références font partie intégrante de la légende de la vieille Cité. Elles prouvent à l’évidence que celle-ci ne laisse personne indiffèrent et que chacun veut se l’approprier. Elle résiste pourtant car le cœur profond de Marseille, ce qui la fait vivre, ce qui pulse le sang en elle, c’est la liberté ! Marseille n’appartient à personne… ou à tout le monde, comme vous voulez !

Mais Marseille c’est surtout l’ouverture vers l’orient, c’est la porte du monde. Je l’ai franchie. Tout petit, je suis monté sur un cargo turc, le Karadenitz. J’ai compris à ce moment que les voyages seraient ma façon de m’inclure dans le Cosmos.

Depuis, je visite les continents bout par bout, toujours émerveillé, même à mon âge canonique, par la différence. Je ne suis hélas, le temps m’étant compté, pas tout à fait sûr de parvenir à tout voir. Ça n’est pas bien grave, ce que j’ai pris, je l’ai… c’est formidable la mémoire !

 

J’ai l’air d’un chewing-gum ratatiné.

Frida Kalho

1

Il pleut sur la cité millénaire, Marseille pleure de l’eau fraîche. C’est précieux dans cette région oubliée du dieu Maya Chac et ses anneaux oculaires. Rare et triste. Les déjections canines fondent sous la violence de l’eau et se dissolvent dans le caniveau. La saleté endémique de la ville disparaît ainsi, petit à petit, grâce à la nature. Et pour un laps de temps variable… une heure, un jour, rarement plus…

Pour venir de Saint Marcel à la rue Paradis en moto, ça n’avait pas été de la tarte… j’avais revêtu ma combinaison plastique, mais l’eau s’était tout de même infiltrée jusque dans mon dos.

Ma machination est bien préparée, je suis sûr de moi. Je vais effacer d’un trait une vieille dette qui, quand je parviens enfin à m’endormir, me réveille brutalement, et me laisse trempé de sueurs.

Il y a six joueurs, pas un pour racheter l’autre… mais beaucoup, beaucoup d’argent en jeu.

Le phare de ma vieille Triumph éclaire les pavés gras du maquillage douteux de ma cité. Je roule avec prudence, ce n’est pas le moment de me planter. Je suis là, sous la flotte, pour me venger… et aussi pour du pognon… De l’argent sale pour ce que j’en sais, mais je vais voler beaucoup plus voleur que moi !

Je regarde la maison, à travers les grilles piquées de rouille. Le parc est à l’abandon, les statues d’angelots ou de vierges effarouchées, disséminées un peu partout, disparaissent dans la végétation, mais on imagine qu’il n’en a pas été toujours ainsi. Ce jardin a dû être coquet sous d’autres propriétaires. On devine l’escalier monumental qui mène au hall d’entrée. L’ampoule qui l’éclairait est morte depuis belle lurette. J’ai entendu quelques amis du notaire râler contre sa ladrerie qui les faisait trébucher dans le noir.

Car le mec à qui appartient cette grosse baraque prétentieuse est un homme de loi. Un vrai de vrai !

Il a pris sa retraite très tôt. Un mec d’argent. Aucune morale, il avait, disait-on, couché sur son compte tant et tant de pognon de vieux clients ayant perdu la tête, que la profession, effrayée par les rumeurs qui commençaient à se répandre, aidée aussi par quelques prises de conscience de familles lésées, avait décidé de le rayer du notariat, de le chasser de son étude. Aucun de ses employés, greffiers, clercs, notaires, n’avait retrouvé de travail tant la réputation de l’étude était sulfureuse. Sa secrétaire s’était même donné la mort, désespérée par les accusations… Elle avait laissé une lettre où elle demandait pardon aux gens qu’elle avait aidé à dépouiller :

« Je n’avais plus de libre arbitre, tant l’influence néfaste du mal était à l’œuvre sur moi… en moi. »

Il avait ri bruyamment à l’annonce du décès…

« L’imbécile ! Mais je la regrette, elle avait un beau cul ! Je la prenais tous les matins sur les cartons de la salle des archives… je la faisais japper comme une chienne, elle disait qu’elle m’aimait ! »

 

