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La Réalité

De
375 pages
Tous les enfants rêvent de vivre sans la vie qu'on leur donne. Tous les enfants qui réalisent ce rêve sont, pour la plupart des regards extérieurs, perdus et vaincus. Tous les enfants soi-disant perdus et vaincus sont merveilleux par essence. Tous les enfants merveilleux ont droit à leur nom dans les encyclopédies. Tous les enfants merveilleux ne veulent pas apparaître dans les encyclopédies des vieux bien ancrés dans leurs rêves standards. Tous les enfants devraient démolir ce monde avant qu'il ne soit trop tard, avant qu'il n'y ait même plus d'enfants capables de se révolter contre la vie préfabriquée.Voici l'histoire d'un enfant merveilleux perdu et vaincu par la Réalité.
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2 Titre
La Réalité

3Titre
Camille Larangé
La Réalité

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-9628-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748196283 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9629-5 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748196290 (livre numérique)

6 . 8 La Réalité






A ceux qui se reconnaîtront entre les pages,
à ceux qui me reconnaîtront entre les lignes.

(Histoire à lire lentement.
Souffler entre chaque mot.)

« La réalité c’est que l’espace d’une seconde
je me suis perdu totalement dans ce monde
familier et que j’ai eu envie de crier pour de bon
et déchirer le voile des choses.
La réalité c’est celle du frère dont on a
toujours rêvé, celle des autres vagabonds qui
ont passé leur vie à voyager, à chercher, ceux
qui ont essayé de ne pas faire semblant de
trouver tout cela normal.
La réalité, c’est la loi de la majorité, c’est ce
que voit le plus grand nombre, et les tentations
si grandes. La réalité n’est pas forcément ce qui
existe véritablement.
J’ai souvent essayé de me dire que j’allais
connaître la vie en apprenant tout ce qu’il fallait
savoir et après ça, tout serait facile comme de
démonter un pneu et de le remonter ensuite.
Mais ça n’a pas marché.
9 La Réalité
La réalité est un peu différente de ça, elle
souffle vos cheveux comme si vous sortiez
votre tête à la fenêtre d’un train. Et c’est bien
comme ça. »

Thibault Lang-Willar.

10 La Réalité






Paul Saladin naquit en hurlant. En réalité, il
ne tolérait pas l’obsession de sa génitrice et des
gens en blanc de le faire sortir de sa caverne
chaude et humide. Qui avait le droit de le priver
de son habitat ? Et de cette manière, en plus !
On l’avait extrait de la silencieuse moiteur en le
tirant par le crâne puis en sectionnant son tuyau
nourricier. Il pensa alors que sa naissance était
pure barbarie. On le passa de mains en mains,
on l’enveloppa d’un désagréable tissu blanc. Et
ces monstres autour de lui souriaient tous. Il
n’en voyait pas la raison. Etaient-ils contents de
l’avoir rendu sans-abri ? Monde pervers.

Malgré plusieurs mois d’efforts
considérables, les parents de Paul Saladin
n’arrivaient pas à faire sortir un mot de la
bouche de leur fils. Il arrivait à Paul qu’on lui
dise des choses aussi absurdes que : « Répète
après moi : Maman. Ma-man. » Il ne savait que
répondre à cela. Pourquoi s’entêtait-on à lui
faire dire des choses dont il ne voyait pas
l’utilité ?
François Saladin faisait partie d’une petite
troupe de théâtre dont les répétitions se
11 La Réalité
tenaient dans le salon de la mère d’un des
comédiens de la troupe. Un soir de
représentation, tandis que François, dans la
peau d’un certain Auguste le Tricheur, finissait
sa tirade devant deux cent personnes, un
miracle se produisit. Paul, assis sur les genoux
de sa mère, contemplait son père se mouvoir
sur scène et l’écoutait avec attention.
« Ô triste vie qui m’a abandonné,
Adieu, misérable réalité ! »
Et François Saladin dans la peau d’Auguste le
Tricheur s’effondra, la main sur le cœur.
« Misérable réalité » résonna dans les oreilles de
Paul. « Réalité » était un mot ravissant, malgré
son adjectif péjoratif. « Réalité » frétillait dans
les tympans de l’enfant. « Réalité », c’était tout
ce qu’il attendait depuis le début. Le mot qui
avait de l’importance, qui sonnait le mieux de
tous ceux qu’il avait auparavant entendus. La
petite bouche s’ouvrit alors par magie :
« Réalité », dit l’enfant.
Ce fut son premier mot.
Isabelle Saladin sursauta. Elle toisa son fils
comme si c’était la première fois qu’elle le
voyait, puis poussa un cri de joie.
« C’est la première fois qu’il parle ! », ajouta-
t-elle à la foule qui se mit à applaudir.
On ne sut jamais si elle avait manifesté son
allégresse à cet heureux événement ou si elle
avait simplement honoré les comédiens sur
12 La Réalité
lesquels le rideau rouge s’était fermé. En tout
cas, Paul conclut que le monde entier l’avait
félicité pour le choix de son premier mot et que
ce dernier était absolument admirable.
Ce cap passé, Paul comprit que quel que fût
le mot qu’il pouvait prononcer, cet acte
engendrait toujours des cris de joie :
– J’ai faim.
– Chéri ! Paul a encore dit quelque chose ! Il
a faim !
– Ventre creux sonne mieux, répondit
François.
– C’est super, non ?
– Ben il serait temps… au bout de vingt-
deux mois…
Selon les Saladin père et mère, c’était le
théâtre qui avait « réveillé » leur fils. La grand-
mère paternelle était parfaitement d’accord,
mais le grand-père maternel aucunement.
« Ce n’est pas le théâtre qui a réveillé votre
fiston. C’est le mot “réalité”. Ce garçon sera
poète ou philosophe. »
Mais les Saladin père et mère ne voyaient pas
en quoi ce mot avait quelque chose de si spécial
aux oreilles de leur fils. Ce n’était qu’un mot, un
simple mot comme tous ceux qui emplissaient
le dictionnaire. Non, ce ne pouvait être la
quelconque puissance de ce terme si banal. Et
puis, elle est misérable, la réalité. Non, c’était le
13 La Réalité
théâtre qui avait tout déclenché. Plus tard, Paul
serait comédien.

