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La rédemption

De
281 pages
Une crise identitaire profonde Un roman du quotidien d'une grande force Laurent Rainaud explore la complexité des rapports humains. Hélène, riche et belle jeune fille, traverse une crise morale, aussi intense qu'inexplicable. Elle s'enfonce peu à peu dans la dépression. Vincent, ouvrier aléseur à la régie Renault, est revenu physiquement indemne de la guerre d'Algérie. Mais il y a perdu son âme, et n'a pas supporté la perte programmée de ses amours. Depuis, il végète dans un quotidien rassurant mais sans saveur dans lequel il s'enferme peu à peu. Jusqu'au jour où Hélène et Vincent se rencontrent. Hélène profite de cette liaison pour tentee de sauver Vincent. Parviendra-t-elle à échapper à son propre destin ?
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2 Titre
La rédemption

3Titre
Laurent Rainaud
La rédemption

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01548-5 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304015485 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01549-2 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304015492 (livre numérique)

6 . 8
CHAPITRE I
Si par une pulsion involontaire, une associa-
tion d’idées imprévues, Vincent se mettait à
évoquer son passé, il ne parvenait jamais à y
trouver autre chose que des images de souf-
france. Bien sûr, comme tout un chacun, il était
conscient d’avoir connu des moments de bon-
heur. Pourtant il ne se sentait pas capable,
même s’il en avait eu l’obligation expresse, d’en
faire une liste, qui sans être tout à fait exhaus-
tive aurait tenté de dessiner les contours des
heures claires de son existence. Il avait stocké
les images de ces tranches de vie supposées
heureuses, dans un tiroir secret des circonvolu-
tions les plus profondes de son cerveau, dissi-
mulées dans une région pratiquement inaccessi-
ble de son inconscient.
Si par mégarde il lui arrivait de les extirper de
leur magma, elles n’évoquaient en lui aucune
émotion particulière.
Elles n’étaient que des images agréables, qu’il
regardait toujours avec une nostalgique amer-
tume, comme quand on feuillette un album de
9 La rédemption
famille dans lequel les photos démodées se lais-
sent approcher, mais ne consentent à délivrer
que la surface des choses.
Même en remontant aussi loin que possible
dans son passé, il ne pouvait se souvenir de
l’instant précis où la véritable rupture s’était
produite. La cause première, qui par une réac-
tion en chaîne sans cesse renouvelée avait dé-
clenché toutes les autres.
C’était-elle produite en ses temps lointains,
dans la chaleur d’un mois de juillet à peine atté-
nuée par la brise légère de l’océan, alors qu’il
baignait dans la tiédeur du liquide amniotique et
que la terrible douleur qui traversait en cercles
concentriques le ventre rond de sa présence,
l’avait atteint de plein fouet, l’inondant de va-
gues de chagrin et l’imprégnant à tout jamais de
ses stigmates ineffaçables.
Ou peut-être plus tard, dans la solitude de sa
jeune vie, où régnait immanent, un immense
sentiment d’indifférence. Alors que défilaient
autour de lui, des visages sans cesse changeant
qui s’éloignaient avant qu’il n’ait eu vraiment le
temps de les connaître.
A moins que ne l’ait marqué pour l’éternité,
les jours passés dans l’apocalypse que vivaient
ses cinq ans, au milieu du cataclysme infernal
qui bouleversait le pays, regardant insensible en
apparence, tomber du ciel les messagers de la
mort ?
10 La rédemption
L’ombre glacée qui le recouvrit, alors que le
vieux continent retrouvait l’espoir et que lui
s’enfonçait dans le désespoir avait-elle été pré-
pondérante ?
Ou peut-être dans l’ultime épreuve, là-bas au-
delà des mers où finissait de s’étioler les der-
niers lambeaux de sa jeunesse ?
Quoiqu’il en soit, depuis longtemps déjà
Vincent Delbord vivait dans un éternel présent.
Pour lui plus de passé, disparu, envolé dans les
ténèbres d’un oubli volontaire et plus d’avenir
discernable depuis bien longtemps.
Pourtant il ne se livrait jamais au désespoir,
certains jours il lui arrivait même de penser qu’il
était heureux.