Ce porc est totalement obsédé. Il lui faut jour après jour assouvir cette appétence démentielle pour le sexe. Aujourd’hui qu’il ne peut plus utiliser ses employées, il a recours à des professionnelles. Âgé d’une soixantaine d’années, il fait beaucoup plus… une allure de clochard, les cheveux longs… et sales. Il ne prend pas le temps de se laver, non par goût, mais par flemme et radinerie. Je pensais à Georges Brassens et à sa chanson « la complainte des filles de joie »

 

Y’a des clients, y’a des salauds

Y’a des clients, y’a des salauds

Qui se trempent jamais dans l’eau

Qui se trempent jamais dans l’eau

Faut pourtant qu’elles les cajolent

Parole, parole

Faut pourtant qu’elles les cajolent

 

Et je les plains… pauvres putains ! Coucher avec ce crasseux ! Il y a vraiment des métiers dégueulasses !

Je l’ai suivi dans ces déambulations certains soirs, il choisit toujours les plus vieilles, les plus moches. Sans doute, pour payer moins cher. Car l’homme est d’une radinerie peu courante. Il n’achète jamais rien. Les costumes qu’il porte datent de l’an pèbre, les tissus sont râpés, on en voit la trame. Ses repas sont composés d’aliments payés dans les magasins qui affichent les prix les plus bas… Un rat…

Il est très riche, détient des appartements un peu partout, surtout dans les quartiers pauvres… il exploite sans vergogne les sans papiers, et possède une équipe de gouapes qui encaisse les loyers… ouais, c’est une authentique ordure ! Et puis paradoxe étrange, c’est un joueur impénitent !

Un flambeur qui gagne ! Mais c’est assez logique finalement… il pratique l’attente. Il peut jouer gros, certes, mais en ne prenant jamais de risque. Il ne gagne donc pas beaucoup, mais en fin de compte, grapille un chouia par-ci un chouia par-là ! Les vrais joueurs jouent pour perdre. Pas lui !

Ce n’est pas comme le propriétaire de la belle décapotable anglaise garée n’importe comment dans l’allée. Un vrai joueur, qui perd souvent gros. C’est le plus jeune, le plus fougueux. Assez beau gosse, lui n’était pas obligé de fréquenter des catins ! Ce promoteur richissime, venu dans la profession par sa famille, n’est pas le moins âpre aux gains. C’est son grand-père qui a bâti la fortune. Un grand-père à l’existence très mouvementée. Ancien bagnard, créateur de la carlingue, membre fondateur de la fameuse French connection qui inonda le marché américain d’héroïne, cet aïeul a l’heureuse idée de réinvestir sa sale fortune dans l’immobilier en Amérique de Sud… C’est dans cet environnement délétère que naît son petit-fils, notre joueur. Mais c’est en France et dans le béton que le rejeton va s’épanouir. Toutes ces références familiales serviront à ces projets. Promoteur, il construit de véritables horreurs, « oublie » de régler les charges sociales de ses ouvriers immigrés. Raciste, violent, tenant la presse locale en laisse, faisant et défaisant hommes et femmes politiques, il a tout du mafieux. Les nombreux scandales émaillant sa carrière finissent par entacher dangereusement sa réputation. Il est désormais pratiquement persona non grata dans la cité phocéenne. C’est un flambeur. L’argent lui coule littéralement des pattes.

– Ouais, belle charrette !

Je ne m’intéresse qu’assez peu aux bagnoles, mais je dois reconnaître que l’engin, racé, élégant, est magnifique. La pluie ne mouille pas la peinture, elle glisse sans s’arrêter sur la carrosserie rutilante. Les deux sièges en cuir semblent un paradis pour jeunesse éternelle.