Deux mois plus tard, Paul fit son entrée à
l’école maternelle, où il s’ennuyait
profondément. Qu’y avait-il de ludique dans le
collage de gommettes et la peinture à l’eau ? Sur
une étagère de la salle de classe s’y trouvaient
des livres. Mais comme cette étagère était haute,
Paul comprit qu’elle était réservée à la maîtresse
pour le mardi après-midi, jour de lecture. Enfin,
il n’y avait que la maîtresse qui lisait. Des
histoires de princesses prisonnières, de loups
gloutons, de bonnes fées, de sapins tristes,
d’éléphants peureux, Paul en écoutait toutes les
semaines. Ce n’était pas passionnant, ces
histoires, mais c’était tout de même plus
intéressant que le coloriage et la fabrication de
boîtes à bijoux avec l’emballage des
camemberts. Alors chaque jour, Paul se taisait
et admirait les livres trop hauts placés. Au bout
d’un certain temps, la maîtresse s’en aperçut :
– Dis donc, Paul, qu’est-ce que tu fais là ?
– J’attends.
– Et qu’est-ce que tu attends ?
– De grandir.
– Grandir pour quoi faire ? insista la jeune
femme désormais agenouillée aux côtés de
l’enfant qui ne quittait pas l’étagère des yeux.
– Pour lire.
14 La Réalité
– Tu n’as pas besoin d’être grand, pour lire.
– Si. Je ne peux pas attraper les livres.
– Tu aurais dû me le dire avant, je t’en aurais
prêté un !
– Je ne savais pas que je pouvais.
– Alors, lequel veux-tu ? demanda-t-elle en
examinant la file d’ouvrages.
– Je ne sais pas, je ne les connais pas tous.
– Une histoire de sorcières ? de dragons ? de
lions ? avec des images ?
– Non, j’aime pas.
– Ah, dans ce cas…
– Je veux lire l’histoire d’un homme qui lit
l’histoire d’un homme qui lit l’histoire d’un
homme qui lit l’histoire d’un homme qui lit.
La jeune femme se tint coite. Elle considéra
l’enfant dont le nez était dirigé vers l’étagère.
Ses yeux verts flamboyaient de désir.
– Je ne crois pas avoir ça ici, Paul.
– Alors c’est nul.
– Mais je peux te trouver l’histoire du prince
Bobo qui écrit des lettres d’amour à sa
princesse. Il écrit, lui, ça peut t’intéresser.
– J’aime pas les histoires d’amour.
– Ah ouais, c’est dégoûtant, avec des bisous
et tout, beuark ! s’exclama un garçon à l’allure
ridicule qui passait près d’eux.
– C’est pas dégoûtant, c’est nul, répondit
Paul. C’est toujours pareil.
15 La Réalité
– Non, ce n’est pas toujours pareil, dit la
maîtresse. Regarde, ta maman et ton papa
t’aiment, c’est de l’amour qu’ils ressentent pour
toi, et toi aussi tu les aimes, n’est-ce pas ?
– C’est nul, j’ai pas envie qu’on m’aime »,
répliqua-t-il sur un ton ferme.