De toutes façons, il était convaincu qu’un
jour plus ou moins lointain un beau matin ou
pourquoi pas un soir tout redeviendrait comme
avant. Comme avant n’avait d’ailleurs pas de
signification précise dans son esprit. C’était un
mot, un concept fatigué, une quête impossible
de ces instants privilégiés qui, il en était persua-
dé, avaient sans doute existé dans une autre vie,
pour lui devenue inaccessible. Peut-être
d’ailleurs que ce paradis perdu, ce pays de coca-
gne n’était qu’une pure invention, une élucubra-
tion de son esprit troublé qui éprouvait le be-
soin extrême de cette illusion pour accepter de
continuer à vivre.
11 La rédemption
Au quotidien peu de choses lui faisaient obli-
gation si ce n’était son travail, il fallait bien se
nourrir !
Il ne considérait pas non plus comme une
démarche déraisonnable ou une astreinte insen-
sée, les déambulations, qu’il effectuait presque
chaque jour dans les rues de la capitale.
Sans qu’aucune raison particulière ne les mo-
tive, il s’épuisait dans des marches intermina-
bles, alignant jour après jour des kilomètres
d’asphalte. Dans ces courses sans fin, il mar-
chait comme un automate n’ayant pratiquement
jamais, la moindre idée de l’endroit où elles al-
laient le mener.
Il s’imposait ces contraintes depuis si long-
temps qu’elles lui étaient maintenant devenues
indispensables comme une drogue, ou une sorte
d’autopunition pour des fautes dont il n’avait
plus le souvenir. Les frimas de l’hiver, pas plus
que la pluie ou la chaleur de l’été n’avaient le
pouvoir de l’en empêcher.
Il n’avait même pas conscience de vivre une
éternelle fuite en avant qui souvent le laissait
physiquement exsangue
Certaines fins de nuits, alors qu’au dessus de
la capitale s’annonçaient le matin blafard des
mauvais jours ou celui plein de lumière de la
belle saison, il se rendait subitement compte, en
arrivant devant l’immeuble où il habitait, qu’il
était debout depuis près de vingt quatre heures.
12 La rédemption
Alors, la fatigue tombait sur lui, pesante comme
une chape de plomb. Le cerveau lavé de toutes
pensées indésirables, épuisé par sa longue pé-
riode d’éveil ininterrompu, les jambes lourdes, il
gravissait les trois étages qui menaient à ses
deux pièces,
A ces instants il se sentait tellement anesthé-
sié par la fatigue, qu’il était sûr qu’il allait tom-
ber dans son lit, réussirait à s’anéantir dans un
univers sans rêve et dormirait longtemps.
Ce n’était qu’une illusion.
Une semaine sur deux, cette option lui était
tout simplement interdite. Il travaillait dans
l’équipe du matin d’une usine de banlieue et
prenait ses fonctions à six heures trente. Aussi,
il avait juste assez de temps pour une toilette
rapide, avant de se remettre en route pour une
nouvelle journée de travail.
La semaine suivante, il ne rejoignait son
poste qu’à quatorze heures.
Contrairement à ce qu’il espérait, durant ces
quelques jours, qui laissaient libre des matinées
entières, rien ne changeait dans son quotidien.
En toute logique cette période semblait plus fa-
vorable pour qu’il puisse prendre un peu de re-
pos et tente de réparer ses forces dans un
sommeil salvateur.
Mais ce n’était qu’un vœu pieux, Morphée
s’enfuyait loin de lui dès qu’il s’était allongé sur
son lit.
13 La rédemption
Pour atteindre son appartement, il emprun-
tait un escalier aux marches plâtreuses, de hau-
teurs inégales qui cassaient le rythme de la mon-
tée. Leurs largeurs coté mur se réduisaient si
dangereusement dans chaque virage qu’elles
obligeaient à se coller à la balustrade. Confinés
dans une cage trop étroite, les degrés escala-
daient l’immeuble avec des allures de colimaçon
jusqu’au sixième sous les toits.
Trois appartements de tailles modestes, mais
assez confortables pour l’époque cohabitaient
sur chaque étage qu’il desservait.