Le troisième larron de cette partie de poker hebdomadaire n’a connu le luxe que sur le tard. Né dans une famille pauvre du quartier historique de Marseille, le Panier, il se lie avec celui qui va, des années plus tard, défrayer la chronique judiciaire, un certain Nictinballe. L’amitié parfois vous entraîne sur des chemins douteux. Les deux minots découvrent vite les joies et les soucis propres à la petite délinquance. À l’époque, la psychologie des familles était assez simpliste. Virile et sans nuance. Rapidement il se retrouve dehors, livré à lui-même, son père, honteux des arrestations à répétition, lui ayant fermé la porte à jamais, malgré les larmes de la mère… Le bougre plonge dans le banditisme, sans retenue. Avec le temps, les minables magouilles cèdent la place à des braquages, des casses, de multiples trafics… Petit à petit, les deux comparses se font une place dans le milieu phocéen, puis français… Sans jamais être réellement inquiétés. Notre jeune truand ayant su se faire quelques amis dans la police marseillaise. Aujourd’hui, il trempe dans tout ce qui est sale… trafic d’être humain, prostitution, travail au noir… vol organisé sur les quais, armes, drogue, recel… rien ne le rebute tant que ça rapporte !

La seule pépée du groupe à jouer se fait appeler Sonia. Une très belle femme, élégante, d’une cinquantaine d’années, qui détonne un peu dans cet environnement d’hommes rugueux. Je connais peu de choses sur elle. Elle aime le mystère, la discrétion. On ne connaît pas réellement sa nationalité, nul ne sait précisément d’où elle vient, mais c’était assurément du bassin méditerranéen. Elle a fait carrière dans le charme. Égérie d’un ministre en exercice, elle possède une entreprise d’escort girl qu’elle manage avec une poigne de fer. Le notaire lui a un jour demandé de lui prêter une de ces très jolies pensionnaires. La maquerelle lui a répondu crûment…

– Vous êtes trop radin mon cher, les émoluments de ces petites ne sont pas à la hauteur de ce que vous pourriez leur donner !

Malicieuse, elle a ajouté…

– Et puis, il faudrait prendre un bain…

Sous les rires de tous et même de l’intéressé, peu dupe de son état.

Cette femme travaille dans le monde entier et voyage sans cesse. Elle ne s’arrête de bouger que pour ce rendez-vous mensuel qu’elle ne louperait pour rien au monde. Sous aucun prétexte, peu importe où elle se trouve, elle lâche toutes les affaires en cours pour voler vers Marseille, c’est une véritable joueuse.

– Je ne peux vous laisser faire une partie sans moi, mes gaillards !

Autre membre de ce clan de malfaisants, un homme politique fauché au faîte de sa carrière, par un scandale financier retentissant. La chambre des députés s’en remettait à peine.

– Je me referai aux prochaines élections…

Rien n’est moins sûr, mais personne n’ose le contredire. Le gugusse a du ressort et s’était effectivement sorti de situations bien plus embarrassantes. Plutôt bel homme, même s’il a passé largement la soixantaine, il se vante de séduire encore quelques jeunes journalistes en manque de scoop.

Il faudra que je me débarrasse de son garde du corps, c’est le seul à venir protégé. Les autres ont confiance en eux et en leurs capacités à faire face à toutes situations périlleuses. Une sacrée brochette de marlous sans morale, sans principe… des salauds qui ne pensent qu’à leur petite personne minable, mesquine… des gros enfoirés qui jouissent des malheurs des autres, qui ne mesurent leur pouvoir qu’à la misère qu’ils créent…

Il n’y en a pas un pour racheter l’autre… Ils sont la lie de l’humanité, et la disparition d’une minuscule partie de leur richesse ne pourrait certainement pas troubler une morale normale… mais la principale raison pour laquelle je suis là cette nuit, aux aguets sous la pluie, c’est le dernier de la bande. Je ne suis là que pour régler mes comptes avec lui, cette bordille…

2

Je l’ai rencontré très loin d’ici, et il y a bien longtemps, dans un bar, le Mambari… à Saint-Laurent-du-Maroni, à la frontière de la Guyane et du Surinam. Une ville western avec saloon et tout ce qui va avec. Forêt primaire, mecs lourdement armés, girelles de tous bords peu farouches, rhum coulant à flots, trafics variés… drogue, gonzesse, or, animaux empaillés, papillons épinglés, essence, armes… tout… oui, tout se dealait… Comment je suis arrivé là ? Je ne me souviens plus exactement. Je fuyais une sale affaire… un condé avait malheureusement passé l’arme à gauche… je n’étais pas directement responsable, mais j’étais un chouia mouillé… il fallait que je quitte pour un moment l’hexagone. Je ne connaissais pas les langues étrangères et je n’avais aucune envie de m’y mettre, alors… le gonze qui m’avait vendu mon passeport, un gitan, m’avait conseillé.