Le vent fouettant sa fenêtre de chambre,
Paul lisait – ou plutôt apprenait à lire tout seul –
Alice au Pays des Merveilles. Alice était vraiment
bête, se disait Paul entre chaque paragraphe. Il
s’interrogea sur la manière dont Alice était
tombée sur des kilomètres dans le terrier du
Lapin Blanc. Lorsqu’il lançait un objet, celui-ci
chutait rapidement, en général. Oui, mais si
Alice parcourait des kilomètres sous la terre,
peut-être était-ce normal qu’elle chutât aussi
lentement qu’une plume. Ne pouvant se
résoudre à creuser un terrier profond comme
celui du Lapin Blanc, Paul grimpa au grenier et
en ouvrit la fenêtre. Il jeta un œil autour de lui,
à la recherche d’un objet bon à être jeté, et
trouva une vieille balle de tennis éventrée. Paul
se mit sur la pointe des pieds, bien en face de la
fenêtre basse et jaugea son terrain d’atterrissage.
Hormis une flaque d’eau et un transat, la
terrasse était déserte.
« A la une, à la deux et à la trois ! »
Il lâcha la balle qui se noya une seconde plus
tard dans la flaque d’eau. Non seulement le
16 La Réalité
temps de chute était bien trop court, mais en
plus la flaque était venue gâcher l’expérience
physique. Une balle, c’était peut-être trop léger.
Alice était une fille, elle devait être plus lourde
que la balle, pensa Paul. Mais elle tombait
comme une plume… Soudain, tout devint
clair : Alice était une fille, elle portait une
jupe… Alors la jupe faisait office de parachute !
Mais bien sûr !
Paul n’avait pas de jupe. Il dénicha un vieux
drap dont il se vêtit comme d’une toge. Ainsi
vêtu, il était fin prêt pour l’expérience du siècle.
Du haut de ses deux ans, il allait devenir le
jeune physicien ayant découvert la théorie de la
chute d’Alice dans son pays de merveilles. Le
plus jeune physicien du monde escalada le bord
de fenêtre et, pieds nus sur le châssis,
contempla le vide. Bien que ce ne fût pas d’une
hauteur incommensurable, la vue était bien plus
belle. Il dominait le quartier de son petit corps
frêle et en fut très satisfait. Sachant qu’il allait
devenir célèbre grâce à sa découverte – le fait
que la jupe d’Alice était en réalité un parachute,
Paul ne pouvait plus reculer.
« Une pour Alice, deux pour le Lapin et trois
pour moi ! »
Il s’élança dans le vide. Un froid étonnant
avait soudain envahi sa poitrine. Il touchait le
ciel ! Qu’est-ce que ça devait être drôle d’être un
oiseau… Il se demanda alors de quelle manière
17 La Réalité
sa salive s’envolerait s’il crachait d’aussi haut. Le
vent, le ciel, le monde glissaient entre ses doigts
écartés. Il était devenu maître de son propre
corps. Il était inaccessible. Papa et Maman eux-
mêmes ne pouvaient plus l’atteindre.
Il s’écrasa sur le transat. Bien que toutes les
joies du corps avaient eu le temps de
s’exprimer, la chute de Paul avait été aussi
courte que celle de la balle de tennis. Malgré le
drap qui l’enveloppait. Et elle était également
plus douloureuse. Dans un sens, la présence du
transat avait empêché Paul de se fracturer le
crâne contre les dalles de pierre, mais dans un
autre, cela pouvait fausser la conclusion de
l’expérience. En attendant, Paul ne pouvait plus
bouger son bras gauche. Alors que les larmes lui
montaient aux coins des yeux, il appela au
secours. Il vit sa mère à travers la baie vitrée
accourir :
– Paul ! Paul, c’est toi qui as fait tout ce
boucan ?
– Je suis tombé et le transat s’est cassé.
– Tu es tombé d’où ?
– De la fenêtre du grenier.
– De la… quoi ? ! Mais comment…
– J’ai sauté. Je voulais savoir combien de
temps j’allais mettre pour tomber.
– Mais tu es fou !
18 La Réalité
– C’est à cause d’Alice, elle met une heure à
tomber dans le terrier du Lapin, je voulais
savoir comment elle faisait.
– François ! Viens vite, le petit délire !
Saladin père fit une entrée théâtrale :
– Quoi ? Que se passe-t-il ? Mon fils ?
Délirer ? Je n’y crois pas ! Parle, fiston.
– Alice…
– Non, pas Alice, qu’est-ce que tu as fait ?
– Il dit avoir sauté du grenier pour savoir
comment sa copine Alice faisait pour tomber en
une heure dans je ne sais quel trou, répondit
Isabelle.
– Hein ? Je ne comprends pas.
– Mais non, c’est pas ça l’histoire ! Et moi
non plus je ne comprends pas, s’écria Paul.
J’aurais dû mettre plus de temps à tomber ! J’ai
mal au nez et au bras…
– Tu es tombé sur la tête ?
– Mais non, j’ai mal au bras !
On passa le reste de l’après-midi à l’hôpital.
Isabelle demanda à ce qu’on examine également
le crâne de son fils, étant donné ses « délires ».
Mis à part un bras dans le plâtre, un nez cassé et
un hématome sur chaque genou, Paul s’en sortit
indemne et était pleinement conscient. Isabelle
pria quand même les infirmiers de lui faire
passer des tests cérébraux qui se révélèrent tout
à fait normaux.
19 La Réalité
C’est ainsi que Paul comprit que lorsque l’on
agissait d’une façon peu commune, l’on était
considéré comme fou. Il se demanda alors
lequel des deux était le plus fou : Alice qui
mentait à propos de sa chute ou lui-même qui
tentait d’imiter un acte suicidaire ? Il préféra
abandonner la lecture d’Alice au Pays des
Merveilles et se concentra sur une pile d’autres
livres plus sérieux.