La seule touche d’originalité de l’endroit était
la rampe chantournée, posée là aux origines de
la construction à la fin du 19° siècle. Au cours
de sa longue vie, bien des choses avaient été
modifiées à l’intérieur de l’édifice, mais elle était
restée là, solide, capable de supporter sans fai-
blir toutes les épreuves qui lui étaient imposées.
Son utilité était unanimement reconnue de tous
les habitants de l’immeuble, qu’ils soient pro-
priétaires ou locataires comme lui. Si l’on ex-
ceptait Vincent, l’âge moyen de ses usagers était
plutôt situé dans la seconde moitié de leur exis-
tence et elle leur offrait la possibilité appréciée,
de les aider dans leur montée vers les étages et
de compenser les défauts de construction de
l’escalier.
Vincent ne dédaignait pas non plus l’aide in-
déniable qu’elle lui apportait parfois !
14 La rédemption
Son appartement était situé sur le palier du
troisième, première porte en face de la volée de
marches venues du second.
C’était un endroit particulier à mi-chemin du
sommet de l’immeuble où s’arrêtaient pour
souffler, ceux à qui il restait encore un ou deux
niveaux à escalader ou qui arrivés au bout de
leur peine se reposaient un instant après l’effort
accompli.
Cet espace restreint, dont l’exiguïté ne per-
mettait le passage simultané de plusieurs habi-
tants qu’au prix de subtiles contorsions, était
pourtant le lieu de rendez-vous où se croisaient
les flux montants et descendants. Dans cette
minuscule agora, s’échangeaient les derniers po-
tins du quartier aussi bien que se critiquaient les
décisions hautement stratégiques des hommes
politiques du moment.
Plusieurs couples de pieds noirs, dont
l’arrivée récente d’Algérie n’avait pas encore
émoussé la colère, occupaient les appartements
des étages supérieurs.
Par la grâce de l’état français qui dans sa
grande bonté avait pris en compte leurs statuts
de rapatriés, ils étaient bénéficiaires de loge-
ments qu’ils n’avaient pas vraiment choisis et
qu’ils ne supportaient d’habiter, que dans
l’attente impatiente d’être relogés ailleurs. Cha-
que jour que dieu faisait, ils rebâtissaient aux
bénéfices des autres occupants de l’immeuble,
15 La rédemption
un monde merveilleux, plein de soleil et de
bonheur, dans lequel le général honni n’aurait
jamais existé !
A l’extrémité opposée du boyau étroit, une
minuscule imposte tentait de capter la lumière
de la cour intérieure. En dépit de tous ses ef-
forts, elle ne parvenait à diffuser qu’une timide
clarté, encore affaiblie par la vitre cathédrale
jamais nettoyée dont elle était équipée.
Pour compenser, ceux qui épuisaient là leur
mal de vivre, combattaient l’obscurité poussié-
reuse en faisant appel à l’ampoule palière, cou-
verte de déjections d’insectes, que le réglage de
la minuterie chichement calculé ne laissait ja-
mais longtemps allumée. L’endroit formait
pourtant un refuge reconnu de tous, où l’on
pouvait sans problème et on ne s’en privait
guère dire tout le mal que l’on pensait de son
voisin, du monde et de ses turpitudes !
Certains jours Vincent passait la matinée
dans sa chambre, installé sur son lit, placé tout
près de la porte palière.
En prêtant simplement une oreille attentive,
il pouvait sans bouger tout connaître de la vie
du bâtiment, du quartier et même d’au-delà,
jusqu’aux échos de la guerre fratricide qui n’en
finissait pas de s’éteindre de l’autre coté de la
méditerranée.
Depuis son retour de ses années de guerre, il
n’avait jamais été capable de se décider à quitter
16 La rédemption
le quartier. Une force obscure le tenait prison-
nier d’un périmètre restreint qui ne dépassait
guère les limites du quartier Beau Grenelle. Il
considérait que c’était le seul endroit de la capi-
tale et même du reste du monde, où il lui était
acceptable d’habiter.
La seule pensée de partir pour d’autres cieux
le rendait malade. Elle se heurtait à la certitude
bien ancrée dans son subconscient que son sa-
lut était ici et pas ailleurs, certain qu’il perdrait
tous ses repères et l’espoir même de retrouver
un jour le bonheur, s’il quittait ce lieu hanté de
souvenirs.