– Saint-Laurent, mec…

Il était sûr de lui.

– Tout le monde y jacte le françouille… ou le pige. Et puis… tu peux y être pénard. Peu de flicaille, la corruption y fleurit comme fleur dans un cimetière. Pour un Gadji entreprenant comme toi, y’a de quoi faire… Ouais… Y’a plein de possibilités !

Il avait vécu une paire d’années là-bas. Il était, comme souvent les boumians, dans le commerce très lucratif des armes…

– Je bossais surtout avec des mecs d’en face… Des Surinamiens, défoncés en permanence.

C’était un dur de dur… avec anneaux aux oreilles. Il avait, d’après lui, une tata parente du fameux Manitas de Plata, l’homme aux mains d’or.

– C’était tout un bizness… J’achetais au Brésil des flingos qui arrivaient directement des Malouines à des militaires anglais…

Il affrétait alors un zinc pour Belém, et continuait sous le nez des douaniers jusqu’à Saint-Laurent. Les armes étaient généralement destinées au marxiste Ronnie Brunswijk et ses jungles Commando. Cela se passait du temps de la guerre civile.

– J’allais livrer jusqu’au Guyana. J’ai même vendu des armes au Gourou Jim Jones dans sa ville, Jonestown… le fameux, celui qui avait « suicidé » toute sa communauté…

Je me souvenais vaguement, ce devait être dans la fin des années soixante-dix, plusieurs centaines d’enfants avaient pris le poison…

– Livraison, tout en taxi, avec un Rasta qui fonçait à 160 sur la piste défoncée d’Albina à Paramaribo. La Mercedes-Benz décollait parfois de plusieurs mètres sur les flaques de boue. J’ai rarement les foies, mais tout de même… j’ai quelquefois senti la camarde me frôler de ses ailes noires.

Il m’a convaincu.

Je devais mettre les voiles discrébich et rapidos. Et j’étais attiré par l’aventure, les territoire neufs, les pays inconnus. Alors j’étais parti. Ho, ce ne fut pas direct, non… J’avais un nouveau nom, un passeport presque vrai, mais le boumian m’avait recommandé d’éviter quand même les douanes françaises…

– Si j’étais toi, je passerais en voilier… il y a tout le temps des petits bateaux de gens fauchés faisant l’Atlantique qui recherchent des passagers payant leur écot. Ainsi, t’évites toutes les frontières françaises…

– Comment ça ?

Il l’avait déjà fait…

– Fastoche ! Tu embarques sur la côte d’azur pour passer de l’autre côté… et tu proposes aux propriétaires du bateau de banquer une partie des frais de la balade…

Ça me paraît énorme…

– La moitié ?

– T’inquiète, c’est pas cher du tout !

D’après lui le fric engagé pour découvrir du pays, ce n’était rien… Il avait ri.

– Tu vois, ils voyagent avec le vent… Les voyageurs vont forcément accepter et finalement ce sont eux qui vont devenir tes débiteurs, ils ne vont pas t’emmouscailler quand tu vas vouloir te barrer du bateau sans passer par la case douane et police… toi, tu te retrouves de l’autre côté sans emmerdes ! Ni vu, ni connu, j’t’embrouille !

J’ai suivi ses conseils à la lettre. J’avais répondu à une annonce, parue dans un journal de voileux. Un couple d’enseignants qui possédaient un 15 mètres assez classieux, le Dharma Bums, cherchait un homme pour traverser l’Atlantique. Les deux profs quittaient tout pour aller vivre aux Antilles, et voulaient se lancer dans le charter.

Nous étions partis de Saint-Cyr-sur-Mer, sur la côte d’Azur fin septembre. « Pour attraper les Alizés en Afrique ».