Pendant les vacances d’été qui précédèrent la
rentrée à l’école primaire, on voulu emmener
Paul en vacances pour la première fois. On lui
demanda s’il avait envie de partir à un endroit
précis et celui-ci répondit qu’il aimerait visiter
l’Asie.
– C’est un peu loin, lui rétorqua-t-on.
– Alors je veux voir l’Afrique. Là où il y a des
girafes et des éléphants.
– Tu ne préfères pas aller à la plage ?
– Pour quoi faire ?
– Tu ne veux pas faire de pâtés de sable, te
baigner dans la mer, manger des glaces et
bronzer un peu ? Tu es si pâle.
– A quoi ça sert ?
– Eh bien ça sert à… ça sert à t’amuser.
– Je veux aller en Asie ou en Afrique.
– Non. Tu sais qu’en Afrique il y a des
guerres ? En plus, les animaux, on ne les voit
pas comme ça, il faut payer cher. Et en Asie, il y
20 La Réalité
a beaucoup de tremblements de terre. Et ce
sont des continents si pauvres, tu ne veux
quand même pas voir des mendiants à tous les
coins des rues ?
– Je veux aller en Asie ou en Afrique.
On emmena Paul au zoo de Vincennes. Il y
verrait tous les animaux qu’il aurait pu
rencontrer en faisant un safari, si ce n’est plus.
N’était-ce pas merveilleux ?
La petite joie de Paul laissa vite sa place au
désarroi :
– Pourquoi les animaux sont-ils en cage ?
– Parce qu’ils peuvent être dangereux.
– Mais on les fait souffrir !
– Paul, ce sont des bêtes, elles n’ont pas
conscience d’être enfermées.
Il était convaincu du contraire. Il demanda à
un porc-épic si sa vie au zoo n’était pas trop
triste, mais l’animal le considéra d’un œil si vide
que Paul en eût les larmes aux yeux. Arrivé face
à une volière, il ne put contenir ses larmes : les
oiseaux de paradis, les rapaces, les volatiles en
tous genres étaient cloués au sol. Les animaux
censés être les plus libres et les plus enviables
étaient devenus les plus misérables. L’enfant
tapait sur le grillage. Sortez, sortez !, mais ils ne
pouvaient lâcher leur branche occupée par un
trop grand nombre de leurs confrères. Les
oiseaux ne pouvaient déployer leurs ailes sur
toute leur envergure. Paul se demanda si ces
21 La Réalité
ailes leur avaient jamais servi. Un oiseau, c’est
fait pour inspirer la liberté, celle que l’on envie
tant, pas la morne résignation à parader de
toutes ses couleurs devant des humains trop
bêtes pour rester cloués sur terre, là, à baver
devant cette beauté de formes étranges et de
couleurs chatoyantes qui ne seraient que plus
admirables en plein vol.
Alors Paul hurla. Il hurla à pleins poumons, il
hurla sa colère. Il hurla comme au premier jour,
comme à l’instant où on lui avait ôté sa
première liberté. Il hurla pour les oiseaux et
pour les animaux du zoo de Vincennes. Il hurla
pour tous les animaux en cage. Il hurla à leur
place, puisque plus aucun n’avait la force de se
révolter. La savane se mourait à l’ombre des
barreaux. Les enfants ailés du ciel étaient affalés
ici-bas. Et dans son hurlement, il sentit la force
du monde animal en lui. Il sentit que les bêtes –
parfaitement conscientes de leur sort –
l’aidaient dans cette tâche, l’aidaient dans cette
révolution. Il fallait que les corps inertes, repliés
sur eux-mêmes et cloîtrés dans leur misère
hurlent leur rage à leur tour, déchaînent leurs
griffes, déchirent de leurs crocs, détruisent les
barreaux de fer et piétinent le monde humain.
Alors Paul hurlait.
Un silence de mort s’installa dans la foire aux
animaux humains. Les oiseaux, les zèbres, les
lions, les fennecs, les lamas, les guépards, les
22 La Réalité
rhinocéros, les humains, ce double monde
s’était tu. Le monde animal et le monde humain
s’étaient rassemblés dans la contemplation d’un
enfant hurleur.
Paul reprit sa respiration et ouvrit les yeux.
Son regard croisa celui de sa mère qui brisa la
glace :
« On s’en va », dit-elle en empoignant le bras
de son fils et en poussant son mari hors du zoo.
Une fois le pied dehors, les choses reprirent
leur cours : les animaux tournaient en rond, les
humains s’extasiaient ou se moquaient d’eux.
Dans la voiture, l’atmosphère était si pesante
que Paul crut tourner de l’œil. Il ouvrit la vitre
afin de recevoir une bouffée d’air certes pollué
mais plus frais.
– Ferme la fenêtre, ordonna Isabelle.
– Mais j’ai besoin d’air !
– Tu n’avais qu’à le préserver au lieu de
brailler. Pourquoi tu as fais ça ?
Paul ne répondit pas.
– Pourquoi as-tu hurlé ? répéta Isabelle.
Silence.
– François, arrête-toi là. Arrête-toi, s’il te
plaît. François !
Il gara la voiture à contrecœur sur le refuge
de l’autoroute. Isabelle en descendit et déracina
Paul de son rehausseur, en le serrant fermement
comme s’il s’agissait d’une proie trop mouvante,
puis le secoua violemment.
23 La Réalité
– Est-ce que tu te rends compte de la honte
que tu nous a infligée ?
– Paul la regardait dans les yeux, défiant.
– Ne me fixe pas comme ça, petit con !
Elle le gifla, puis s’agenouilla face à lui :
– Maintenant, tu vas me dire pourquoi tu as
effrayé tout le monde.
– Parce que les animaux n’ont pas le droit
d’être en cage, souffla-t-il.
Isabelle ferma les paupières et soupira :
– Paul, pour la dernière fois je t’assure qu’ils
y sont très bien. On les soigne, on les nourrit,
ils sont entre eux, je ne vois aucune raison de
faire une crise de nerfs à cause du sort des
bêtes.
– C’est vous qui êtes bêtes ! s’écria Paul en se
dégageant vivement des mains de sa mère.
Et il s’élança droit devant lui, c’est-à-dire de
là où ils venaient, le zoo de Vincennes. Isabelle
cria après son fils qui ne se retourna même pas.
Il se remémora l’histoire de la femme de Lot,
transformée en statue de sel parce qu’elle s’était
retournée vers les villes de Sodome et de
Gomorrhe. Et il ne voulait pas se retrouver
transformé en salière géante et encore moins
enfermé dans une cage. Alors il courait. Il
courait.
De leur côté, les parents Saladin ne
s’inquiétaient guère.
24 La Réalité
– Ne t’en fais pas. D’ici un quart d’heure, il
sera de retour, le temps de piquer une petite
crise…
– Mais on est sur l’autoroute, quand même…
– Tu vois bien qu’il est passé de l’autre côté
de la barrière de sécurité, il a quitté la route.
Non, il va sûrement se rouler dans l’herbe et
revenir juste après, ne t’inquiète pas.
Mais Paul n’avait aucune envie de se rouler
dans l’herbe. Il continuait de courir, et personne
n’allait l’empêcher de faire ce qu’il avait envie
de faire.
De retour au zoo, il reprit son souffle,
haletant, les mains sur les genoux, le cœur
explosant la poitrine, les yeux injectés de sang,
peut-être à cause de la rage, du vent ou des
pleurs.
Alors, les jambes tremblantes et pourtant
bien déterminées à le conduire là où il le fallait,
il s’avança dans le ventre du zoo.
Il jeta quelques coups d’œil aux cages qui
longeaient la voie en se disant que leur tour
viendrait à elles aussi, puis ramassa une barre
métallique qu’il avait aperçue auparavant près
d’un fourré. Muni désormais de son arme, il
chemina tranquillement en direction d’une des
nombreuses volières et, une fois face à elle,
brandit de toutes ses forces la barre métallique
par-dessus son épaule et frappa. Il frappa les
barreaux de la cage. Ceux-ci résonnèrent dans
25 La Réalité
un bruit à la fois sourd et étrangement aigu, et
envoyèrent des vibrations jusque dans les bras
de Paul. Il frappa de nouveau. Les oiseaux
effrayés battaient de leurs ailes inutiles et
piaillaient comme jamais. Il frappa encore et
encore, de toutes ses forces et même au-delà.
– Vous… allez… sortir ! cria-t-il à l’attention
des ailés. Je suis… là, c’est… fini !
Les barreaux allaient céder, il le sentait…
Encore un peu… Mais il était trop tard :
quelqu’un le souleva et lui arracha la barre des
mains. L’enfant, se débattant comme il pouvait,
agita ses jambes en tous sens afin de cogner son
adversaire, gesticula de tous ses petits membres,
mais il ne pouvait guère lutter contre cette
satanée force qui le secouait comme un prunier.
– Laissez-moi tranquille ! s’écria-t-il.
– Tu vas te calmer, sale gamin ? Tu vas te
calmer ? !
La personne à qui appartenait la grosse voix
bourrue le déposa à terre, tout en le tenant
fermement, comme l’avait fait Isabelle Saladin.
C’était un vieil homme à la barbe énorme qui
cachait certainement une petite bouche abritant
deux rangées de cadavres de dents grises. Il
portait une casquette trop engoncée, recouvrant
pour sûr un crâne quasiment chauve, et ses
petits yeux porcins fusillaient le petit Paul,
minuscule face à cet ogre à l’haleine
malodorante.
26 La Réalité
– Qu’est-ce qui te prend ? s’époumona
l’ogre.
– Laissez-moi.
– Certainement pas, mon gamin !
– Alors laissez-les, eux…
Il désigna du menton les oiseaux toujours
enfermés, la voix chevrotante et les yeux emplis
de larmes.
– Eh, oh, fiston ! C’est toi qui les saccages et
c’est moi qui devrais les laisser tranquilles ?
– Je… voui… mais… Rho et puis merde !
Paul se dégagea brusquement de l’ogre et
courut cette fois-ci vers la sortie du zoo.
« Merde, merde, merde ! » répétait-il en
frappant l’air de ses poings.
Derrière le parking du zoo, il y avait un petit
bois et Paul y galopa, attiré par un minimum de
nature dans ce monde impitoyable qui n’avait
aucun égard envers Elle. Slalomant entre les
voitures et évitant de justesse l’une d’elles
particulièrement sauvage, il poussait des jurons
à l’intention du monde entier, lorsqu’il se
retrouva dans le petit bois. Il dénicha un coin
ombragé et s’assit au pied d’un noyer, puis ôta
ses sandalettes. Les pieds nus dans la mousse
firent retrouver à Paul son sourire. De là où il
était, il pouvait encore percevoir le bruit malsain
des automobiles et autres nuisances sonores des
choses humaines, mais le cliquetis des milliards
de pattes d’insectes, le murmure de la sève
27 La Réalité
abreuvant le noyer, le chant des feuillages et la
comptine des oiseaux chanceux surpassaient
toute sonorité technologiquement humanisée.
La douce berceuse que lui chantait le petit
bois amena naturellement Paul entre les bras du
sombre Morphée.