Au fil du temps, il n’avait pourtant pas man-
qué de bonnes raisons qui auraient pu l’inciter à
changer d’horizon. Car jour après jour, cet uni-
vers qu’il aimait croire immuable et indispensa-
ble à sa survie, se lézardait inexorablement.
Sous la pression des forces économiques qui
faisaient entrer le progrès dans toute cette partie
du 15° arrondissement, le passé foutait le camp.
Ce décor, que son esprit idéalisait et refusait de
voir disparaître et qui était le seul point de re-
père le reliant à son passé, s’effaçait lentement
sous les assauts du marteau des démolisseurs.
Avec une énergie chaque jour renouvelée, ils
détruisaient les uns après les autres tous les ves-
tiges des temps anciens.
Les premières victimes de la destruction pro-
grammée avaient été les commerces de proximi-
17 La rédemption
té. Qu’ils soient alimentaires ou magasins spé-
cialisés, l’un après l’autre ils avaient baissé leurs
rideaux. A l’exception notable du bureau de ta-
bac, les petits épiciers, les marchands de cou-
leurs, bouchers et charcutiers et autres repré-
sentants du commerce ancien avaient définiti-
vement disparu.
Des populations nouvelles étaient venus oc-
cuper les immeubles neufs ou rénovés et rem-
plaçaient les anciens locataires qui rendaient les
armes les uns après les autres, sous la pression
de l’inflation galopante des loyers.
Elles avaient immédiatement snobé la mé-
diocrité de l’offre commerciale de leur quartier
d’adoption, mise à leur disposition par les aléas
de leur destin personnel.
Sans attendre bien longtemps, les cafés et pe-
tits restaurants de quartier, subirent le même
sort. Le principal de la clientèle de ces établis-
sements était représenté jusqu’à une période ré-
cente par les ouvriers de l’industrie automobile.
Elle venait de recevoir le coup de grâce, par la
mise en sommeil de l’usine Citroën à l’autre ex-
trémité de la rue, aggravant s’il en était besoin
les méfaits de la rénovation,
Les magasins clinquants qui se croiraient
modernes, prévus dans le plan de reconstruc-
tion, ne les avaient pas encore remplacés. Leur
absence donnait à la rue si vivante jadis, celle
qui hantait encore ses souvenirs, un air de tris-
18 La rédemption
tesse absolue. La cohorte des pestiférés rejetés
de tous, était relogée bon gré mal gré dans des
HLM, nouvellement construites loin de la capi-
tale, aux confins de banlieues éloignées. En dé-
pit du confort appréciable qu’elles leur offraient
et que la plupart n’avaient jamais connu de
toute leur existence, elles étaient cordialement
détestées. Transplantés dans un univers incon-
nu, orphelins de leurs racines et privés de leur
environnement, les plus âgés n’avaient plus qu’à
se laisser mourir d’ennui. Ce dont ils ne se pri-
vaient guère !
Une partie non négligeable des nouveaux ar-
rivants qui venait d’au-delà de la mer étaient
souvent pittoresques mais semblaient aux yeux
des anciens habitants, débarquer d’une autre
planète. Ils dédaignaient les autochtones récalci-
trants qui s’obstinaient encore, les rendaient ri-
dicules. La révolution qui bouleversait le quar-
tier, annonçait l’établissement d’une population
qui se sentait différente et qui l’était sans doute
et se considérait plutôt comme supérieure à
celle qu’elle éloignait. Elle entendait le faire sa-
voir et sans réelle volonté, mais avec l’efficacité
d’un bulldozer elle faisait le ménage, chassait le
prolétariat et tentait de reconstruire un monde
perdu qui l’avait trahie.
L’afflux d’argent que certains avaient ramené
de leur exil doré et pour ceux qui venaient
s’installer là ce n’était pas une simple légende,
19 La rédemption
n’était pas étranger au coût démesuré
qu’atteignait l’habitat du quartier.
Avec leur accent inimitable et leur mentalité
particulière fleurant bon un mode de pensée
dépassé, ils paraissaient exotiques pour ne pas
dire plus au continental qui avait été bouté ou
sur le point de l’être de ce secteur de la capitale.