Ils étaient pressés d’arriver… moi aussi. J’avais une cabine et peu de choses à faire. Je prenais mes tours de quart, ce n’était pas difficile. Après une charmante traversée de quelques semaines, ils me débarquèrent à l’Anse à l’Âne, en Martinique. Une plage idyllique, très touristique. Je n’avais pas eu trop de difficulté à me fondre dans le paysage. J’avais pas mal de blé d’avance, je pouvais me prélasser au cagnard qui plombe bien droit par là-bas sans me poser de problèmes d’intendance. Tout allait bien pour moi, je bronzais tranquilbich… jusqu’au jour où un condé s’est pointé rôder près de la paillote que je louais à l’année. C’est ma voisine qui m’avait rencardée…

– Ya mouchanmyèl qu’est venu voir un zanmi, un avoté bétjé… (il y a une mouche à miel qui est venu voir un ami. Un avorton Blanc antillais)

Elle mélangeait allègrement le français à un créole antillais très très personnel. Au bout de quelque temps j’avais réussi à décoder son langage.

– Il est venu voir qui ?

Elle m’avait enfoncé un index gras et noir dans le ventre en riant.

– Toi.

Elle avait toujours espéré que j’épouserais une de ces nombreuses filles qui papillonnaient tout autour de ma case. C’était une Antillaise qui ne se laissait pas marcher sur les arpions, elle vendait au marché couvert de Fort-de-France des légumes que ses enfants cultivaient pas très loin de l’Anse à l’Âne. Elle prétendait que son arrière-arrière-grand-mère Togolaise était arrivée comme esclave et qu’elle avait été violée par le propriétaire Béké.

– Et il était comment ce Blanc qui est venu me voir ici, chez moi ?

Elle tordit la bouche en balançant un « Pfuit » méprisant.

– Un bétjé soupoulét. (un Blanc sournois)

J’aimais beaucoup ces expressions très imagées. Mais le temps n’était pas à l’apprentissage des langues du coin…

– Betjé soupoulét et avoté, i piti mé kaka-ï gwo ! (un Blanc sournois, un avorton, il est petit mais son caca est gros) on peut dire… ou je suis sûre… i Babylone ! (c’est un policier)

Et bien ça y était.

Je m’y étais préparé depuis que j’étais arrivé là, les Antilles, ce n’était pas assez loin de l’hexagone ! Trop occidental et puis les services de police étaient bien trop présents, bien trop efficaces.

– Il faut que je file !

Elle avait hoché la tête gravement en m’approuvant.

– Bèf ka soté là bayé ba. (les bœufs sautent par-dessus la barrière là où elle est basse ! C’est-à-dire qu’il faut choisir le bon moment pour agir)

Elle ne savait rien de moi, de mon passé, pourtant elle m’avait bien évalué, bien senti. Sans doute le souvenir des expériences de ses aïeux, Noirs marrons qui avaient fui les esclavagistes français.

J’étais repéré, mais j’avais prévu le coup. J’avais fait la connaissance de quelques pêcheurs locaux qui faisaient dans le trafic de drogue avec les îles anglaises voisines… J’embrassai affectueusement mon amie, qui me tapa gentiment dans le dos, puis j’allai récupérer mon passeport et quelques fringues. Sur la jetée de bois, je retrouvai mon pote pêcheur.

– Victorius… ça y est… faut que j’y aille !

Il était en train de réparer un filet.

– Tout de suite ?

Son unique œil – il avait perdu l’autre dans une bagarre – brilla de plaisir à l’évocation de la prime que je lui proposai pour m’accepter à son bord.

– Oui.

– D’accord patron.

Il abandonna son travail et sauta dans la barque. Je balançai mon sac, et embarquai en poussant la pirogue pour l’éloigner du quai. Très vite, nous fûmes en pleine mer.

Je ne regrettais rien, je laissais une fois de plus mon passé derrière moi.

Le passeur me débarqua discrètement à la Barbade, d’où j’embarquai immédiatement pour la Guyane. Le pilote du petit hydravion que j’avais loué me déposa sans encombre et en douce sur une rizière près du village de Mana. J’étais momentanément sauvé et tranquille.

Le gitan m’avait donné les coordonnées d’un de ses amis à Saint-Laurent. Sur la route, au sortir de Mana, j’avais levé le pouce, un break rempli d’Indiens Galibi s’était arrêté. La famille m’avait déposé à l’entrée de la ville, c’était le jour de marché. Une foule bigarrée déambulait sous l’immense hangar de tôles. Une dizaine de minuscules restaurants garnissait les deux côtés du bâtiment. Dehors sous le soleil de plomb, des fruits et des légumes, des poissons séchés recouvraient les étals.