François et Isabelle, de leur côté étaient, de
désespoir, de retour au zoo. « Paul, Paul ! »
entendait-on crier au sein du zoo.
– Qui avez-vous perdu ?
– Notre fils, Paul. Vous ne l’auriez pas vu,
par hasard ?
– Vous savez, c’est plein de gosses ici,
madame…
– Un garçon de cinq ans, petit, les cheveux
châtains et en désordre, les yeux verts… Ah, et
il portait un bermuda beige, énuméra Isabelle,
les yeux suppliants.
– Il a… Il a d’ailleurs fait un petit scandale,
tout à l’heure, ajouta François.
– Ah, oui ! Je vois ! C’est lui votre fils ? Eh,
ben ! Ca ne doit pas être facile tous les jours.
– Monsieur, s’il vous plaît…
– Il s’est précipité hors du zoo après avoir
essayé de démolir une volière, mais je ne sais
pas où il est allé.
François et Isabelle Saladin se dévisagèrent,
alarmés, et ne devinrent qu’un dans leur course
folle en vue de quitter le zoo.
28 La Réalité
– Où est-il encore allé ? s’écria Isabelle,
rageuse.
– Je ne sais pas, mais s’il y a bien une chose
dont je suis sûr, c’est que tout cela est à cause
de toi.
– Pardon ? Non, mais ça va, te gêne pas !
Puis-je savoir en quoi je suis coupable du cirque
de ton fils, hormis le fait de l’avoir mis au
monde ? Tu peux me le dire ?
– Non seulement c’est toi qui as eu l’idée de
l’emmener au zoo, mais c’est toi aussi qui l’a fait
descendre de voiture, tout à l’heure.
– C’était pour le disputer ! Qu’est-ce que tu
aurais fait, à ma place ? Tu l’aurais félicité ?
Non, d’ailleurs tu n’as rien fait du tout, alors
arrête tes histoires.
– J’aurais attendu d’être à la maison, Isabelle.
– Qu’est-ce que ça aurait changé ? Il serait
tout autant parti comme il l’a fait !
– Il ne serait pas retourné à ton foutu zoo.
– Qu’est-ce que tu en sais ? Il est barjot, ton
fils ! Tu entends : barjot !
– Paul n’est pas barjot, c’est juste un garçon
un peu trop rêveur.
– Eh, bien ! tes rêves, tu sais où te les mettre,
François. Et arrête de m’agripper le bras
comme ça, tu me fais mal !
On klaxonna.
– Dégagez la route !
– Oh, vous, on vous a rien demandé !
29 La Réalité
– Isabelle ! Tais-toi et suis-moi, on va se faire
écraser.
Ils avancèrent sur un chemin piéton, lorsque
François continua :
– Maintenant tu te calmes, on va le
retrouver, Paul.
Il jeta un œil autour de lui et aperçut l’orée
du petit bois :
– Regarde, je te parie qu’il est là-bas.
Ils se dirigèrent vers le bois sans dire mot.
Après avoir enjambé quelques orties et
branchages et contourné quelques arbres, les
Saladin découvrirent leur fils endormi au pied
d’un noyer.
Le spectacle qu’offrait l’enfant dans son
sommeil était tel qu’aucun être humain n’était
digne de contempler cette magnificence de la
nature. L’enfant semblait être possédé de tous
les anges des cieux et des enfers. La lueur du
Soleil irradiait sa peau devenue plus blanche
encore que la neige, et sa luminosité était si
puissante qu’il fallait plisser les paupières pour
l’admirer. A qui était destiné ce sourire aussi
étrange et aussi frais ? A la vie ? Ce pouvait être
aussi à la Nature, à Morphée, à la Liberté, au
Soleil, à l’Air. Personne n’en saurait jamais rien.
Son épaisse chevelure dansait selon les humeurs
de la brise, couronnant ainsi l’enfant d’une
auréole mouvante. Ses paumes de mains étaient
tournées vers le ciel, comme un abandon de son
30 La Réalité
être tout entier, une offrande au Soleil qui
permettait de donner en spectacle la beauté
d’un enfant endormi.
Non, les êtres trop humains n’ont pas le droit
de contempler une telle scène. Sa pureté ne les
atteignait pas, alors à quoi bon leur offrir ce
qu’ils ne pouvaient apprécier ? Ainsi Saladin
père et mère ne comprirent pas que leur
progéniture leur offrait l’image d’un enfant
heureux. Heureux de sommeiller au pied d’un
arbre sage, embaumé d’une douce chaleur
naturelle.
Alors on le réveilla par des secousses
sauvages. Arraché à son délicieux sommeil, il
trouva au-dessus de lui deux visages qu’il
n’aurait jamais voulu revoir. Son père le
déracina de son lit de mousse et le serra contre
sa poitrine.
– Paul, qu’est-ce que tu fais ici ?
L’enfant frotta ses yeux encore chauds et les
dirigea vers sa mère. Celle-ci le toisait avec
mépris, les bras croisés, prête à le sermonner
une fois de plus.
– Ca t’amuse de nous effrayer comme ça ?
– Isabelle, ne…
– Silence, toi. Je t’ai posé une question, Paul,
j’attends une réponse.
– Je n’ai pas envie de répondre.
Il sentit la main de son père se crisper sur sa
hanche.
31 La Réalité
– Tiens donc, comme c’est drôle ! s’exclama
Isabelle, les narines grandes écartées et les
pommettes plus saillantes que jamais. Je n’ai pas
envie de ceci, je n’ai pas envie de cela,
blablabla… Mais tu n’as jamais envie de rien,
mon fils ! Tu n’avais d’abord pas envie de
parler, il a fallu quasiment t’arracher ton
premier mot – inutile, au passage, puis tu
n’avais pas envie de faire le travail demandé à
l’école, ensuite tu n’avais pas envie d’aller à la
mer, tu n’as pas envie d’être comme tout le
monde et ça tu nous l’infliges ! Mais sais-tu que
moi je n’ai pas envie d’avoir sous mon toit un
désobéissant personnage, un rêveur, un écolo
qui deviendra une sorte de hippie camé, un
voyou mal luné, ou je ne sais quoi d’autre, est-
ce clair ?
Paul se tut, interloqué.
– Est-ce clair ? Si tu n’es pas content, c’est la
même chose, tiens-le toi pour dit. Sinon, tu
peux faire une croix sur tout ce que tu
souhaiteras à l’avenir. Tu pourras même faire
une croix sur l’amour que je te porte.
– Parce que tu m’aimes ?, osa Paul.
Isabelle, outrée, le gifla. Paul sentit le
moindre millimètre de sa main sur sa joue
chaude de sommeil qui piqua alors
sauvagement, et ne put contenir une petite
larme.
32 La Réalité
– C’est cela, pleure, ajouta-t-elle avant de
s’engager vers le parking du zoo.
François, tenant son fils dans ses bras, le
rassura, lui promit qu’il n’était pas en colère
contre lui, mais qu’il leur avait fichu une sacrée
trouille.
– Maman est folle, se contenta de répondre
Paul.
– Elle n’est pas folle, elle est très en colère,
voilà tout.
Si, elle est folle, pensa tout de même Paul.