Les promoteurs assoiffés de profits, répon-
daient à ces attentes déployant une voracité ex-
trême. S’ils voulaient que leurs acheteurs re-
trouvent le lustre de leur chimérique passé, tout
devait disparaître.
Rien ne semblait avoir grâce à leurs yeux,
même le Convention café rénové depuis quel-
ques années seulement à l’angle de la voie du
même nom et de la rue Saint Charles, assidû-
ment fréquenté par la jeunesse du quartier
n’avait pas résisté à la vague de liquidité qui
inondait Paris. Il avait laissé la place à une
pharmacie dernier cri qui accueillait les nou-
veaux malades dans des jeux de miroirs sensés
représenter la modernité.
Le Javel, dernier cinéma indépendant du
quartier avait été l’acteur involontaire d’une ba-
taille homérique entre les défenseurs du patri-
moine et les tenants de la modernité qui ne
s’embarrassaient pas de scrupules sentimentaux,
ni de questionnements intellectuels.
La résistance de ses admirateurs, dont les ef-
fectifs ne cessaient de se déliter, avait fait long
20 La rédemption
feu. Devant la manne d’argent déversée aux
bons endroits, dans de bonnes mains, elle avait
perdu sa dernière bataille, les amoureux de la
salle historique, définitivement vaincus, avaient
laissé ses portes se fermer.
Afin d’éviter toutes tentations de retour en
arrière qu’auraient pu provoquer une ultime ré
volte des défenseurs indignés du cinéma, ce lieu
chargé de souvenirs avait été prestement démo-
li. En un temps record il avait été remplacé par
un immeuble à la façade moderne auprès de la-
quelle, celle ornée de motifs artistiquement
sculptés dans le fronton de l’ancien théâtre, ne
faisait plus le poids.
Dernier témoin des lustres du quartier, cette
salle mythique avait suscité les rêves cinémato-
graphiques et abrité les amours naissantes de
plusieurs générations, il n’avait plus sa place
dans le monde aseptisé qui s’acharnait sur ses
cendres.
L’impasse que Vincent avait connue jadis
n’existait plus, tout au moins sous sa forme an-
cienne. L’hallali avait sonné sur les lieux. Haro
sur le petit hôtel refuge de toute une génération
d’adolescents à la recherche du bonheur, pleine
d’espoir en l’avenir et riches de rêves. Une
guerre sans merci avait été déclarée aux modes-
tes pavillons entourés de leurs petits jardins
fleuris. Ils avaient pendant trop longtemps eu
21 La rédemption
l’outrecuidance d’occuper plus de place qu’un
immeuble de cinq étages !
Marcel le bougnat avait quitté ce monde pour
des cieux plus cléments. Il était parti un beau
matin, brutalement terrassé par la cirrhose atro-
phique qui le minait depuis des années. Le dé-
part du Monoprix vers les buildings flambant
neuf du nouveau front de Seine ne l’avait pas
aidé à combattre son spleen.
L’activité du magasin avait depuis toujours,
attiré dans son estaminet l’essentiel de sa clien-
tèle. Avec lui avait disparu tout ce qui justifiait
son existence, lui ôtant tout espoir et accélérant
sa fin prématurée !
Pour couronner le tout, les consommateurs
les plus assidus de l’établissement, les piliers de
comptoir, buveurs invétérés qui y avaient établi
leur quartier général, après un bref passage chez
l’italien n’avaient pas résisté à la vague de ré-
probation qui les avait définitivement rejetés
hors de la vue des bien pensants.
A peine fermé, le troquet était devenu un
champ de gravas sur lequel s’affairaient déjà un
promoteur avisé.
Le mur monolithique qui fermait le fond de
l’impasse depuis des lustres devenait de plus en
plus sombre, les couches de pollution qui s’y
accumulaient, délayées par les pluies, étaient zé-
brées de larges coulures noirâtres du plus bel
effet. Epargné par les démolisseurs, il continuait
22 La rédemption
d’écraser la rue de sa laideur. Sans doute aurait-
il été abattu sans regret s’il avait montré quel-
ques prétentions esthétiques !