Je ne parlais pas le Taki-taki, la langue vernaculaire du fleuve, mais un Blanc, apparemment installé là depuis un moment, m’avait indiqué un bar où je pouvais espérer retrouver mon contact.

Je n’ai jamais débusqué le type en question, mais en me rencardant auprès de la serveuse brésilienne, je rencontrai celui avec qui j’allais vivre quelques-unes des aventures les plus exaltantes et les plus horribles de mon existence. C’est lui qui m’adressa la parole en premier.

– Vous ne le rencontrerez pas !

Un blond.

Ma grand-mère qui venait du sud du Péloponnèse se méfiait des Nordiques. Elle leur inventait des allures pas franches.

– C’est pas natourel cette couleur… et pouis les gens qui n’aiment pas le soleil, hein !

Je trouvais cet a priori dépassé, ringard, obsolète. Pourtant dans le cas présent, elle avait raison, j’aurais dû me méfier. Un blond aux yeux bleus, de mon âge !

– Non, vous ne le trouverez pas, il est parti en tapouille pour le brésil, ce matin !

Devant mon air contrarié, il rajouta.

– Et il ne reviendra pas de sitôt. Il doit descendre la frontière d’Argentine jusqu’en Patagonie.

Puis il m’avait tendu la main.

– Je suis Guy Descombe.

– Et moi Robert… mais tout le monde m’appelle Bob. Par bonheur, je m’étais souvenu du prénom écrit sur mon passeport en bois de cagette.

Quand je lui avouai que j’étais un enfant de Marseille, il se montra très amical, il avait séjourné dans ma ville et l’appréciait.

– Je crois que c’est là que j’aimerais vivre quand je reviendrai au pays !

Il était sympathique, nous discutions de tout et de rien sans toutefois nous dévoiler. Nous avions embarqué la bouteille de rhum, le sucre de canne, et les citrons verts pour nous asseoir dans le fond de la salle.

J’étais tout seul, ne connaissant personne dans ce pays… oui, il me parut vraiment très sympathique.

– Alors, j’ai fini mes études de biologie moléculaire et me suis payé une année sabbatique. Histoire de me décongestionner la tête de toutes ces données compliquées et rébarbatives…

Il venait de Bordeaux, issu d’une famille riche qui œuvrait en grande partie dans le médical…

– Mon père est chirurgien et ma mère pédiatre, tous deux possèdent leur propre clinique. Nous croulons sous le pognon. Je suis obligé de finir ainsi, c’est mon destin !

Le talon d’Achille de ce garçon, c’était le jeu. Il en était fou. C’était la raison de son break en Guyane.

– J’ai paumé très très gros dans une partie avec les richards du coin…

La famille s’était réunie en conclave et l’avait envoyé faire le tour du monde… pour lui changer les idées…

– En m’octroyant une bourse suffisante pour vivre largement, mais pas assez pour que je me remette au jeu. Mais je parle de moi… et vous mon cher, qu’en est-il de votre parcours ?

Je l’embrumai en mélangeant allègrement un peu de vrai et beaucoup de faux. Je m’inventai un géniteur italien, qui à force de travail et de dévouement était arrivé à ouvrir sa propre entreprise de maçonnerie. Mon père, en réalité, était grec et avait disparu assez vite de la maison, je ne l’avais pour ainsi dire jamais vu. J’avouai à mon nouvel ami que je fuyais une maîtresse exigeante et que j’avais besoin de me ressourcer auprès de dame nature. Je ne pense pas qu’il crût un traître mot de mon histoire, mais je m’en foutais.

– Je viens d’arriver et je ne sais même pas où dormir ce soir… l’hôtel ?

Il avait réfléchi un moment.

– Combien de temps comptez-vous rester ici, à Saint-Laurent ?

Vaste question !

– Je ne suis pas sûr, mais au moins un bon mois.

– Alors je sais qui vous louera un bungalow au bord du fleuve. Voulez-vous y aller tout de suite ?

– Pourquoi pas…

J’insistai pour régler...

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