Paul passa le reste des vacances sans adresser
la parole à sa mère. Il parlait volontiers à son
père, mais certainement pas à l’autre mégère. Ca
lui apprendrait.
Dans le grenier de la maison, se trouvait un
tas de choses fantastiques : une boussole, un
vieux tourne-disque grâce auquel il écoutait
d’antiques vinyles (il connaissait par cœur les
titres de Simon and Garfunkel et de Téléphone,
sans oublier Boby Lapointe qui le faisait
beaucoup rire), la robe de mariée de sa mère
qu’il prit soin de découper aux ciseaux avec un
plaisir fou, des costumes pour le théâtre de
François, des albums photos, des lettres, et
surtout, il y avait des livres. Des tonnes de livres
en tous genres. Il y avait entre autres des
romans plus ou moins à connaître, des Tintin,
des encyclopédies, des livres de cuisine, du
33 La Réalité
Molière, du Giono, du Shakespeare, du Racine,
du Corneille et d’autres dramaturges et auteurs
aux noms plus fantasques les uns que les autres.
Alors, quand il faisait beau, Paul choisissait un
livre et le lisait dans le jardin, couché dans
l’herbe. Puisqu’il n’y avait pas moyen d’aller en
Asie ou en Afrique cet été, Paul voyageait
d’histoires en histoires avec les livres. Il avait
commencé cette bibliothèque désorganisée
depuis trois ans déjà.
Un jour, alors qu’il cherchait dans un carton
quelque bouquin intéressant, il tomba sur un
ouvrage intitulé Une Saison en Enfer, d’un certain
Arthur Rimbaud. Vu le titre, ce ne devait pas
être une histoire très gaie, mais comme il
pleuvait ce jour, cette lecture allait avec le temps
et convint à Paul qui décida de rester au grenier
pour la journée. Sur la couverture de ce livre
était imprimée une photo, un vieux portrait
jaunâtre. Paul examina le jeune homme en
question : il devait être âgé de treize ans tout au
plus, vu ses traits ronds et fins, mais son regard
exprimait tant de choses adultes que Paul lui-
même n’était pas en mesure d’imaginer. Cette
photographie mettait Paul dans une situation
assez contradictoire : elle le mettait mal à l’aise
et en même temps le rassurait. Il sentait qu’il ne
devait pas se permettre de regarder ce portrait
de manière constante, avec cette avidité, et
pourtant il lui semblait que ce Rimbaud avait ce
34 La Réalité
quelque chose qui fait que l’on reconnaît un
frère en un inconnu. Rimbaud était peut-être de
sa famille. Mais la photographie était trop
vieille, et l’on ne portait plus de chemise
blanche à gros boutons, surmontée d’un nœud
papillon. C’était peut-être alors son arrière
grand-père ou arrière arrière-grand-père, et il
avait écrit un livre, à son époque. En même
temps, il n’était pas forcément de sa famille…
Rimbaud pouvait tout autant être l’ami que Paul
aurait pu avoir s’il avait vécu autrefois.
Il se rendit compte qu’il louchait à force de
fixer le portrait de Rimbaud, et secoua la tête.
Il n’avait pas encore ouvert ce livre qu’il le
troublait déjà.
Il ouvrit alors à la première page Une Saison en
Enfer.