Sur les trottoirs refaits à neuf, élargis au
maximum afin de réduire la chaussée à la por-
tion congrue de telle manière qu’aucun véhicule
ne puisse y stationner, ne passait plus aucun
piéton. Tout au long, s’alignaient sagement, ,
deux longues rangées de bâtiments nouvelle-
ment construits ou soigneusement rénovés.
Une tristesse pesante régnait sur les lieux de
la cité dortoir qu’était devenue ce monde plein
de vie que Vincent avait aimé.
Pour combien de temps encore, à l’angle de
la rue et de l’impasse, le bistrot de l’Italien ten-
tait de survivre. Ne fréquentaient plus son dé-
cor fané que les restes moribonds de son an-
cienne clientèle et les quelques rares passants
qui y entraient par hasard.
Comme si l’irrémédiable déclin n’avait rien
changé, il continuait imperturbablement à ou-
vrir ses rideaux dès six heures du matin.
Alberto, le patron, avait perdu sa faconde
méridionale. Sa chevelure frisée, toujours abon-
damment brillantinée, s’étalait aujourd’hui, sur
le col usé de ses chemises froissées. Son éternel
air de chien battu, révélait le malheur qui
l’accablait . Il faut dire qu’il avait perdu le seul
ressort qui le faisait avancer dans la vie l’unique
objet de ses motivations.
23 La rédemption
A force de crier au loup sa jeune femme avait
pris le large en compagnie du représentant- li-
vreur qui les approvisionnait chaque semaine en
pastis et autres alcools !
L’ancien immeuble dans lequel Vincent vivait
jadis s’était vidé de tous ses habitants. Il avait
achevé sa longue existence, fendu sur toute sa
hauteur, à demi effondré, miné par les ravages
du temps, tout autant peut-être que par les
coups de butoirs provoqués que par le perce-
ment d’une nouvelle galerie souterraine dont
Paris était déjà truffé. En ses lieux et places
s’élevait maintenant une construction moderne
vendue en toute propriété, hors de portée de
ses modestes revenus.
Le destin lui avait pourtant été favorable.
Alors que désemparé par son expulsion immi-
nente, il était envahi de pensées mortifères, il
avait eu la chance infime de trouver le logement
inespéré qui lui avait permis de rester sur place.
Une semaine avant son éviction, échevelée et
excitée comme une puce une des rares habitan-
tes du quartier qu’il connaissait encore, était ve-
nue de bon matin frapper à sa porte.
Elle était pratiquement la seule survivante de
l’hémorragie de départ qui avait sévi pendant sa
longue absence. Il la rencontrait parfois, trotti-
nant sur des trottoirs qu’elle ne reconnaissait
plus
24 La rédemption
Il n’aurait su expliquer pourquoi, alors qu’il
avait coupé tous les ponts avec son passé, il
était toujours heureux de la revoir et avait
conservé avec elle une complicité de façade.
Il ne s’agissait pas des restes d’une amitié an-
cienne, pas plus que du souvenir de rapports de
bon voisinage qui auraient existé entre eux, un
jour lointain. Mais sans doute une raison plus
irrationnelle qui tenait à ce qu’à ses yeux, elle
représentait l’ultime rempart à l’oubli qui sub-
mergeait les lieux et assurait à son insu, un lien
précieux avec son passé. Leurs rapports se can-
tonnaient pourtant à son acception implicite ,
d’écouter sans broncher, les dissertations et les
jérémiades de la vielle dame. Avec une verve
intacte que n’avait pas détruite son âge avancé,
mémoire vivante du quartier, elle était une iné-
puisable source d’anecdotes concernant son his-
toire. Lors de leurs rares rencontres en dépit de
son impatience à la quitter, il finissait par se
laisser prendre à ses récits qui entraient souvent
en résonance avec ses propres souvenirs.
A chaque fois, il voyait son visage ridé
s’illuminer de plaisir et il ne se sentait pas le
courage de l’éviter. Elle lui en était sans doute
reconnaissance peut-être était-ce la raison qui
l’avait poussée à lui sauver la mise.
En dépit des changements subis par le quar-
tier, elle avait gardé comme jadis, une curiosité
intacte qui lui permettait de ne rien ignorer de
25 La rédemption
ses secrets. Même si personne n’avait été mis au
courant qu’un logement venait de se libérer non
loin de son ancien domicile, il n’y avait aucune
chance qu’elle puisse l’ignorer.