Il se tourna dans son lit pour la énième fois.
Ce n’était pas le glouglou du radiateur qui
l’empêchait de dormir, ou la voix de ses parents
en train de se disputer et encore moins la pluie
qui baffait sa fenêtre de chambre, puisqu’elle
avait habituellement tendance à l’endormir.
Aucun des bruits extérieurs ne le troublait
réellement. Non, c’était plutôt cette fanfare
dans sa tête qui résonnait trop fort. Des
myriades de questions, d’hypothèses, d’images
étranges et de sons monstrueux se bousculaient
depuis d’interminables heures. Qu’avait vécu ce
35 La Réalité
Rimbaud pour écrire de telles choses, aussi
impénétrables soient-elles ? Rimbaud ne
pouvait être que ce genre de personnes qui
vivaient recluses de tout et finalement de rien,
et qui n’ont jamais été heureuses. Paul voyait du
sang, beaucoup de sang, des espèces de diables,
de la vilenie, de l’impureté. Paul entendait des
canons, des fusils, des rires de sorcières
effrayants, des coups de haches, des hurlements
de douleur et de rage. Même en ouvrant les
yeux, une tâche d’ombre rougeâtre giclait
devant lui et se rapprochait à grands pas, une
ombre qui avait la forme d’une bête
démoniaque. Et Paul vit le visage de Rimbaud,
ce beau visage sans sourire, arborant un rictus
horrible de triomphe qui se métamorphosa en
un rire cruel et terrifiant.