Mystérieusement au courant de sa recherche,
elle s’était précipitée sans retard pour l’avertir
de la bonne nouvelle.
Le soulagement éprouvé par Vincent avait
été immense et il avait contracté envers la vielle
dame une dette inaliénable. Il espérait bien lui
rendre au centuple le service qu’elle lui avait
rendu.
Peu de jours après la catastrophe, ses anciens
amis de l’immeubles avaient quitté le navire en
perdition et il était resté seul à refuser
l’inéluctable issue qui lui était offerte.
Aujourd’hui encore il n’osait pas penser, à
quelle extrémité l’aurait poussé un départ obligé
vers une ville de la petite ou grande couronne !
L’obstination qu’il montrait à rester dans le
quartier n’avait pas que des raisons psychologi-
ques. En dépit de la destruction systématique et
programmée que rien ne pourrait plus arrêter,
les démolisseurs n’étaient pas assez rapides
pour faire disparaître toutes traces du passé. Il
flottait encore dans l’air, pour celui qui était ca-
pable de les sentir, les effluves subtils des par-
fums d’antan.
Les jours de beau temps, le soleil dans sa
course éclairait encore de ses rayons, les vesti-
26 La rédemption
ges de façades intactes, ombres vénérables, en-
core épargnées, par l’appétit sans fin de la mo-
dernité galopante.
Des îlots entiers s’entêtaient à ne pas mourir.
A quelques encablures, la Ruche avait été sau-
vée par miracle et les ombres de Chagall, Sou-
tine ou Blaise Cendrars pouvaient toujours y
flâner à leur aise.
Avec une louable obstination, quelques
convois de chevaux marchaient encore chaque
jour sur les pavés de la rue de Brançion, en
route vers les abattoirs de Vaugirard dont la
démolition était déjà planifiée.
L’impasse Ronsin attendait que sonne le glas
de Brancusi, mais sur l’emplacement du
« Vel’d’hiv » couvrant les anciennes clameurs et
effaçant à jamais la honte des jours sombres de
l’occupation, s’élevait méconnaissable un nou-
veau monde de laideur.
Ailleurs s’édifiait le nouveau front de Seine.
Dans ce bloc de démence en gestation, où le
béton s’entassait en tours de laideur, ne subsis-
taient du passé, fixées sur les murs gris, que les
plaques émaillées sur lesquelles étaient inscrites
les anciennes appellations des rues d’antan. Par
un étrange besoin de justification historique les
promoteurs avaient conservé les noms fleurant
bon les vestiges d’un hier disparu. Rue du théâ-
tre, rue des bergers, de la sablonnière ou de la
procession, qui n’avait malheureusement plus
27 La rédemption
que leurs patronymes pour évoquer les fantô-
mes d’un passé lointain.
Le quartier tout entier basculait dans
l’irrationnel d’un enfer topographique.
Ecrasé entre ses deux voisins, tout de béton
bâtis, le vieil édifice qu’habitait Vincent était un
des rares rescapés de la dernière campagne
d’expropriation. L’étroitesse de sa façade qui
limitait le nombre de logements à construire, ne
justifiait sans doute pas encore le prix du fon-
cier. Mais au fond de lui, Vincent en était
convaincu, ses jours étaient comptés, l’adé-
quation entre les différentes contraintes éco-
nomiques, finirait bien par se produire !
De ses fenêtres qui ouvraient sur la rue Saint
Charles il apercevait sur sa droite une demi tour
Eiffel qui dépassait des toits et sur sa gauche, sa
vue portait jusqu’à l’extrémité de l’artère, à
l’endroit où elle rejoignait la rue Leblanc à deux
pas de la place Balard.
Les dimanches et les jours fériés ou quelques
fois le soir quand la circulation des voitures se
calmait et que le temps le lui permettait, il ai-
mait observer les alentours, accoudé à la barre
d’appui de sa fenêtre. Il tentait alors en regar-
dant les trottoirs vides qui se donnaient des airs
de province de se convaincre que rien n’avait
vraiment changé.
En quelques minutes, il perdait pied avec le
présent et sans même s’en rendre compte, son
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