François et Isabelle Saladin, entre leurs
exclamations de reproches, entendirent soudain
un long hurlement à l’étage supérieur.
– Encore en train de brailler, celui-là !
s’exclama Isabelle.
Arrivés dans la chambre de leur fils, ils le
découvrirent toujours hurlant, assis dans son lit,
les bras soutenant par derrière son buste pris de
convulsions. Ses yeux, exorbités, exprimaient
une terreur sans nom et sa bouche béante
laissait entrevoir les enfers au fin fond de ses
entrailles. Devant ce spectacle d’épouvante,
36 La Réalité
père et mère Saladin restèrent pétrifiés d’effroi.
François pensa – sans réfléchir – à la
possession, Isabelle crut à un terrible
cauchemar. Ce fut finalement cette dernière qui
entreprit de le calmer. Il ne hurlait alors plus,
mais avalait l’air comme un asthmatique, tandis
que ses yeux restaient les mêmes, immensément
écarquillés, la pupille dilatée, et fixant un point
invisible droit devant lui. Elle le coucha, puis
posa la main sur son front en sueur, avant de le
déshabiller : il était en nage.
– Calme-toi, Paul, calme-toi. Ca suffit. Je suis
là, maintenant. Chut… Qu’est-ce que tu as eu ?
Paul avala sa salive avec difficulté, la bouche
entrouverte.
– Explique-moi, il faut dire ce qui se passe.
Il la regarda avec des yeux suppliants.
– Je… R… Rim… Rimb… Je…
– Je ne comprends pas, Paul.
– Rim… aud.
– De l’eau ? Tu veux de l’eau ? Chéri, va
chercher un verre.
– Rrrrim… baud !
– Quoi ?
– Rrrim… baud !
– Rimbaud ? Qu’est-ce qu’il vient faire là,
lui ?
– Oui… lui… Rim… baud… c’est Rim…
– Tu as fait un très mauvais rêve, mon chéri,
ce n’est rien. Mais tu ne connais même pas
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